CHAPITRE VIII
desordres de cette jeunesse dont le souvenir n'est point encore effacé de sa mémoire. Là, Dieu seul étant le témoin des rudes macérations que lui impose la règle, il pourra sans ostentation réduire en servitude cette chair turbulente et ces sens parfois séditieux. L'étude lui offrira des ressources contre l'ennui. Le matin , au lever du soleil , il célébrera le divin Sacrifice. Sept fois le jour, il chantera les hymnes saintes. Il fera de la prière son loisir le plus doux, sa mort sera pure comme le soir d'une belle journée, et le ciel deviendra sa magnifique récompense! Oh! si là du moins il pouvait revoir son cher Ulric. — Il n'ose pas même songer au nom d'Isaure!.. »
« Telles étaient les pensées qui occupaient frère Théobald au moment où il allait pour la première fois prendre son repos sur l'âpre couche de la réclusion. La grâce ne faillit point à son espérance , ni son propre courage à ses serments. Théobald , déjà si parfait dans le cloître, devint un saint dans la recluserie. »
« De célestes visions réjouissaient l'âme du pauvre reclus. Un jour, dans l'extase de sa prière il vit monter au ciel trois globes lumineux. Le premier de ces globes était blanc
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comme l'albâtre, un beau lys le couronnait au sommet. Le second qui montait à quelque distance du premier était ardent comme la flamme et une croix d'azur le couronnait au sommet. Le troisième rasait encore la terre , il était rose et recouvert d'un crêpe léger : Théobald ne comprit point ce que signifiaient ces trois globes. »
« Plus d'une fois Théobald fut visité par les esprits qui entourent le trône de Dieu. Tantôt il se faisait dans la cellule comme un doux murmure de voix surhumaines, tantôt elle se remplissait d'une odeur plus suave que celle des parfums, tantôt elle était illuminée de clartés éblouissantes. Un jour de Vendredi saint , un ange lui lava le front avec une éponge teinte d'un sang vermeil; dès lors le passé dont l'amertume empoisonnait son cœur n'offrit plus à sa pensée que de douces images. Un jour de Notre-Dame, un séraphin lui toucha les lèvres avec un charbon ardent et sa parole, déjà si puissante, devint comme un fer qui embrasait les cœurs de l'amour du divin Maître. »
« On venait à lui des contrées voisines pour le consulter à sa fenêtre, pour recevoir de bons avis et quelquefois aussi de miraculeuses faveurs. On dit que d'une parole il guérit plu-
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sieurs malades et convertit des pécheurs jusqu'alors endurcis. Les mères lui apportaient leurs oouveau-nés à bénir, les époux lui conduisaient leur nouvelle épousée, les vieillards venaient apprendre de lui à mourir. En retour, quoique le monastère pourvût, selon la règle, à ses besoins, aux bons jours, les habitants de Stremiacum ne manquaient jamais de mettre de côté la part du reclus ; elle lui était apportée par les petits enfants. Cette vie de mortification, de prière, de saintes œuvres durait depuis près de vingt ans, lorsqu'au milieu d'une nuit d'orage arriva soudain à la fenêtre de la recluserie un visiteur inattendu. »
« Une heure après minuit venait de sonner à l'horloge de Saint-Hyppolite , un orage affreux s'était brusquement déclaré, des torrents de pluie inondaient la terre, la foudre grondait avec un horrible fracas , et l'éclair qui sillonnait les nues illuminait seul, de ses pâles clartés, les
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ténèbres de la nuit. Théobald se lève de sa dure couche et va prier pour les voyageurs : car le reclus ne vit pas pour lui seul , son cœur est demeuré sensible aux peines d'autrui. Prenant donc les vêtements sacrés, il hâte l'heure du sacrifice et monte à l'autel du Dieu, prêtre et victime. »
« Or, pendant qu'il offre l'hostie sainte , attiré par la lueur de la lampe qui brille à travers le vitrail de l'oratoire, un voyageur vient s'abriter sous le toit du reclusoir. Quelle n'est pas sa surprise, quand, jetant par la fenestrelle un coup d'œil sur l'intérieur de la chapelle , l'étranger aperçoit un vénérable vieillard, seul, incliné sur l'autel et tenant entre ses mains la blanche hostie, prêt à prononcer les paroles qui changent au corps d'un Dieu ce pain grossier et vil. N'osant en croire à ses yeux, il se figure poursuivre un séduisant mirage ; mais tout à coup il entend , il distingue une voix grave, affectueuse, solennelle, qui dit : Pater noster, qui es in cœlis. »
« Oh ! c'était quelque chose de bien imposant que ce contraste. Au dehors, une nuit sombre, des tonnerres éclatants , un orage affreux ; et là , dans cette cellule, que battent les coups de la