‹ Les recluseriesChapitre 95 sur 112 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

« — Cette solitude est affreuse ! »

« — Je suis moins seul que vous ne pensez, car Dieu habite avec son misérable serviteur. Tous les jours je reçois la visite d'un frère qui m'apporte ma nourriture, plus d'une âme pieuse vient à la fenêtre me distraire un peu; aux fêtes de la Vierge, on ouvre la porte extérieure de ma chapelle , elle reçoit alors une foule de visiteurs qui assistent à ma messe et que je bénis à travers l'autre fenestrelle. Le dimanche soir il m'arrive presque toujours de voir monter jusqu'à celle-ci de petits enfants qui me disent : Bonsoir, reclus! et cela me réjouit un peu; je leur donne ma bénédiction , et dans la saison des fleurs, j'y ajoute quelques roses de mon jardin. »

« — Ce sont là des plaisirs bien modestes. »

« — J'en ai de tout divins. Je trouve un charme infini dans la récitation du Bréviaire ; la sainte Messe est une source toujours vive de consolations. Quelquefois je suis transporté de joie, quand au milieu de la nuit j'offre la Victime redoutable; tout fait silence dans la nature , tout repose : les rois sur la pourpre , l'enfant sur le sein maternel , la brebis aux pâturages, le flot sous la mousse, l'oiseau dans

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son nid. Et là, dans ce lieu sombre, inconnu du regard et de la pensée des hommes, un mystère profond s'accomplit, cette humble cellule est remplie de la splendeur cachée du Créateur des mondes , et elle s'enivre d'un bonheur que ne peut rendre la langue humaine. Inclinés autour de l'autel , les anges adorent et puisent avec leurs coupes vermeilles, dans ce calice, des flots immenses de bénédictions qu'ils répandent sur les empires! et moi, les yeux pleins de larmes , je m'écrie : 0 sublime et mystique veille! ô solitude! ô silence! ô aimer! ô bénir! ô voir un Dieu d'amour! Quelquefois je reste absorbé jusqu'à ce que la cloche du monastère me tire de cette délicieuse extase ! ô mon fils , le monde peut-il offrir quelque chose de pareil à ces moments, qui remuent et enlèvent jusqu'aux cieux le cœur d'un pauvre reclus? »

« — Ce sont là, mon père, des émotions inexplicables pour moi. »

« — J'ai des plaisirs moins sublimes et aussi plus familiers. L'étude m'offre de continuelles ressources contre l'ennui. Je transcris des livres et je réussis assez bien à ce travail; dans la belle saison je cultive mon jardin; l'hiver, je fais des corbeilles, des nattes, de petits paniers

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de joncs ou d'osier. Je prépare chaque jour ma nourriture avec les provisions qui me viennent du monastère, je chante des cantiques, quelquefois môme je compose des hymnes à ma façon. Vous voyez que la journée passe vite ; et puis , faut-il donc tant de distractions à un pécheur, qui ne devrait jamais perdre un instant de vue... » — Le vieillard s'arrêta tout à coup et porta la main cà ses yeux où il essuya deux grosses larmes. »

« — Oh ! je vous trouve heureux à présent, car vous êtes un saint et un grand saint, mon père. »

« — Que dites-vous là? un saint ! mon Dieu! je ne vous ai raconté que le beau côté de ma vie, si vous saviez tout! Ah! du moins sachez que je fus un malheureux, et, si jamais vous repensez au reclus de Stremiacum , priez pour le plus grand de tous les pécheurs. »

« — Oh ! mon père. Dieu me garde de vouloir scruter votre cœur, et surtout de croire aux aveux que l'humilité vous arrache; mais votre bonté m'encourage. Dites-moi, mon père, ce bonheur de la cellule est-il un bonheur de chaque jour? »

o — Chaque jour a son tribut de peine à

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lever sur les créatures; malgré cela, je vous l'ai dit, je suis heureux. »

« — Mais ce malheureux mot toujours ne vous épouvante-t-il pas? »

<( — Et qu'a-t-il donc de si terrible? Pourquoi ne pas toujours prier, ne pas toujours vivre sur la croix, ne pas toujours pleurer ses péchés, ne pas toujours songer au ciel et à notre Père , que nous avons là-haut? »

« — On peut également prier et pleurer dans le cloître et même dans le monde. »

« — Chacun, mon fils, a ses besoins, ses périls et le secret instinct d'une vocation particulière. »

(( — Mais si quelque grand ennui venait à vous saisir l'âme ? »

« — Eh bien! je le supporterais avec l'aide de Dieu. »

« — Cela serait-il longtemps possible? »

« — 0 mon fils ! vous m'adressez là une . question délicate. »

« — Pardon , mon père , excusez l'indiscrétion d'un inconnu; j'ai dépassé les bornes d'une sainte curiosité. Bénissez-moi, saint vieillard, et je m'éloigne. »

« — Non, mon fils, quoi qu'il en coûte à

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