CHAPITRE IX
Nous l'avons dit, dans un des paragrapheprécédents, la société religieuse voyait avec une joie sainte se multiplier les recluseries, elle se prêtait complaisamment à tout ce qui pouvait les entourer de respect et de vénération. Le clergé, les grands, le peuple, tous avaient en dehors des sentiments qu'inspirait le reclus, une pensée commune, l'intérêt de chacun et de la société tout entière.
S'il est un dogme consolant dans le christianisme , c'est celui de la réversibilité de la prière et du mérite : double fruit de la communion des saints, chose touchante et sublime à la fois. Comme membres de la même famille, la gloire de l'un se répand sur l'autre, la vertu de celuici aide à l'imperfection de celui-là; la prière du juste, comme aussi ses souffrances, ou bien rentrent dans le trésor commun de l'Eglise chrétienne, ou bien font pleuvoir, sur celui que sa pensée désigne au ciel , des torrents de grâces et de bénédiction. Cette idée sainte, féconde , est l'unique motif de l'immense vénération qui entourait les reclus. On les plaçait à l'entrée des villes, dit l'historien des Antiquités de Vienne , comme des soldats généreux en des postes avancés, pour soutenir les premiers ef-
?(5<S iiKCLUSERIES.
forts des ennemis invisibles, et pour veiller à la garde du peuple qui faisait sa force de leur vertu. Quelquefois leur logette apparaissait à la cime d'une montagne, à la porte des églises; elle était là comme un phare lumineux , ou mieux encore, comme un haut jalon planté sur le chemin de l'exil à la patrie. Aussi bien , leurs exemples faisaient la richesse , et leurs prières formaient la principale ressource d'une ville, d'une population tout entière. Ils recevaient d'elle quelque peu d'aliments grossiers; en échange , ils lui rendaient les dons spirituels et les faveurs d'en-haut. Voilà ce qui explique comment les sages eux-mêmes aimaient à se recommander à leurs oraisons , et même à les consulter.
Peut-être serait-on tenté, dans ce siècle où l'on veut tout réduire à la question d'art, de me demander si la réclusion a contribué en quelque chose à ses progrès. Je répondrai que. sous le rapport matériel, la réclusion demandait peu de frais, et je ne sache pas que jamais grand artiste ait été appelé à en dessiner ou à en exécuter les plans. Cependant l'architecture chrétienne déploya, dans des proportions à la vérité petites et rétrécies, la beauté de ses
CHAPITB1 IX. ~69
formes à la construction des oratoires, ou des chapelles de reclus. Il n'en reste sans doute aujourd'hui presqu'aucun vestige important. Je signalerai cependant le portail de Saint-Epipode, dont l'arcature fleurie de la fin du xive siècle, rappelle avec bonheur l'élégant ciseau des foliassiers de cet âge. Il existe encore aujourd'hui, dans une jolie petite ville du Dauphiné , une recluserie dont l'oratoire est parfaitement conservé : celle du bienheureux Nicolas de Flue, au haut du Melcthal, fait plaisir aux visiteurs.
Sous le rapport intellectuel , la réclusion était destinée à former des saints et non pas des hommes de lettres, des écrivains, des poètes. Si la règle voulait qu'ils fussent doctes , c'était uniquement dans la loi de Dieu et dans la science du salut. Toutefois la recluserie ne restait pas étrangère à cette partie subalterne de la science, qui consiste à la conserver et à la transmettre aux générations qui suivent ; à défaut d'imprimeurs , le Moyen-âge avait d'habiles copistes. Nombre d'ouvrages sont sortis de la plume de nos reclus. J'indiquerai seulement, d'après le P. Mabillon , les travaux du bienheureux Hardouin , reclus du monastère de Fonte-
270 RECLUSERIES.
nclle. Il transcrivit en latin un volume des quatre Evangiles, un volume des Epîtres de saint Paul, trois volumes sur les Sacrements; deux volumes d'homélies, dont un sur l'Evangile; un volume du livre des homélies de saint Grégoire, pape; un volume d'arithmétique avec des lettres sur la célébration de la Pâque, un volume contenant sept livres de la Cité de Dieu, de saint Augustin, un volume du Vénérable Bède, De naturâ rerum et tempoiibus ; un psautier, un volume de Vies des Saints,, un volume des questions adressées par saint Ausbert au reclus Silvin,, enfin un volume antiphonaire à l'usage de l'Eglise romaine (1).
Ces livres retournaient au monastère et faisaient partie de la bibliothèque commune. Les reclus ayant plus de loisir, plus de liberté pour ces sortes de travaux que les autres, il est fort probable que de leurs mains sont sortis un grand nombre de ces beaux manuscrits : missels , bréviaires , livres d'heures armoriés, imagés, enrichis de vignettes et de poétiques dessins, dont le xm° et le xiv° siècle ont doté la postérité. Peut-être les reclus s'oc-
(1) Acta Sanctorum Ont. Bened., l. V, p. 70.