‹ Les recluseriesChapitre 76 sur 112 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

exemples. Constantin se recommandait, lui et ses fils, par lettres de sa main, à saint Antoine; il envoyait avant de commencer la guerre prier les ermites de bénir ses armes et de les rendre victorieuses. On va jusqu'à leur demander des miracles parce qu'ils sont regardés comme les amis du ciel; on attribue à leur prière la cessation ou l'éloignement des fléaux ; ils sont placés à l'entrée des villes , comme des sentinelles de protection et comme des paratonnerres. Des historiens sacrés recueillent leurs paroles et les souvenirs de leur vie; ils meurent, les évêques accourent, lavent leur corps, convoquent le clergé et procèdent à leur sépulture. Le ciel leur présente des couronnes et l'Eglise a des places à leur offrir sur ses autels.

On ne peut douter que la canonisation et la béatification des plus célèbres reclus n'aient propagé leur genre de vie , et entretenu la vénération que leur avait justement voué le peuple chrétien. Le père Théophile Renaud a donné tout un catalogue des saints reclus canonisés; il en compte vingt-huit, vingt et un reclus et sept recluses. On pourrait ajoutera ce nombre beaucoup d'autres reclus que l'Eglise a placés sur ses autels; mais je m'abstiens d'une nomencla-

182 RECLUSERIES.

ture qui pourrait être fastidieuse. Je dois dire toutefois que si la grande multitude de ces âmes héroïques n'a pas laissé de traces sur la terre . leurs noms inconnus ici-bas brilleront du plus vif éclat clans le ciel.

Toute institution humaine a son terme, les recluseries eurent le leur; mais, chose remarquable, une vie qui tenait du prodige, une vie où , à la mort la plus absolue des sens se joignait l'isolement le plus complet de l'esprit et du cœur, une vie , ou plutôt , à parler humainement, une mort comme celle-là, comment a-t-elle pu subsister si longtemps? Depuis saint Antoine, se faisant reclure en 283 , jusqu'à Madame de Cambry, en 1639, et elle ne fut pas la dernière recluse , s'écoulèrent plus de treize cents ans ! Qui donc a pu soutenir aussi longtemps une institution que tout repoussait , excepté la foi?

Les mœurs publiques, il est vrai, favorisaient assez généralement les reclus ; mais les mœurs publiques^ avaient leurs racines dans la religion. Au moyen-âge, la foi s'infiltrait partout, elle était la sève qui se répandait dans tous les rameaux du grand arbre chrétien. Aussi , comme au xie et xn0 siècle, la société était fort

CIIAI'ITIŒ VII. 183

dissolue, les reclus furent alors extrêmement en honneur; mais à mesure que la foi perdait de son énergie et de sa simplicité, la réclusion perdait de sa popularité; elle se maintint plus longtemps là où la liberté de penser fut plus tardivement introduite. Les Eglises d'Orient ne nous offrent plus de reclus après le grand schisme, du moins je n'en ai pas rencontré d'exemple dans les auteurs que j'ai parcourus. En Occident, l'Allemagne garda jusqu'au xvc siècle les habitudes de la réclusion; en France elles se maintinrent plus longtemps encore. Nous voyons à Paris des reclus jusque vers la fin du xviie siècle, témoin Séraphin de La Noue qui mourut en 1664.

A Lyon , les actes capitulaires nous montrent encore des reclus plus rapprochés de nous. La tombe de mademoiselle de la Berge nous apprend que cette sainte fille est morte, le 30 décembre 1692.

Une remarque importante doit être faite ici : quels que soient les règlements qui aient été donnés à la réclusion, les modifications qu'elle ait sublies avec le temps , aucune loi de l'Eglise, eependuut, n'a établi ce genre de vie, aucun saint connu ne l'a institué. On sait les

184 RECLUSERIES.

premiers reclus, mais ce sont des exemples isolés , on chercherait inutilement les noms des fondateurs, saint Romuald excepté (1). De même on a vu plusieurs institutions supprimées par des conciles ou des décrets pontificaux : les Templiers , par un concile de Vienne ; les Humiliés en 1571 , par le pape saint Pie V; les Jésuites, en 1762, par le pape Clément XIV , plusieurs ont été réunis à d'autres congrégations et s'y sont éteintes en les accroissant de leur nombre ; il n'en fut pas ainsi de la recluserie, elle tomba d'elle-même, lentement et par degrés insensibles, non sous les coups d'une main étrangère, mais faute de pénitents qui voulussent désormais embrasser ce genre de vie. Elle tomba par suite de l'esprit du siècle qui tendait à la sécularisation , . elle tomba devant la multitude des communautés établies à diverses époques , et qui toutes réclamaient l'appui de la charité publique; elle. tomba enfin par le fait même de sa nature , elle avait fait son temps. Toutes les institutions se succèdent dans l'Eglise et s'y remplacent tour

(1) La tradition, qui attribue à saint Eucher celles de Lyon , n'est pas suffisamment établie pour constituer un fait historique.

Page 1