CHAPITRE VIII
rent; à nos pieds, entre ces deux collines, Crémieu dont les constructions offrent à l'œil un singulier mélange, où se montrent à chaque porte de maison l'arc ogival et le fronton roman , et dont les habitations semblent se précipiter sans ordre dans la vallée ; au bout de l'horizon le Pilai; à droite, la vue plonge et suit, à travers de frais ombrages, le Rhône qui descend et se perd au lointain , dans les montagnes du Lyonnais.
Pendant que nous embrassions avec intérêt tous les détails de ce point de vue, le vieillard était à nos côtés nous expliquant chaque chose. Sa mémoire pure et nette ne vacilla pas un instant sur les dates des ruines, qui se déployaient autour de nous; il redisait avec simplicité l'origine de Stremiacum , le concile où figurèrent Bernard de Vienne et Agobard de Lyon , la généalogie des la Tour-du-Pin , le vieux château Delphinal, les luttes de sa ville natale et des Lapoype , des Saint-Julien , des Dizimieux contre les protestants du xvi6 siècle et contre Lesdiguières , les fondations religieuses, et jusqu'à cette halle au grand arc ogival, l'une des plus belles de toute la contrée. Mais il avait laissé, comme dernière fleur de ce bou-
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quet de souvenirs , un petit oratoire , celui qui porte le nom de Notre-Dame du Reclus.
En longeant dans notre promenade le sentier qui serpente au pied des remparts, au nord de Crémieu, nous avions aperçu le rond-point d'une chapelle gothique , admiré les arceaux et les ferrures des fenêtres, joli travail qui rappelle les délicatesses du ciseau des folliassiens , au xve siècle. L'affectation avec laquelle le vieillard nous avait fait étudier chaque menu détail de cette œuvre, mille petites questions par lesquelles il avait cherché à pressentir nos idées sur la primitive destination de ce modeste édifice qu'entourait un petit jardin, le silence qu'il gardait lui-même à tous nos aveux d'ignorance , à toutes nos demandes d'éclaircissements nous firent aisément comprendre qu'il se rattachait au mystérieux oratoire quelque précieux ressouvenir. Tout en cheminant, le vieillard avait tiré de sa poche un rouleau de papier soigneusement enveloppé de parchemin, et à mesure qu'il nous expliquait le panorama offert à notre vue , il déroulait son manuscrit, de date quelque peu ancienne.
En même temps , la cloche de l'horloge vint
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à sonner cinq heures. « Nous avons encore beaucoup à visiter, «lit alors le vieillard; mais avant de nous éloigner de Notre-Dame du Reclus, il faut bien que je vous raconte son histoire. Asseyons - nous , car elle est longue; peut-être ne vous paraîtra- 1- elle pas dénuée de tout intérêt : la voici telle que je l'ai traduite d'un vieux manuscrit latin, trouvé dans des papiers provenant de l'abbaye de Saint- Chef. Aux siècles de ferveur, ajouta-t-il , il y avait parmi les fidèles un zèle ardent pour la perfection des vertus évangéliques. Ce zèle a poussé des âmes généreuses à embrasser divers genres de vie plus ou moins austères , à la tête desquels il faut placer la réclusion volontaire.
« Or, il y avait à Stremiacum , là même à l'endroit où vous apercevez ce toit délabré , ces croisillons nervés avec tant de goût, ce jardin fleuri et ce puits recouvert, il y avait au xie siècle, une recluserie dont j'ignore l'origine précise, mais qui se rattachait, à n'en pas douter, au monastère bénédictin dont les ruines, que nous visiterons bientôt, pendent là haut derrière vous , noires et immobiles , sur vos têtes. La recluserie était alors dans un lieu solitaire, parce que la ville tout entière peu-
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plait la colline de Saint-Laurent. Sans doute que , depuis la fondation du monastère , au huitième siècle , il en descendit plus d'un frère qui suivit dans la logette la règle des reclus. Toutefois, un long temps s'était écoulé sans que la recluserie eût été occupée. L'usage même de la réclusion, si fort en honneur dans le monde entier, à Lyon et à Vienne en particulier, semblait s'être perdue sans retour à Stremiacum, lorsque s'y fit l'emmureraient du grand religieux dont j'ai à vous raconter l'histoire. »
Le vieillard avait dit ces mots de lui-même, alors il prit en main sa traduction et nous lut ce qui suit :
« Ulric était né près de Caen , en Basse-Normandie, vers la fin du onzième siècle , et, si j'ai bien su lire les caractères maculés du vieux manuscrit, vers l'an 1079. Alegonde, sa mère, pleurait encore le trépas de Robert , son époux , tombé sous le glaive dans un combat singulier.