‹ Les recluseriesChapitre 89 sur 112 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

pénitence du reclus, la piété véritable veut moins de faste dans ses renoncements. Qu'il aille à Lugdunum où les recluseries fleurissent et répandent un doux parfum , sous la houlette du grand et saint légat Hugues, et là, qu'après de convenables épreuves, Rodolphe s'ensevelisse avec amour dans la réclusion. Tel est l'avis du sageBertram, archevêque de Tolose. Rodolphe baisse la tête, reçoit la bénédiction du prélat, dit adieu au fidèle Herbert qui le quitte en pleurant, et va rattacher sa destinée à quelque vie moins aventureuse. »

u Un saint zèle avait jeté le légat Hugues dans les périlleuses luttes de la croisade. Anselme, archevêque de Kenterbury, le même à qui Ulric , avant de quitter le Bec, avait remis les restes de son patrimoine , Anselme occupait au ministère des âmes les loisirs de son long exil. Il remplaçait Hugues, et Lugdioiwn, émerveillé de ses vertus, de son aménité, de son élo-

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quence, admirait le primat, et l'aimait comme un père. Anselme reconnaît, embrasse, encourage Rodolphe, et, pour l'initier tout de suite à l'âpre vie de la cellule , il le conduit aux diverses recluseries de la cité. »

« Ils visitent ensemble les recluseries de saint Eucher, sur la montagne de Fourvières; de saint Clair, à l'entrée du faubourg de ce nom; celle de saint Sébastien, au sommet de la colline, celle de saint Corne, celle de saint Marcel, de saint Alban, de saint Eloi, de saint Barthélémy, de saint Hilaire, de saint Vincent, de saint Martin de la Chasse, de saint Epipode et de saint Irénée. Après les recluseries d'hommes, ils voient les recluseries de femmes , celle de sainte Madeleine, au Gourguillon, de sainte Marguerite, de sainte Hélène surtout, où vivaient deux recluses fort âgées , dont la piété égalait la douceur : elles habitaient l'une auprès de l'autre et dans la plus parfaite harmonie. Anselme se plaisait à les visiter. Aussi ne manquet-il pas d'y conduire le zélé néophyte. »

« Ils trouvent toutes ces recluseries occupées par des anges terrestres, les unes par des hommes pénitents , les autres par des vierges pures. De chacune de ces retraites, il vient aux oreilles

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de Rodolphe des paroles ardentes, fortunées, qui embrasent le nvur déj.ï si fortement ému du ménestrel. C'en est fait, il sera reclus lui aussi. Une logette obscure, une prison à jamais infranchissable recevra l'homme de sang. Mais Lugdunum pas plus que Tolose ne jouira du spectacle de son dévouement. « Il y a parmi nous » encore trop d'éclat sur la retraite, lui dit An- » selme, allez à Stremiacum, une recluserie est » là, solitaire, abandonnée. Dans le cloître dont o elle dépend, sous la conduite du saint vieil- » lard Bénédict , vous apprendrez la règle des » reclus avant d'en commencer la vie. Allez, » beau fils, Anselme vous bénit. »

« Ici , le vieillard se leva et nous fit signe de [livre. Nous- gravîmes le sommet rocailleux de la montagne, et nous arrivâmes en peu d'instants aux ruines du vieux couvent. De loin , elles offrent l'aspect le plus pittoresque, vues de près , elles portent à la plus douce mélancolie. Seul , le vieux clocher d'architecture romane est resté debout, avec une petite chapelle que lui rattache un arc de la Renaissance, et où se voient encore quelques peintures. D'énormes amas de pierres recouvrent toute la plate-forme du mont. L'église s'avançait dans la direction de

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la ville et faisait face au château de Saint-Laurent. Selon l'usage de ces temps, le monastère encadrait l'église , avait deux petites faces sur le même plan et une façade principale tournée au nord-est. C'était comme un immense belvédère d'où la vue , refoulée à la gauche par le mont d'Anoysin, se déployait librement dans toutes les autres directions , planait sur les cinq provinces du Lyonnais , du Forez , du Dauphiné , surtout de la Bresse et du Bugey, et jouissait des plaines riantes arrosées par les eaux du Rhône et celles de l'Ain, dont vous voyez le cours se dessiner si gracieusement là-bas, au pied des coteaux qui ferment l'horizon. »

« Or, c'est là, reprit le vieillard, que vint Rodolphe, montant par le même sentier que nous venons de parcourir. Là, qu'il se jeta aux genoux de Bénédict, père de vingt et un religieux et de quatre novices qui suivaient la règle de saint Benoît. Il était tard et presque nuit quand, d'une main tremblante, Rodolphe frappa à la porte du couvent. — « Qui êtes- « vous? lui demande Bénédict? — Un pécheur. « — Que voulez-vous? — La dernière place « dans votre maison , aux pieds du dernier de « tous. C'est Anselme de Kenterbury qui m'en-

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« voie au saint vieillard Bénédict. » Au nom d'Anselme, Bénédict courbe son front chauve, nlévo le pèlerin. « Quels que soient votre u histoire et votre nom, mon fils, soyez le « bienvenu. » — Et cette nuit-là même, mêlé au chœur des moines, Rodolphe chantait l'office des solitaires. Il embrassa, comme on le présume, avec amour la règle du couvent, et , sous le nom de frère Théobald que lui imposa Bénédict, il devint pour le monastère un touchant modèle de silence, de mortification et de bienveillante charité. Ce fut un prodige que la souplesse avec laquelle se plia ce caractère fier, énergique , aux exigences de la loi commune. Sa prière était pure, son front calme, sa démarche grave, sa parole toujours égale. Souvent de grosses larmes tombaient de ses yeux à l'église, à la sainte coulpe, et surtout à la communion du corps de Jésus-Christ; mais quand les frères se livraient aux loisirs innocents de la communauté, Théobald était le plus gracieux, le plus aimable des religieux, les charmes de son esprit rehaussaient aux yeux de tous l'élévation de sa vertu. »

« Cette sainte vie ne tarda pas à fixer l'attention de Bénédict, qui résolut d'appeler Théobald

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au redoutable ministère des autels. Effrayé , interdit, bouleversé par de tragiques ressouvenus, Théobald tombe aux pieds de Bénédict, lui apprend,, sans désigner les circonstances que Bertram lui avait fait jurer de garder secrètes, l'homicide dont il s'est rendu coupable. Bénédict hésita un instant, frémissant d'avoir à ses genoux un vil assassin. Puis, le relevant avec bonté : « N'importe , dit-il , je demanderai la » dispense au métropolitain. Vous serez prêtre, » Théobald , allez prier Dieu. » Théobald reçut donc successivement les saints ordres.

« Bénédict avait bien d'autres projets sur le fervent religieux. Le moment de les exécuter ne se fit, hélas! pas attendre. En effet, le vieillard tomba gravement malade ; quand furent venus ses derniers instants, d'une voix mourante , il conjura les moines de lui donner Théobald pour successeur. Théobald est le seul qu'étonne une semblable proposition, le seul qu'elle trouve rebelle : « Obéissez , lui dit Bénéa dict , et je meurs content. » Théobald s'incline sans mot dire. Cette scène touchante avait achevé les forces du pauvre vieillard ; il s'éteignit doucement parmi les pleurs de ses religieux, doublement émus et de la perte de leur ancien

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