‹ Les recluseriesChapitre 107 sur 112 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

mener à part une vie pour laquelle on se sent fait et où l'on trouve profit, gloire et bonheur; ni enfin de faire pour Dieu les sacrifices que tant d'autres font chaque jour sous nos yeux, pour un mesquin plaisir ou pour un vil intérêt.

Penchée sur l'urne de son époux, Artémise hâte sa mort , en se nourrissant de la cendre de Mausole, et vous célébrez son désespoir. Si cette veuve d'Ephèse, dont les poètes ont raconté l'ensevelissement volontaire avec son mari, eût perpétué son séjour et son deuil au fond de ce tombeau, vous la citeriez comme un modèle de fidélité conjugale. Mais c'est à Dieu qu'une âme pénitente offre le même sacrifice , et vous la traitez de fanatique ! Hommes illogiques et inconséquents! Vous plongez dans de noirs cachots, vous condamnez à une prison perpétuelle, l'homme coupable et pervers; je vous approuve. Mais si celui dont la conscience crie , dont les crimes secrets appellent la justice du ciel et la vengeance de l'enfer, se condamne lui-même à cette prison , s'enferme de lui-même non pas dans un cachot mais dans une cellule , pourquoi le blàmez-vous?

Ce ne sont pas seulement, il est vrai, les pécheurs qui se font reclure , ce sont encore

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des âmes saintes, et celles-là en plus grand nombre. Pourquoi alors, direz- vous , une si étroite prison? Je réponds : Quelques-unes de ces âmes peuvent être faibles et délicates ; pour elles, dans le monde tout est piège, péril et séduction. Si elles viennent demander aux murs de la cellule un rempart contre ces dangers et leur propre faiblesse, que pourrait-on y trouver à redire? Est-ce que ce n'est pas sagesse pour une armée trop faible en présence de l'ennemi, de s'appuyer à une forteresse, de se dissimuler derrière une forêt, de se dérober aux coups de son adversaire? Il n'y a donc que des louanges à donner à la retraite qui abrite et sauvegarde ces êtres fragiles ; avec elle, ils deviennent des anges, et sans elle, ils seraient peut-être des monstres.

Quelques autres âmes n'ont rien de ces faiblesses , mais elles sont dévorées d'une ardente soif d'immolation. Tel est le désir qu'elles ont de montrer à Dieu leur amour, qu'elles cherchent tous les moyens de le lui témoigner, même les plus extraordinaires , les plus extravagants quelquefois, pour parler comme vous. Rien de plus naturel , cependant. Ne dit-on pas : Aimer jusqu'à la folie? et le monde ap-

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plaudit. Notre Seigneur lui-même non donné l'exemple de cet amour, il nous a aimés jusqu'à la folie de la croix. Trouvez donc bon que les âmes généreuses, passionnées pour Jésus-Christ , lui rendent un amour qui approche du sien, et se fassent insensées pour lui, comme il s'est fait insensé pour nous. Seulement rappelez-vous ce que dit l'Apôtre : « Cette folie est la suprême sagesse. Quod stultum est hominibus, sapientius est Deo. » Vainement vous criez au suicide, les faits viennent-ils bien à l'appui de ces fougueuses déclamations? Ce qui tue, ce n'est pas la sobriété , la pénitence , la clôture; on ne périt que par le cœur, et il est heureux dans le cloître. Aussi bien à la distance la plus reculée, la même loi reproduit le même phénomène. Antoine , qui fut reclus vingt ans, mourut à l'âge de cent cinq; Patrocle, Hospitius, Alix la Bourgotte , celle-ci recluse quarante-six ans , virent leurs jours se prolonger jusqu'à la vieillesse la plus avancée.

Vous ne comprenez pas ces choses-là, ditesvous, et qu'importe! Il y a bien d'autres mystères pour qui veut lire avec ses yeux d'homme, et non pas avec les yeux de la foi.

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Comprenez-vous mieux la colonne du Stylite Simon , le palmier du centenaire Paul , les six mille moines de Pacôme , les sentiers embaumés de la Thébaïde et les bords fleuris du désert? Comprenez-vous mieux Thérèse avec son grand cri, le plus sublime qui soit jamais sorti du cœur d'une créature : Ou souffrir ou mourir! Et Madeleine de Pazzi, Toujours souffrir, jamais mourir ? Comprenez-vous ces quatre-vingt mille prêtres , désertant le sol de la France plutôt que de prêter à vos lois un serment équivoque? Mettez en avant le principe de la foi , le mystère disparait et le prodige s'efface. Dieu et l'éternité valent mieux que tous les biens de la terre; ce n'est pas trop que de leur sacrifier toute chose, et soi-même. Après tout, chacun suit sa voie, et chaque époque a ses institutions assorties à ses besoins, à ses maux.

La réclusion, qui entrait dans les plans sociaux, comme la représentation la plus étroite, la plus sévère et la plus élevée de la perfection religieuse, la réclusion n'est plus de nos temps : n'en rebâtissons pas la cellule, à la bonne heure; mais n'outragez pas ses vertus et ses gloires. Vos mépris seraient un crime , déjà votre indifférence était une faute de trop.

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