PHOTOGRAPHE ET BADAUDS
Si vous êtes photographe, vous ne taquinerez jamais un confrère en passant malicieusement entre son objectif et le monument qu'il se dispose à prendre; mais les gamins des rues ne seront pas si complaisants : au contraire, ils se feront une fête de figurer au premier plan en y accourant au milieu de la pose : ce qui ne sera pas une récréation pour vous. Permetteznous donc de vous indiquer un moyen qui a rarement manqué son effet en pareille circonstance.
Vous disposez votre appareil bien en vue, et laissez les badauds se grouper le long de votre sujet : vous les avertissez de ne plus bougrer, — recommandation inutile du reste; — le châssis étant en place, vous vous gardez bien de rouvrir, et enfin vous découvrez scrupuleusement l'objeclif. — Vous avez fait bien des heureux...
Riez sous cape, maintenant, et priez ces g-èneurs de se retirer de votre champ, tout en les invitant à monter la garde contre d'autres agresseurs — « vous n'avez plus qu'une plaque, ou vous êtes pressé, etc., etc. », bons motifs qu'ils comprennent et secondent de leur mieux.
Ceci est bon à la campagne; mais à la ville, il faut agir différemment. Mettez au point très rapidement le sujet à photographier; puis, faites faire demi-tour à votre appareil comme si vous vous disposiez à prendre une vue en sens inverse. Diaphrag-mez, mettez le bouchon, faites même semblant de reg"arder sous le voile, et tenez- vous prêt : il est bien rare qu'à ce moment les curieux ne se jettent pas du côté de l'objectif. Profitez de cette bousculade pour faire faire volte-face à l'appareil dont la mise au point n'a pas bougé, et prenez hâtivement votre cliché.
Un moyen qui n'est pas à dédaigner (surtout si vous voulez un cliché retourné) est de munir votre objectif d'une glace inclinée à 45 degrés et tenue sur la monture : le public, peu habitué à cette façon d'opérer, ne devine pas vos intentions, et se place dans une fausse direction, qui est la bonne pour vous.
Il y a quelques années, des photographes tentèrent de se créer une spécialité dans l'art d'évoquer les esprits.
Nous ne pouvons mieux faire que de reproduire, à ce sujet, un article paru dans la Science en famille, sous la signature du D-^ Alry :
« Il y a eu deux affaires des photographies spirites.
« La première se passa en Amérique, pays indiqué pour une excentricité de ce calibre.
« Un inconnu, cherchant à obtenir des reproductions photographiques de quelques gravures, constata avec étonnement, que l'un des clichés lui donnait une image qui rappelait assez bien l'aspect d'un spectre, tout en représentant vaguement le modèle primitif.
a II voulut faire une plaisanterie à un de ses amis qui s'occupait de spiritisme. 11 se replaça dans les mômes conditions, tira un certain nombre d'épreuves analogues et alla les lui présenter, déclarant, avec le plus grand sérieux, qu'il venait d'obtenir la figure d'un être surnaturel. Le spirite prit la chose à la lettre; il reconnut qu'il s'agissait là d'un fait merveilleux, mais évidemment possible, et félicita vivement le photographe d'avoir été accepté par les esprits comme médium d'un nouveau genre.
« Le photographe garda son sérieux; il avait compris tout le parti qu'il pouvait tirer de cette crédulité.
« Peu de jours après, paraissait dans un journal spirite, le N^ew York Herald of j)rogress, le premier article sur ce sujet. L'affaire suivait son cours et immédiatement les commandes affluaient chez le photographe.
« Le coût des reproductions spirites fut d'abord de cinq dollars, puis, peu après, devant le nombre formidable de commandes, de dix dollars. C'était un prix élevé; malgré cela, pour cela peutêtre, l'enthousiasme persista. Cela dura un certain temps.
« Le photographe avait un stock suffisant de gravures et de
vieux clichés, il se bornait à les reproduire à l'aide d'un mauvais appareil dans des conditions d'éclairage défectueuses, et comme il s'arrangeait pour n'avoir que des épreuves confuses, chacun y reconnaissait ce qu'il voulait voir.
« Bientôt, arrivèrent les mécomptes : tel esprit, invoqué avec tout le rituel obligatoire s'était manifesté sur la plaque sensible avec des habits d'un sexe dilïerent de celui qu'il avait lorsqu'il se trouvait sur la terre. Tel autre avait bien daigné confier ses traits au collodion ; mais on s'apercevait, peu de temps après, qu'il s'était agi d'une sorte d'anachronisme : L'esprit évoqué n'avait pas cessé d'habiter le corps d'un militaire qu'on avait à tort cru tué dans une embuscade! Une confusion plus regrettable se produisait presque aussitôt : le photographe, trop confiant dans le succès, avait cru pouvoir faire usage do la photographie d'une de ses anciennes clientes })Our figurer un esprit femelle évoqué par un mari inconsolable. L'épreuve était malheureusement trop bien réussie; l'on reconnut la première image et l'on se douta du truc enqdoyé. L'aflaire s'ébruita, et le photographe américain, inquiet sur les suites de cette alîaire, eut la bonne idée de s'éclipser sans aucun bruit.
« C'était disparaître au moment psycliol()i:i(|ue.
« Une atTaire du même genre se passa en France, et nous pouvons être }»lus précis sur les traces du photographe français, la justice ayant eu l'indiscrétion de tirer cette atTaire au clair.
« C'est ici la Revue spirite qui joue le rôle du \ew-York Herald en lançant l'aflaire. La réclame, ou plutôt la série de réclames, est fort bien faite : on rappelle les photographies spirites obtenues en Amérique, et l'on annonce qu'un médium français, M. B... (dont adresse) est arrivé à des résultats aussi surprenants ; le prix des épreuves est de 20 francs ; on avertit loyalement qu'on ne garantit pas la ressemblance, mais que la somme fixée n'en est pas moins acquise au médium. Suivent dès lors, dans chaque numéro de la revue spirite, d'élogieuses attestations de MM. X., Y., Z., etc.; tous déclarent avoir reconnu, à côté de leur propre photographie, l'image du parent décédé évoqué par eux.
« Voyons comment 0})éraient nos ingénieux filous.
« Lorsqu'un client se présentait à l'atelier, il était d'abord reçu par la caissière, femme foi't intelligente, chargée de prendre quelques renseignements sur l'âge, le sexe, la physionomie de la personne dont on désirait voir l'apparition. B... paraissait ensuite et faisait pénétrer le visiteur dans l'atelier; là, il le mettait en position et après lui avoir recommandé de penser vivement et exclusivement à l'esprit dont il désirait l'image, il prenait réellement sa photog-raphie avec une plaque sensibilisée, déjà manipulée dans une pièce voisine. La pose terminée, un aide développait le cliché et le rapportait au client qui apercevait plus ou moins bien, à côté de son propre portrait, une sorte de suaire surmonté d'une tète aux traits indécis. Les 20 francs étaient versés à l'instant; on revenait chercher les épreuves quelques jours après.
« Comme en Amérique, nombreux furent les naïfs qui reconnaissaient l'ami ou le parent auquel ils avaient pensé pendant la pose; mais il y eut des incrédules, on devina l'escroquerie, on ))orta plainte et le parquet lit une perquisition qui dévoila tout le mystère.
« B... se servait tout simplement d'une poupée drapée dans une espèce de linceul et dont il changeait la tète à volonté. Cette tète était elle-même constituée par une imag^e en carton découpé. 11 y avait, en tout, trois cents de ces têtes de tous âg-es et de tous sexes, et cela suffisait pour les besoins, avec un petit mannequin pour les enfants. La caissière que nous avons vue tout à l'heure questionner le client à son arrivée, indiquait, suivant les renseignements recueillis, le modèle à prendre; on arrangeait vite la poupée, on la photog-raphiait dans un demi-jour, en abrégeant la pose et sans être tout à fait au point; le même cliché, porté dans l'atelier, servait à obtenir la reproduction du crédule visiteur.
« On voit que le procédé était fort simple et chacun de nos lecteurs peut y recourir à peu de frais.
« Rappelons toutefois l'épilogue de cette affaire pour donner à réfléchir à ceux qui voudraient recommencer, à leurs risques et périls, le commerce des photographies spirites.
« Le médium et son complice passèrent en jugement. Ils
furent défendus par M*"* Lacliaud, Coquelin et Caraby, qui essayèrent de les disculper en soutenant que la ressemblance de l'esprit évoqué n'était nullement garantie. L'escroquerie n'en était pas moins réelle, et les deux inculpés furent condamnés à un an de prison et 500 francs d'amende.
« Les esprits se sont-ils formalisés de cette condamnation? Le fait est possible, car ils ont renoncé depuis à se manifester de cette façon. 11 leur reste encore les tables; c'est bien suffisant pour ceux qui désirent le merveilleux. »
Nous n'osons engager nos lecteurs à marcher sur les traces de ces industriels intéressants; néanmoins, ils pourront évoquer les esprits pour leur propre compte, et nous allons compléter, par l'indication de deux autres tours de main, les détails ci-dessus.
Un auteur allemand, le D'' Wolfang Kirclibach, indique un procédé très simple pour l'obtention des photographies spirites.
« C'est ainsi, dit-il, que nous avons produit une photographie qui représente un fantôme traversant une chambre, comme s'il était poussé par le vent. On croit distinguer une tète, des bras et un corps : on dirait une traînée lumineuse de fumée blanchâtre. Tous ceux qui ont vu cette photographie lui ont trouvé un aspect tout à fait spectral : on aperçoit un crâne dénudé à la place de la tête et toutes les photographies que les feuilles spirites donnent comme des photogra})hies ^Vesprits présentent les mêmes caractères.
« Nous avons reproduit une épreuve de ce genre d'une façon très simple.
« Nous avons pris un morceau de vieux journal dans lequel nous avons pratiqué deux trous (pour figurer les orbites). A ce fragment nous avons donné une forme à peu près ronde. Nous avons attaché ensuite ce morceau de papier au bout d'une baguette que nous avons tenue obliquement dans le champ de l'appareil }>hotographique. Un instant, ce morceau de pa])ier (qui ne mesure pas plus d'un pied de diamètre) est maintenu immobile pour permettre au crâne de devenir apparent sur la plaque ; puis on fait sortir lentement, et par en bas, le morceau de papier du
champ de l'appareil en décrivant des zigzags do façon à iniiler grossièrement les formes convulsives du corps humain.
« Toutes les photographies cVesprils sont ohtenues parla même méthode, ('/est la supercherie lu plus simple ()ue Ton puisse imaginer. ,
« Dès que l'on agite devant l'appareil une matière (lia[»hane, la
Fis. Si.
pla([ue sensihle enregistre les ligures les plus singulières. Tout mouvement en zigzag suftit pour produire un corps qui apparaît sur la pla(jue. enveloppé d'un voih' à la façon des spectres. Un morceau de |ia[)icr, une petite glace, un houl de gaze, tout ce que Ton peut imaginer et dissimuler facilement, suffit pour faire naître tout un monde de fantômes avec les ligures les plus variées, quand on l'agite devant l'oljjectif. »
Voulez-vous agrémenter d'un fantôme un paysage quelconque? Rien n'est }dus facile. Photographiez, par exemple, un intérieur
de cimetière, en ayant soin de ne pas exagérer la pose. Arrangezvous de telle façon qu'une partie sombre — un massif de sapins, par exemple, — se trouve au premier plan et vienne couvrir une bonne partie de la plaque. Un personnag-e pourra se })lacer du côté opposé, dans l'attitude d'un homme effrayé. Rentrant ensuite à l'atelier, vous couvrirez d'un drap blanc un spectre de bonne volonté, et le plaçant devant un fond noir, vous photographierez sur la même plaque, et en vous rapprochant autant que possible, le fantôme ainsi trouvé. Vous vous arrangerez de façon que son image vienne tomber sur la partie peu impressionnée de la plaque, que vous avez tout à l'heure ménagée à dessein, et le résultat sera celui de la ligure 84, page 121).
LA PHOTOGRAPHIE-CARICATURE
LA PHOTOGRAPHIE-CARICATURE
Voilà, certes, un sujet <|ue nous n'épuiserons pas : la plioto-
graphie-caricature est pratiquée depuis longtemps, et par des procédés très variés ; nous n'avons pas la prétention de les énumérer tous, mais simplement d'en décrire quelques-uns, que nos lecteurs pourront varier facilement : les procédés opératoires n'olTrent du reste aucune difficulté, et c'est plutôt la recherche d'une idée que sa réalisation qui peut donner lieu à quelque embarras.
Point n'est besoin de déguisement pour faire une photographie caricature quand le modèh^ sait se composer le visage et prendre une tournure burlesque, comme dans l'exemple que nous donnons ci-contre, figure 85, page 131. L'ami qui nous a prêté son torse pour rendre mieux la pensée nous pardonnera de le faire paraître ainsi drôlatisé dans notre série de récréations. Il aime rire, il sait rire, cela nous laisse bien augurer de son indulgence.
La grimace de la bouche, la contorsion du visage, le désordre de la chevelure, empéciient de le reconnaître. Le but est doublement atteint.
L'amateur, d'après ce type excentrique, saura clioisir ses sujets et leur indiquera le côté piquant par lequel ils devront se faire caricaturer : cela suivant leurs manies et leurs tics.
Il suffit de parcourir les journaux illustrés pour se rendre compte de ce que peut faire la caricature, et combien peu il faut pour donner à un sujet quelque chose de typique.
Reportons-nous, par exemple, à ces caricatures de Grandville (fig. 86, p. 132, et 87, p. 133). Sans avoir connaissance du sujet, qui hésiterait à reconnaître que dans les personnages de la figure 86, le caricaturiste a voulu nous présenter des caractères humbles, soumis à toutes les misères de la vie, et écrasés du regard méprisant de l'attitude hautaine des beaux messieurs et des nobles dames de la figure 87 ?
LA PHOTOGRAPHIE-CARICATURE
La chamljre noire peiil,'loiit commo lo crayon, déformer à propos les personnages, et le photographe peut user de ce tour de main dans mainte circonstance.
Prenons un portrait ordinaire {ûg. 88, p. 134); tirons un positif
Fio-. 87.
transparent sur verre, et faisons, d'après ce positif, un cliché à la chamhre noire, mais en inclinant le portrait de façon que l'objectif, au lieu de le voir normalement, le voie sur une incidence rasante. Il s'en suivra une déformation d'une dimension par rapport à l'autre, et, suivant que l'original aura été incliné en le tournant autour de la verticale ou autour de l'horizontale, nous aurons le portrait en raccourci ou en allongé, que repré-
sentent nos figures 89 cl 00. On peut encore ajouter à la déformation en employant, dans le second cas, un objectif à court foyer, et en inclinant le positif de façon que la tète du sujet soit en avant. Il y aura de ce fait un grossissement de la tête, qui ne pourra qu'ajouter à TefFet. Il faut, naturellement, munir l'objectif d'un très petit diaphragme, pour obtenir tous les plans bien nets.
Pour ces sortes d'effel. on peut encore meHre à ]U'ofit les mi-
Fi-. >8.
Fil'. «I.
Fiii'. 9e.
roirs cylindriques, convexes ou concaves. Telles sont les photographies que nous reproduisons figure 1)1, page 135, avec le modèle en regard.
Les miroirs spbériques. concaves ou convexes, peuvent aussi fournir des caricatures amusantes. Pour les obtenir, on place la chambre noire derrière la personne que l'on veut photographier et, pour que l'appareil ne donne pas d'image dans le miroir, on l'en sépare à l'aide d'un écran de couleur sombre percé d'un trou pour l'objectif. On fait facilement disparaître, par une retouche sur le négatif, l'image de l'oljjectif.
Le miroir convexe est placé en face de la personne et de la
LA PHOTOGRAPHIE-CARICATURE
chambre noire ; on le dispose sur un support qui permet de l'élever et de l'abaisser à volonté : un appuie-tête remplit ce rôle à merveille.
Ces dispositions étant prises, veut-on obtenir le portrait d'une personne de façon que sa tête soit énorme, et son corps celui d'un nain? On place le miroir convexe à la hauteur de la tête du sujet.
On obtient l'eiïet contraire (tète minuscule sur un corps de