PHYLLIS
Mais non ! mon désir n’avait pas substitué le leurre de l’espoir aux merveilles de la réalité : le nom s’inscrivait nettement en lettres lumineuses.
... Ah ! je crois que nul être humain n’a connu l’affre délicieuse et terrible de l’émotion ou plutôt de la complexe série d’émotions, profondes, tendres et douloureuses qui me traversa sur le champ d’une intense brûlure, crispant mes doigts affolés sur le miraculeux feuillet, écarquillant mes prunelles, hagardes d’avoir vu cela, tordant mes nerfs comme les cordes d’un violon, fouaillé par un incohérent archet brutal, secouant sous la voûte de mon crâne, aux tempes distendues, les braises ardentes de la fièvre, de la volupté, de l’effroi, du doute !
En une seconde, je fus à la fois Faust devant le barbet diabolique, Dante au pilier de l’église de Florence, saint Antoine de Padoue recevant les visions célestes. Je fus ceux-là et bien d'autres: je fus un malheureux, anéanti, écrasé parla lourde chute de sa raison, de sa logique, des idées direc-
trices de sa vie, et de son scepticisme. Je fus celui qui s’étonne d’entendre parler les sphinx qu’il tailla lui-même dans le granit condamnéau silence, et celui qui, sur son lit de malade, s’émerveille du resplendissement de l’aube qu’il n’espéra plus. Je ressentis toutes les joies et toutes les sortes de tristesses : et, de ce choc énorme, de cette commotion effroyable, jaillit enfin une naissante et si menue source de limpide bonheur, éclairée d’une lueur si douce, que je faillis pleurer.
Aussi, fut-ce presque sans en être étonné que, m’approchant de la jeune femme, je la reconnus .
Toutefois, sur ma figure devait encore grimacer le masque des passions qui venaient de bouleverser mon âme, car les yeux de Phyllis réfléchissaient mon trouble, mon égarement, ma surprise première.
Quelle force secrète mit alors en branle, au plus caché de mon être, les ressorts nécessaires ?
Quelle impulsion galvanisa soudain les muscles de mon gosier, et comment osai-je parler ainsi que je le fis ?
11 me sembla qu’un autre individu agissait, plus audacieux que moi-même, et j’écoutais — pourrais-
je dire — cet autre moi exposer, humble et grave d’abord, absurdement téméraire ensuite, l'histoire de Phyllis à Phyllis elle-même.
Les mots demeurent impuissants à traduire ces singuliers dédoublements; et la complexité de ces superpositions de sentiments, de ces coexistences de tendances contradictoires, de ces successions de pensées multiples tente en vain de rompre les vieilles murailles du langage.
En même temps que j’assistais — spectateur, acteur et juge à la fois — à ce rçcit de mon hardi moi-même, je suivais avec inquiétude les sinueuses indexions des lignes du visage rêvé qui exprimait les diverses phases de la perplexité où se débattait son esprit.
Phyllis allait-elle souffleter l’indiscret discoureur d’une réponse sèche, irrémédiable, mortelle ? elle pouvait renvoyer l’importun à son rêve, d’un mot: ce mot, le prononcerait-elle ?
Devais-je au contraire espérer la complicité du hasard, propice jusqu’au bout, l’imaginaire décalquant trait pour trait ses profils de songe sur le réel, modelant la vie à son image ?
Phyllis me répondit, d’une voix tranquille, au rythme harmonieusement balancé :
— je vous dois beaucoup, monsieur : vous m’avez remis en possession de cet objet que me rendent chers certains souvenirs — elle regarda le porte-cartes au filigrane d’or, et pour moi vous avez improvisé un joli conte...
— Un joli conte! interrompis-je. Imaginez-vous, madame.. ?
— Ne m’appelez pas ainsi : je suis libre, dit-elle avec un sourire ; et cette indépendance m’a peutêtre desservie, en vous autorisant à user, envers moi, du droit de galanterie.
— N’interprétez pas ainsi ma démarche, je vous en prie, fis-je peiné. Je vous donne ma parole d’honnête homme que ce n’est ni un conte que je vous fis, ni un vain désir de séduction, qui l’inspira.
— D’abord, monsieur, vis-à-vis d’une femme il n’y a pas d’honnête homme.
— Vous mettez en doute ma sincérité ?
— Nullement. Je crois mon opinion exacte d’une façon générale, voilà tout. L'amour, dit-on, excuse
beaucoup de choses. La fin justifie les moyens
Mais, je n’ai pas l’intention de vous blesser : peut-
être faites vous exception à la règle que j’énonçai ? Comment me le prouverez-vous ?
— Si vous m’y autorisez, je puis vous apporter d’autres preuves que ma parole, puisque celle-ci ne vous suffit pas — et je songeai à ce cahier, à l’idée bienheureuse que j’eus d’y consigner jour par jour les péripéties de mon rêve.
Phyllis hésita ; puis, me tendant la main, franchement, comme à un adversaire ou à un ami :
— Soit, m’accorda-t-elle, je vous attendrai demain chez moi... et merci !
Elle s’éloigna rapidement.
Comme je songeais à toutes ces choses, dans le salon désert où Phyllis n’apparaissait pas, des alternatives de ravissement et de mélancolie berçaient mon âme de leurs ondes alternées.
Mais l’attente se prolongeait, indéfinie, ou du moins me paraissait-elle ainsi.
Sans doute mon impatience me renseignait mal sur la durée du temps.
Néanmoins, vaguement inquiet, j’allais me lever, appeler quelqu’un, lorsque j’entendis un bruit de voix et bientôt Phyllis entra :
— Excuserez-vous, demanda-t-elle, l’impardonnable sottise de ma petite paysanne ? Quelques personnes se trouvaient avec moi, et cette fille n’a pas osé me prévenir de votre arrivée avant leur départ. Je suis furieuse, et confuse de ce fâcheux incident.
— Le bonheur de demeurer seul avec vous rachète amplement la peine que me causace retard à vous voir.
— Voici la galanterie qui recommence à faire des siennes. Prenez garde, monsieur ! Souvenezvous que vous êtes ici en accusé ; n’ajoutez rien à vos torts. Ils suffisent.
— Vous êtes cruelle.
— Equitable, seulement.
— Je n’aurais garde de discuter davantage, et ne veux pas mal influencer mon juge, déjà sévère.
— C’est cela, redevenez raisonnable et sérieux.
— Je me soumets. Ne dois-je pas prendre l’attitude la plus propre à impressionner favorablement le tribunal, si je veux gagner ma cause — et je voudrais tant la gagner.
— Qu’en résultera-t-il... la mise en liberté immédiate ?
— Ah, dans ce cas, je préférerais perdre centfois, et mériter la réclusion perpétuelle !
Phyllis, indulgente, ne se fâcha pas de cette médiocre saillie ; puis, ironiquement :
— Vous êtes décidément incorrigible. Allons, ces preuves, votre dossier ? vous ne montrez guère d’empressement à présent, pour vous justifier.
— Voici un manuscrit dont vous pouvez prendre connaissance : je me suis muni, vous le voyez, de documents à l’abri de tout soupçon, car vous ne m’accuserez pas, je pense, d’avoir, en une nuit et tout exprès, écrit ce peu cohérent assemblage de notes, d’impressions dont au surplus beaucoup s’éloignent de ce qui nous occupe.
— La liasse de ces papiers forme en effet un imposant et volumineux ensemble. Que contiennentils donc ?
— Ce que je vous ai dit hier, étourdiment peutêtre, etpardonnez-moi si l’audace — je ne sais en vérité quel démon ou quel bon génie m’inspira en cet instant — si l’apparent irrespect de cette confession, très sincère, je vous le répète, vous offensa.
— Mon Dieu, je connais très peu les mœurs de
ce pays que je n’habite pas depuis longtemps, et vous m’avez seulement surprise. J’avouerai toutefois avoir conçu quelque inquiétude, à la vue de votre visage tourmenté; puis cette histoire étrange m’a intéressée. Enfin, je n’ai pas cru devoir vous tenir trop rigueur de votre déclaration impromptue puisque, vous le voyez, j’ai consenti à vous écouter une fois encore.
— Sera-ce donc la dernière ?
Phyllis, pensive, lissa les bandeaux de sa chevelure en révolte, fronça les sourcils ; haussant ensuite brusquement ses regards sur mes yeux : — Je vous ai dit déjà que j’étais libre, fit-elle posément, libre de ma personne, libre de mes actes : je n’en suis donc que plus esclave de moi-même et de ce propre désir de liberté.
Vous me paraissez sincère. Eh bien ! répondezmoi sincèrement. Puis-je, après vos singulières confidences que confirment votre visite, et sans doute ces feuillets, vous permettre de continuer à me voir, sans paraître vous autoriser par là à renouveler vos aveux, à m’en faire d’autres, plus pressants, qu’en sais-je ? et qui me forceront
alors à aboutir avec peine à ce que je voudraisque vous fissiez aujourd’hui de bon gré ?
— Partir ?
— Oui.
— Et vous me demandez de vous répondre sincèrement ?
— Je vous ai parle selon ma pensée, sans réticences, sans crainte, sans fausse honte ; et vous maintenant, vous tardez à exprimer votre opinion, vous retenez vos mots, soit que vous craigniez de m'approuver, soit que vous ayez peur de me con tredire.
Certeselle devinait juste : d’embarrassants scrupules, surgis en moi, paralysaient ma tendancepremière, mes lèvres prêtes à formuler le désirable aveu.
Tranquillement, avec confiance, Phyllis s’en remettait à mon honneur. Or son aphorisme de la veille s’imposait impérieux, méchant, acquérant une soudaine importance, élargissant un horizon de responsabilité et de doutes : « Il n’y a pas d'honnête homme vis-à-vis d’une femme ! »
En effet, mon honneur pourrait-fi prévaloir un our contre la crue folle de l’instinct? Fétu qu’em-
porteraient les flots bouillonnants et démontés, ne risquerait-il pas au contraire dedevenir impuissant et misérable, dès le premier coup de tonnerre de l’orage passionnel ?
Au gel du silence, l’angoisse de nos cœurs se raidit davantage.
Muets, nous eussions voulu que la voix des faalités nous criât à nous-mêmes notre routeet nos destinées.
N’osant choisir, nous attendions un oracle, qu i ne se manifestait pas.
Phyllis, moins calme que tout à l’heure, reprit la première :
— Vous n’osez pas répondre.
Que signifie cela ?
Pourquoi avez-vous parlé hier ?
Pourquoi vous taisez-vous aujourd’hui ?
— Je vous ai confié hier le rêve fou qui me possédait. Je suis allé à vous, non comme auprès d’une inconnue, mais ainsi que l’on va, joyeux, vers une amie retrouvée. Oubliant le monde des réalités pour ne me souvenir plus que de mes illusions, visionnaire égaré parmi la foule brutale, je me suis enhardi, presque jusqu’à l’incorrection : vous vou-
lez que je redevienne le passant banal, ou le calme gentleman que Ton consulte sur un cas de convenances.
Vraiment le puis-je ?
Quoi ! j'avais évoqué une fleur d'un pourpris léger, embaumée de parfums chers, je m'étais plu à chiffonner sa corolle capricieusement, à reproduire en ses pétales mes formes préférées, et au moment où je rencontre cette merveille que je croyais devoir élever toujours dans les serres chaudes de l'imaginaire, quand elle m’apparaît épanouie, robuste, se dressant au milieu des ciguës et des orties d’un jardin vulgaire, lorsque m'échoit l’incomparable fortune d'une aussi extraordinaire matérialisation de mes songes les plus aimés, il me faudrait, sans trouble, sans regret, sans plainte, refuser ce bonheur et délaisser la plate-bande où demeurerait enclose cette fleur, que je saurais ne plus jamais revoir, queje n'aurais pas respirée ?
— Il n'y a pas qu’une fleur dans les jardins du monde.
— Une autre sera différente.
— Mais peut-être plus belle, plus odorante, plus richement nuancée.
— Charlotte adressa à Werther des paroles semblables, et Werther a traversé le monde sans y découvrit une autre Charlotte.
Non ! croyez-le, aucune autre fleur ne saurait être telle que vous le dites; celle-là seule que je souhaitai ainsi résume pour moi toute la beauté, tous les parfums, toute les couleurs, car ne Tai-je pas créée selon mon idéal ? Or, les jugements et les vœux des autres hommes à son propos me sont indifférents.
De nouveau le silence sépara nos âmes troublées. Depuis un moment déjà, la lumière agonisante du jour avait délaissé les angles de la pièce désertant les tentures devenues grises, réfugiée aux biseaux de la psyché, aux pâles palmes des murs, aux pivoines blanches des frises : elle découpait encore leurs contours plus mous, les arêtes des meubles, les lignes des boiseries, la transparente silhouette des roses s’effeuillant au col du vase antique, se mourait en reflets derniers sur le marbre de la cheminée, s’attardait à la lividité du plâtre
dont les yeux puérils nous regardaient de leurs prunelles creusées, agrandies par la nuit.
L’ombre envahissante nous enveloppait nousmêmes : nous devenions d’inquiètes et de falotes figures, s’éloignant l’une de l’autre. Seuls les cheveux de Phyllis demeuraient vivants, masse fluide agitée de frissons lumineux, parcourue de vagues aux crêtes d’or.
Une porte joua et la coiffe bretonne élargit ses ailes colorées de carmin léger et doublées d’ombre mauve, au-dessus du petit visage rond de la paysanne qui apportait une lampe.
Je me levai.
Au moment où je prenais congé, Phyllis avançant sa main, me dit alors, pendant l’échange du shake-hand :
— Le jeudi, je reçois mes amis...
Je vous permets de vous en souvenir quelquefois.
Mon rêve ne m’avait pas décrit Phyllis ainsi.
L’icône se dépouille de sa dalmatique, de son hiératisme et de ses pierreries, pour écouter atten tive, en costume de lainage sombre, les insignifiances échangées tandis que circulent des confitu res turques, de singuliers bonbons, trop parfumés, et que fondent des sorbets au vin d’AIaios.
Une vieille demoiselle, au visage brun de tzigane, bossué d’imprévus méplats, agite ses lèvres min ces, pâles comme des ailes de chauve-souris et raconte d’inattendues histoires de bêtes. Ses yeux démentant l’aspect farouche de sa face, ont le calme et sombre reflet des tranquilles mares, jamais troublées, sinon par les caresses des saules onduleux.
Elle dit l’exil de Gustave le mauvais sujet, un petit canard qui a grandi trop vite, et, espièglerie lâcheuse, s’avisa un jour de priver de sa queue une gentille pie, sa compagne de cage!
Maintenant, relégué en une lointaine métairie, ü vit à l’abri des tentations ; quelquefois la vieille fille va le voir — et il la reconnaît...
Puis c’e^t la fin tragique de l’écureuil Toto, qui se glorifiait d’un long panache noir et de l’intelligente beauté de ses yeux. Un matin on le trouva gisant dans la cuisine, éclaboussé de sang, écrast par un pot de miel qu’il avait fait tomber de la che minée — sévère châtiment d’une gourmandise concevable.
Un peintre à cheveux blancs, dont le masque régulier s’accompagne d’une barbe marmoréenne, parle à son tour, plus gouailleur. 11 s’agit d’un drame que jouèrent ses chats.
Ketty, une langoureuse chatte' au pelage tigré eut un fils, qui devint vite un superbe matou. Ressouvenir étrange des tragédies de Sophocle — était-ce là aussi l’obscur fatum antique Pelle l’aima !
Mais lui, ingrat, repoussâ tes caresses qui ne se
souvenaient plus d’être maternelles. Ketty en conçut une tristesse infinie.
Pour n’aviver pas sa funeste passion ou ses odieux regrets elle en arriva à quitter les salles dès que son fils entrait.
Cet amour, cette haine ? — les deux sentiments se confondent parfois, la poussa vers les aventures, les voyages aptesà procurer l'oubli.
On la ramena par trois fois à ses maîties.
Enfin, elle parvint à s’enfuir définitivement.
— Mais, ajoutait le peintre, quel psychologue
aurait éclairer l’obscure complexité de ce dénouement : quelques joursaprès le départ de 1 inconsolable Ketty, son fils disparut !
Remords tardifs ? Elle était sa mère apiès tout.
Amour?
Nous n'avons jamais su !
Phyllis, aimable, entend tout cela avec complaisance, offre les sorbets, les confitures, les bonbons, ne cause guère, abandonnant cette peine a scs hôtes — et je m’interroge, stupide, ne sachant point si ce n’est pas maintenant seulement que commence le rêve?
Des heures un peu lasses, des heures moites ou les vagues, au soir, auraient des voix agenouillées et chevrotantes de peuple en prières, des heures où les foules passeraient avec le fracas des marées impétueuses, des heures rouges, des heures noires, d’autres couleur de cieux, couleur de fleuve, et toutes éclairées de la lumière de son sourire aux dents fraîches, de l’hyaline douceur de ses yeux aux prunelles indécises, du resplendissement de sa face, de l’ondoiement lumineux de ses gestes, je les voudrais, glissant sur les draperies impérieuses de son impassibilité de souveraine, presque sans les froisser, tandis que les plis du manteau de pureté qui la drape cesseraient de demeurer les in-
corruptibles gardiens d’une Beauté, dont le charme pressenti les revêt d’une incomparable, d’une splendide parure !
Puis noter le prestigieux spectacle, pour repaître ma mémoire du souvenir de toutes ces heures...
Quand sonneront-elles ?
Jamais, sans doute. '
Ah, la lugubre histoire !
Evadé à grand peine des bagnes communs, j’avais dressé ma route vers le libre horizon et les îles d’aventure.
Je touche bientôt à la terre promise.
Désappointement! ce n’est pas la terre promise. L’extradition s’opère vite et les horribles argousins du reel me saisissent presque aussitôt débarqué, pendant que ma belle galère sombre avec son chargement d’illusions, aux récifs barbares ! Les chaînes des pesantes vulgarités, du banal ordinaire, des dégoûts, des ennuis revenus me retiennent de nouveau en la geôle réintégrée.
Et c’est absurde, et c’est cruel ; c’est inexplicable et sans issue !
Il semble qu’une divinité méchante ait pris soin
d’écouter aux portes de mon âme, et se soit préoccupée de me démontrer l’inutilité, le vide, la puérilité de ses souhaits en y satisfaisant.
Combien cette Phyllis diffère de ma Phyllis ! et combien je fus sot, vaniteux, imbécile de me figurer possible, un moment, une si délicate et tant bienheureuse identification !
— Eh quoi ? en admettant même qu’elle se fût produite, ô fou aveugle ! crois-tu donc que, pour cette rencontre, tes beaux décors pieusement imaginés seraient demeurés ?
Rappelle-toi la boue du trottoir, la brutalité des passants, le terne aspect du ciel de ce soir récent !
Vis-tu seul, dans un univers spécial, hallucination permanente de ton esprit, expression magnifiée de tes sentiments et de tes désirs? L’hypocrisie de ce monde-ci t’environne, ses lois te dirigent, ses exigences te requièrent, ses nécessités te gouvernent.
Or Phyllis, faite femme, ne peut s’y soustraire plus que toi.
Certes, mais je souffre de cette inharmonie, de cette discordance — et surtout m’afflige la déroute de l’armée nombreuse d’espérances, qui, l’autre
nuit, après notre invraisemblable mise en présence, s’avança, puissante, calme, avec des oriflammes d’orgueil, des pennons de joie, des fanfares de fête, annonçant la victoire.
Maintenant, burlesque tragédie! le canard Gustave, l’écureuil Toto, l’incestueuse Ketty, et la condescendante indifférence de Phyllis ont accompli ma défaite.
Où sont mes bataillons d’espoirs, qui partirent joyeux?
A la première étape, de nouvelles troupes avaient accru leur nombre, parmi les allées du jardin, le calme de l’abri tendu de bleu effacé, strié de palmes pâles, le parfum des roses effeuillées...
Je pleure la mort de mes plus gais compagnons, des plus hardis, des meilleurs!
Lorsque mes regards s’attardenten effleurements, presque en caresses, aux méandres du fleuve d’or répandu sur la nuque de Phyllis, lorsqu’ils rencontrent les prunelles brun-d’algues, striées de lames glauques, la bouche trop rouge, et qu’ils glissent le long du buste triomphal, des hanches harmonieuses, tombent aux plis de la jupe, je recon-
nais le cercle de métal, la face d’icône byzantine et le corps qui m’apporta, gerbe de séductions, les courbesaimées, les inflexions où s’aiguise ledésir.
Mais le désir s’enfuit, la tristesse le remplace.
Cette image qui, dans l’obscurité du rêve, m’affolait, me semble, au grand jour du réel, privée de son pouvoir sentimental.
On lui déroba sa couronne de mystère, et souveraine détrônée, elle se confond à présent avec le peuple misérable qui l’entoure.
Phyllis devait, sous cette apparence double, que réalisait la candeur de son regard et la perversité de ses iris, la sévérité de son attitude et les blandices de ses gestes, s’offrir à moi, comme l’Amie, comme l’Amante.
Ce n’est ni l’amie, ni l’amante — et cependant c'est Phyllis !
Ou plutôt, c’est le portrait de Phyllis — et ce n’est pas Phyllis.
L’express, avec un bruit d’ouragan, défonce la nuit, déchirée par les lueurs rouges des signaux, les banderolles de lumière des gares vite dépassées.
Aux courbes, les ressorts grincent et les bandages des roues; tout le sleeping ondule sur ses bogies.
Dans le vent, dans le vide, le train roule. La machine halète, s’ébroue, gémit, hurle aux noirs des tunnels, au feu des sémaphores secoue par saccades sa crinière d’étincelles.
Le visage collé à la vitre froide, j’ai d’abord laissé, sans penser, les ombres et les clartés, les paysages de neige et de gel vaguement entrevus, les coteaux
et les rivières, et les villes et les hameaux défiler, fantastiques, déformés par la vision rapide d’un lointain horizon mobile, soudain ravi dans la fuite en sens inverse d’un talus, d’une tranchée toute proche, que le givre des buissons, les cailloux brillants transformaient en éparpillement de diamants,en ruisseaux de gemmes, en fleuves de pierreries.
Puis, j’ai tenté de dormir.
J’y renonce : trop de figures tourbillonnent en moi, trop d’images se pressent. Je préfère m’accouder à la petite table, baisser les stores et crayonner avec difficulté ces pages, en dépit des tressauts et des cahots, puisque aussi bien il me faut subir le retour de mes souvenirs.
Phyllis a quitté Paris depuis huit jours.
Par la petite Bretonne, j’ai su son adresse à la Turbie, près de Monaco, et me voici, faisant route moi-même pour Beaulieu.
Au premier moment, jeudi, quand je trouvai l’hôtel vide, je ressentis presque une impression de bonheur, de délivrance, comme au sortir d’un cauchémar.
Ce départ m’apportait en effet la solution nette, immédiate de l’obscur problème qu’avait posé en moi la présence d’un sentiment ambigu, déconcertant, né de ces entrevues froides où des tiers étendaient entre Phyllis et moi le rideau de leurs papotages, la grisaille de leurs insignifiances, où Phyllis elle-même par son silence, traversé de brefs propos, sans couleur, de sourires déconcertants, d’approbations injustifiées, ruinait en mon âme sa belle apparence et l’image adorable d’antan.
Ma déception évoluait vers la tristesse ; la situation se présentait pénible à prolonger, impossible à modifier, difficile à rompre; car dans le temps de mes plus farouches désespérances, une maigre lueur de foi ne cessaitpas de luire en mon âme, entretenant, veilleuse fidèle dans la chapelle désertée, la clarté qui rappelle le retour possible de l’aube et des fêtes chassant le néant des ténèbres.
Aussi n’avais-je pu, ni abandonner Phyllis, ni toutefois tenter de favoriser le développement en son âme et en la mienne d’un penchant sympathique, vivace, robuste, sauveur.
Ce jour-là, je quittai donc la demeure abandonnée par Phyllis, sans regret, sans amertume, sans
trop de joie non plus, mais, si l’on peut dire, à la façon d’un livre qu’on espérait lire davantage, sans pourtant s’en promettre un excessif plaisir, et auquel soudainement des pages manqueraient.
— En somme, j’ai eu tort, pensai-je, pour conclure, de m’engouer ainsi de cette manière de scénario féerique que j’avais tracé et que je pensai — à faux — susceptible d’engendrer un drame fantasque, vigoureux, riche en émotions singulières.
D’ailleurs, pourquoi avoir monnayé en vile littérature mes rêves, mes désirs, mes actes, et avoir voulu éparpiller ces beaux lingots en une poussière dorée qui recouvrît le sable de la route ?
La brise gouailleuse a balayé cette poussière d’illusions, et j’ai refusé de marcher sur le sable, dépouillé de son artificielle parure.
Lesage sait formuler de raisonnables souhaits : les miens furent irréfléchis. Tant pis!
J’enfermai dans un tiroir, définitif asile, le cahier de notes, confident malheureux, et j’attendis, patient, le retour de l’insouciante belle humeur que, malheureusement, j’avais égarée, déjà avant cette aventure.
Ce ne fut pas elle qui revint, mais au contraire
réapparut l’état d’esprit auquel j’avais cru mettre fin le premier soir où je tentai de définir sur le papier mes souhaits, mes vœux, mes désirs.
L’essai avait échoué.
Que faire ?
Ce que font les autres : je retournai donc au poker, aux théâtres, aux livres, aux amis.
Par hasard, chezMaurac, je revis Mme de Tende: je n’osai — fidélité rétrospective ? — ébaucher une intrigue que je devinais cependant facile à conduire vers un dénouement heureux.
Or, un soir que nous soupions au cabaret, Marcillac, le petit de Champcé — Flirt, comme l’appellent ses camarades du régiment, en raison de ses perpétuelles campagnes sentimentales — et moi, Suzy entra.
Depuis notre rupture, très amiable du reste, je ne l’avais pas rencontrée.
Elle conservait toujours ses yeux aigus, sa frimousse féline, ses allures vives.
Dès qu’elle nous aperçut, elle eut à mon adresse un petit salut amical et s’avança.
Prestement débarrassée de ses fourrures, elle s’assit à notre table, distribuant les poignées de
mains, avec son sourire de bon gamin. Puis, après avoir consulté rapidement la carte et donné ses ordres au maître d’hôtel, elle se tourna vers moi:
— Vous avez maigri, mon vieux.
Qu’est-ce que vous avez fait, dis, depuis trois mois pour maigrir comme ça ?
Hein ? petit Flirt, qu’est-ce qu’il a fait ?
— Je suis peu idoine à vous renseigner, répondit le lieutenant, je ne l’ai pas vu durant des siècles.
— Au fait, interrogea Marcillac à son tour, nous avons des comptes à te demander : tu as disparu tout à coup sans qu’on te sache une lia.ison quelconque.
— Eh, Eh ! Quel est donc ce mystère ? fit Suzy dors les yeux se foncèrent.
— Vous êtes d’une indiscrétion... tous ! dis-je alors.
— Nous le sommes ; mais remarquez que vous ne nous apprenez toujours rien ou presque, reprit S'uzy, à moins que vous n’indiquiez ainsi votre intention de vous retrancher derrière le secret professionnel — un amour mondain, quoi !
— Je ne veux pas poser pour l’amant de la femme au masque.
— Ëh bien ?
— C’est tout simple : je me suis ordonné un régime... sédentaire.
— Qui vous a fait maigrir ; c’est tout simple ! En effet. Mon vieux, vous nous cachez quelque chose. Avouez, va, ça vaudra mieux.
— Voyons Suzy, que voulez-vous que j’avoue?
— Tout.
— Il n’y a rien.
— Donc il y a quelque chose.
— ... Oui!
— Ah, s’écrièrent Suzy et le petit Flirt, tandis que Marcillac ornait d’un large sourire l’éventail de sa barbe aux onduleuses boucles noires.
— Oui, j’avoue : je me suis ennuyé. Là!
— Ça, ça doit être vrai, mais ce n’est pas aimable pour vos amis, mon cher.
— Sesamis îilnousafuis îs’excIamadeChampcé.
— Alors, c’était pour mieux t’ennuyer que tu te cloîtrais ainsi ? ajouta Marcillac.
— Comment vous y preniez-vous donc pour vous ennuyer? demanda Suzy.
— De toutes les façons, et toutes réussissaient.
— Je ne vous comprends pas.
— Moi non plus... Ni moi, firentpresque simultanément les deux autres.
Tandis que Suzy, de ses doigts aux ongles polis ettrès roses, épluchait une mandarine, Marcillac allumant un cigare, commença entre deux bouffées de fumée bleue :
— Je connais le vieux continentetunepartienotable des autres, sans négliger les îles importantes, je ne connais pas l’ennui !
Du reste, je n’ai pas le temps de connaître l’ennui. 11 me faut, sans lui, voir tant de choses, et la vie dure si peu !
J’ai divisé l’année en deux parties inégales, l’une consacrée à courir le monde, l’autre à mon vieux Paris.
Or, les voyages, outre leur plaisir spécial, m’ont contraint à me soumettre aux lois d’une rigoureuse hygiène, que je continue à observer ici; voilà pourquoi je ne m’ennuie jamais, car de l’hygiène dépend la santé, et de la santé le bonheur!
— Le bonheur? hasardai-je.
— Evidemment! sans vouloir entreprendre un cours de psycho-physiologie, exercice déplacé en la circonstance, et résumer les travaux des savants
surla question, je te rappellerai seulement que, de même qu'une émotion triste s'accompagne nécessairement d'un ralentissement de la circulation, d'une difficulté de la respiration, et autres symptômes connus, de même ces phénomènes sont-ils également susceptibles d'engendrer par leur seule présence et sans le concours d'autre cause interne ou externe la même émotion triste. Et les paradis artificiels ! l'alcool, la morphine...
Aussi n'est-il pas de chagrin, d'ennui quel qu'il soit qui résiste à cinq minutes d'assaut avec une bonne lame, à un quart d'heure de patin, à une heure de cheval, à une promenade en vélo, une course en automobile — surtout si, après cela, on se place devant le jet de la lance que manie si magistralement notre ami le DrBlaize, et qu'ensuite on se livre au massage d’un de ses aides, sous sa surveillance!
— Moi! déclara Suzy, souriant à la boutade de Marcillac, je ne suis ni savante comme vous, ni compliquée comme ce monsieur maussade qui ose déclarer qu’il s'ennuie.
Je jouis des instants agréables, quand je les rencontre, sans penser plus loin.
Ainsi en ce moment, nous sommes entre hommes ; on peut causer : vous en profitez. Je vous écoute, et ma foi ? je ne m’ennuie pas une seule seconde.
— Votre indulgence pour nous, mademoiselle Suzanne, votre bienveillante indulgence mérite un peu mieux qu’une louange, d’ailleurs motivée, mais toute platonique. Oserai-je, en manière de menue récompense, vous verser un doigt de sherry ?
— Versez, petit Flirt !
De Champcé remplit le verre de Suzy, vida le sien, et parla à son tour :
— Marcillac attribue le bonheur à un balancement harmonique de nos fonctions, et à l’entretien minutieux des rouages de notre machine. Suzanne trouve le bonheur sans le définir. Quant à toi tu le cherches, sans le rencontrer. Avec respect, je ferai observer à Marcillac que sa doctrine se rétorque d’elle-même : expliquer le moral par le physique implique la réciproque. Donc une idée, une image contribue autant qu’un verre d’alcool et qu’une reprise de fleuret à modifier notre économie ; et le caractère, par sa permanence, assure, en de-
hors de toute influence étrangère, le ton général de gaieté ou de tristesse d’un individu : Marcillac est optimiste, toi, mélancolique, Suzanne, sage.
Néanmoins il serait inexact de conclure de mes propos que l’on ne saurait t’indiquer quelque moyen propreàchasser cet ennui donttute plains.
Avant tout, je crois que la méthode importe : on n’assure pas un engagement sans reconnaissances préalables ; une reconnaissance d’autre part ne s’effectue pas sans éclaireurs ni vedettes.
— C’est un cours de tactique !
— Si tu veux. Envoyons donc une patrouille dans la direction de l’ennemi pour essayer d’apprendre sa composition et son nombre.
Voyons! l’ennui ne suppose pas seulement le manque de plaisir, mais encore — me trompé-je Marcillac ? un manque de désir.
— Parfaitement mon lieutenant.
— Bien ! Avançons à présent : je ne te connais pas d'ambition politique — tu ne tiens même pas à savoir bien jouer le whist — ... littéraire... artistique. Reste la question argent — que nous éliminerons— ... amis? en effet tu lésas négligés... amour? ah, ah, je crains de brûler !
— Petit Flirt, soyez convenable, n’est-ce pas ?
— Mademoiselle Suzanne, je m'efforce. Tout de même, tu ne réponds pas, et qui ne dit rien avoue. Ta ou... tes maîtresses...
— Décidément, Flirt, je me vois obligée de vous rappeler à l’ordre.
— Inutile, la reconnaissance prend fin, ou plutôt je ne veux pas la prolonger inutilement, et en terrain dangereux.
Je me résume : tu t’ennuies, et le remède n’exige ni l’hygiène de Marcillac, ni les soins du Dr Blaize, car on ne doit pas, à nos âges, être las d’aimer !
— L’Amour est enfant de Bohème... commença de fredonner Suzy.
Ses yeux riaient étrangement. L’abat-jour rose des bougies fardait de vermillon pâle ses joues, ses mains frêles, qui jouaient à poursuivre sur la table une bague qu’elle avait retirée de son petit doigt.
Au chaton de l’anneau d’or mat, une opale entourée de diamants mêlés à des rubis, sollicita mes regards.
Je me souvins du jour où je l’avais donnée.
Les sourcils de Suzy se froncèrent à demi, ses
cils noirs se rapprochèrent et les yeux verts, plus doux, plus lumineux dans cette ombre, se vêtirent de reflets.
Comme de minuscules pavillons de soie aurore, les paupières tremblottaient, demi-baissées.
Sous ces voiles tendres, les yeux parlèrent, impérieux et caressants, redevenus les yeux anciens, les yeux aimés.
J’oubliai mes transes dernières, ma nostalgie du pays de songe, mon spleen récent, pour écouter la chanson glauque.
Soirs anciens où la magie de ces yeux ensorcela ma chair, soirs éclairés de ces phares au vitrail d’émeraude, nuits qui les auréolèrent d’ambre, matins dont la gloire les illumina, matins triomphants... notre passé commun émergea du fond des prunelles de mer.
Je me souvins d’une nuit, non pas une nuit de deuil, aux voiles de crêpe noir, ensevelie dans le manteau d'opacité impénétrable des ténèbres, mais plutôt une nuit de fête, tant elle apparaissait radieuse, claire, parée de rayons, de brumes frissonnantes et légères, flottant dans les lointains à la
façon d’écharpes de gaze, falotes, frêles, à peine teintées de bleu laiteux.
La voiture roulait doucement, au Bois, nous emmenant Suzy et moi, silencieux tous deux, entre une haie de hauts platanes immobiles, placés en bordure le long de l’avenue.
Tout autour, c’était le mystère des futaies ombreuses, des massifs sombres, des taillis frémissants, qui parfois s’ouvraient, laissant apercevoir sous l’arceau des branches tordues, empanachées de feuilles naissantes, une nappe d’eau, miroir d’argent que ternissait l’haleine des fumées onduleuses, moirant de leur brouillard diaphane la masse des frondaisons houleuses.
La route devint plus étroite, courant, toute blanche, très près du double mur des arbres. Au travers de l’entrelacis des ramures, la soie violette du ciel, pâlie par l’approche de l’aube se parait d’un cercle de satin nacré et de clous d’ivoire rose.
Nousarrivâmesàun rond-point. Le disque hyalin de la lune, et les étoiles brillaient plus faiblement.
Une buée pourprée d’un ton ambigu, effacé, qui tenait à la fois du rubis et de l’améthyste, unefrise de carmin frêle s’éleva, teignant de sang les nuées
matineuses et les collines. Des oiseaux commencèrent de chanter par le bois jusque là silencieux.
Une fraîcheur de réveil passa dans l’air.
Aux banderoles d’incarnat pavoisant déjà le firmament s’ajouta une lueur dorée d’une ténuité extrême.
Le jour allait paraître.
...Après le passé trouble que j’avais revécu, l’avenir s’évoquait en ce moment sous l’apparence souriante de ce matin-là !
Les paupières aurore palpitaient au-dessus des yeux verts, comme des drapeaux de joie.
J’osai rire, enfin.
. Suzy me crut reconquis ; MarcillacetdeChampcé s’étonnèrent du brusque changement de timbre de ma voix !
A mesure que les mots, précipités, nombreux, abandonnaientmabouche, il mesemblait que je jetais ainsi le lest qui retenait mon âme, prisonnière des basses régions du doute et de l’ennui: elle allait, délivrée, pouvoir, après ses tergiversations et ses luttes, et son naufrage, et ce retour d’espoir, s’élancer bondissante vers les hautes aires, y planer
dans une atmosphère moins lourde, pour atterrir bientôt aux îles fortunées, près de Phyllis, avec Phyllis.
Marcillac avait raison, et de Champcé, et Suzy.
Or, Phyllis ne pouvait-elle m’offrir à la fois l’aventure, l’amour, le bonheur?
Mon découragement cédait devant de nouveaux motifs d'espoirs, qui le lendemain se fortifièient au point de me décider à partir.
A présent, chaque tour de roue nous rapproche ; dans quelques heures je la reverrai.
Je la verrai !
Son image déjà s’effaçait. Reconnaîtrai-je encore l’accent de ses paroles !
Eternelle duplicité de mon esprit ! à cette pensée de la retrouver là-bas, il me paraît que je suis moins ému, moins transporté de plaisir qu’il le faudrait !
La retrouver !
Au sortir d’un bois d’oliviers la route, empoussiérant les larges dagues des aloès, côtoie des escarpements en grisaille, des éboulis de sable
jaune, puis s’approche des rochers qui surplombent la mer.
Elle serait Ià;derrièrenous,allantverslecouchant, semant des pierreries au creux des houles, projetant nos ombres agrandies sur la grève, le soleil, discrètement, rehausserait d’un frottis d’or le bronze clair des cheveux de Phyllis.
Ha ! décidément, malgré mes efforts pour préciser la scène et obtenir l’enthousiasme désirable, je ne parviens plus au lyrisme, à la confiance fougueuse de l’autre soir.
L’imagination seule a donné, car mon intellect ne s’est voilé d’aucun trouble sentimental concomitant.
Mon cœur n’a ni ralenti ni accéléré son rythme: pas une pulsation de plus ou de moins à ma radiale; et en moi, pas même le soupçon d’une émotion !
A moins que n’interviennent la fatigue, l’éloignement, causes de dépression...
Peut-être ? — je vais dormir.
O belle Phyllis du soir d'ennui !
Nous nous sommes retrouvés chez des amis communs.
Etrange soirée où notre premier tête à tête, dans ce cadre nouveau, au milieu d’un décor de fête, ne favorisa qu’une conversation de philosophes.
Depuis la villa dont les fenêtres ouvertes jetaient à la nuit des lueurs de brasier, jusqu’à la mer toute frissonnante de fugitives clartés, les jardins descendaient en gradins étagés qui s’emplissaient d’une tumultueuse et sombre débandade d’arbres exotiques entre lesquels ondulait la jonchée des parterres fleuris, baignés de lune.
Après une station à une table de whist, les salons traversés, j’errai par les allées, où flottait
le parfum des oeillets et des tubéreuses, songeant avec mélancolie que. depuis mon arrivée à Beaulieu, et malgré l’insignifiance de l’éloignement qui me séparait de Phyllis, je n’avais pas encore tenté de la revoir, non par indifférence mais plutôt par crainte d’une explication hasardeuse, difficile : peu disposé à mentir, je ne pouvais d’autre part avouer la vérité.
La savais-je entièrement?
Certes les discours de mes amis, le ressouvenir de voluptés anciennes, évoquées par les yeux de Suzy, m’aidèrent à reconquérir la volonté, l’enthousiasme, et dissipèrent du même coup mon apathie, mon ennui, substituant à l’ancien désir de sentiment complexe, de bonheur absolu, qu’avaientsi rapidement éteint de malheureuses discordances entre ce rêve et la réalité, un désir moins rare, plus humain, d’aventure passionnelle et de bonheur fragmentaire,
Mais ces raisons, devais-je les confesser ? et demeuraient-elles les seules?
Ne se cachait-il pas encore une part d’inconnu dans cette impulsion qui me jeta fiévreux sur le
quai d’unegare, m’embarquant brusquement dans la romanesque poursuite de Phyllis ?
Suzy eût suffi, en somme, pourm’offrir ce retour à l’aventure passionnelle et d’autres Suzy se seraient facilement rencontrées.
Des coudes de femme m’effleurèrent: des jeunes filles passaient, avec des rires aigus, des inflexions de voix câlines, des bruissements de soie froissée.
J’étais seul dans les jardins, écrasant le gravier sous mes pas lents, pensant à ces hésitations qui suivirent ma fuite, revoyant mon réveil, sous la moustiquaire de gaze, dans la chambre d’hôtel, banale, triste en dépit de son plafond peint et de ses tentures claires. Je me souvenais d’avoir éprouvé à ce moment une impression étrange, à la vue du ciel trop bleu, du soleil trop chaud, de la mer trop calme, et presque de la honte d’avoir entrepris ce voyage.
Combien plus inutile m’apparaissait-il, à présent que ma faiblesse m’avait éloigné des lieux où je savais trouver Phyllis!
— Villa des Tamaris, la Turbie, près Monaco.
Que de fois avais-je répété l’adresse, résolu à risquer cette entrevue, allant même jusqu’à la gare
pour prendre le ticket! Puis, au guichet, mon courage fuyait comme l’eau d’une outre crevée, et je demandais timidement à l’employé, un billet Villefranche, Nice, ou Cannes.
Soudain, comme je remontais vers la villa, j’aperçus une forme familière.
Etais-je dupe d’une hallucination? Me trouvais-je en présence d’un fantôme, créé par moi-même?
Je m’approchai.
Phyllis était accoudée aux balustres d’un perron.
Insoucieux de la ville ensevelie là-bas dans un linceul de brumes, du port où les navires à l’ancre érigeaient leurs mâtures balancées, du parc même, semé de couples gais et de groupes bruyants, ses regards allaient plus loin, attirés vers l’horizon voilé, vers l’illusoire et frêle limite qui traçait une ligne commune, insaisissable, vague, entre les confins apparents des plaines d’en haut, et les frontières visibles des claires eaux.
De la fête, qui allumait ses girandoles au détour des allées, pas un reflet ne tachait ses prunelles — miroirs de rêve, car il semblait que de blêmes
visions, imprécises, lointaines, y déroulassent leurs figuration irréelle.
L’écho de proches farandoles résonnait, dominant par instants le clapotis des flots et les chants de la brise. Puis, des fragments de mélodies tziganes nous parvinrent, apportant, déchirée, éparse en l’air calme, l’envolée fiévreuse des sauvages violons jouant un czardà.
Phyllis les entendait-elle ?
Je la vis inattentive aux images du spectacle, comme aux harmonies heureuses, et cependant ses yeux me disaient qu’elle n’etait pas une belle statue indifférente.
Détournait-elle de l’ambiance une attention que sollicitaient sans doute d’intérieures visions, parce que celles-ci, vêtues de la prestigieuse livrée d’ideal fournie par son esprit, lui offraient une fête plus désirable? Se plaisait-elle au défilé des impressions, rafraîchies par une mémoire docile, et qui s’empressaient, à la façon de belles serves, choisies et parées par un intendant soucieux de plaire au maître ? Evoquait-elle un cher passé, re. devenu présent — présent dont seraient éliminés les mesquins détails qui font tache, les petites mi-
sères qui assombrissent, présent ne s’imposant pas de toute la puissance des sens, impérieux, despotes, tyranniques, présent ne dirigeant pas à son gré l’éclosion des perceptions, mais évoluant au contraire en esclave soumis qu’un caprice eût précipité au néant des pensées méprisées ?
Peut-être aussi, envahie par la sérénité de la nuit et de la mer, bercée par la mélopée des palmes bruissantes et les caresses de la brise, sensible à l’enchantement des parfums errants, s’abandonnait-elle au charme de ce moment ?
Ces multiples hypothèses touchant l’état d’âme de Phyllis occupèrent immédiatement mon esprit, au lieu de cette émotion, que déjà, en cherchant à me représenter cette nouvelle rencontre, je n’avais pas obtenue l’autre soir !
Comme j’adressais ce reproche intérieur à ma sensibilité, je perçus une rapide et faible commotion, un début de saisissement, comme si cette amère constatation eût déclanché un secret, un étrange mécanisme qui, par son fonctionnement en mon être,provoquât aussitôt l’émotion réclamée.
Je m’avançais lentement.
Mais lorsque Phyllis tourna la tête vers moi, ce
trouble furtif me délaissa, et, ce ne fut pas avec des gestes passionnés, des paroles vibrantes, sincères, amoureuses, que je la saluai.
— Vous détourniez vos regards de ces gens, qui rient et qui s’amusent, et qui passent le long des gazons fleuris au son des mélodies bien cadencées. Que cherchiez-vous donc à apercevoir au travers du mensonge brumeux des horizons ?
— Quelques images anciennes, vieilles -amies auxquelles je suis resté fidèle, et que j’aime, et qui ne me fuient pas.
Ce chant harmonieux de sa voix me parut assourdi, voilé, mélancolique ; et doucement, je repris :
— Pourquoi tenter ainsi de substituer là ces lumières, à ces parfums, à ces musiques qui nous apportent un peu de joie, le mirage inutile du passé. Est-ce que toutes les heures qui ont franchi l'inéluctable seuil du moment accompli, ne vont pas se ranger côte à côte au fond du cimetière d’oubli ? Et là, aux fosses des souvenirs confus, un voile formé de grise impuissance recouvre vite de semblables et indécis suaires les plus récalcitrantes, celles qui ne veulent pas entièrement
mourir.
— J'aime à les ressusciter.
— Plaisir fait de mensonges, d’illusoires duperies, dont on se rend coupable, à son insu, et malgré la plus sincère foi.
— Je ne pense pas ainsi.
— Quoi ! vit-on deux fois la même sensation ?
Pour moi, tout au moins, une réfraction involontaire, qu’accroît quotidiennement la distance toujours plus longue de l’écoulé à l’actuel, situe mes actes anciens dans le virtuel de mes spéculations, et en même temps qu’elle en amoindrit l’intensité originelle, parfois douloureuse, me les éclaire d’une lumière différente, où elles se colorent de nuances généralement moins laides.
— Vous êtes optimiste et peu fidèle aux enseignements de la souffrance...
— Certes, je vous avouerai que des états, autrefois subis anxieusement, me causent quand ils ne paraissent en mon âme une joie motivee par leur éloignement.
— En moi au contraire, dit lentement Phyllis, les mêmes figures, les mêmes idées, s’associent immuablement aux mêmes douleurs ou aux mêmes joies, et cela vous entendez ? sans que le temps
affaiblisse, soit la netteté de leur vision, soit la puissance du sentiment toujours semblable qu’elles ramènent. Dois-je dire que vous êtes heureux de pouvoir oublier ?
Cette question, peut-être triste, peut-être ironique, et l’affirmation qui la précéda me surprirent également.
Toutefois, sans en approfondir autrement le sens, je repris :
— Je ne sais si ce n’est pas à vous plutôt, qu’échut la bonne part, car les images amoindries de l’hier, ses voix abolies, ses apparitions éteintes dorment toutes dans la paix tranquille de mon inconscient. Lorsqu’elles se réveillent, et surgissentsous l’influence de quelque appel évocateur, à leur vue, il ne passe même plus en mon être le frisson desympathiquepitiéque devrait provoquer cette confrontation avec le cadavre de ma vie antérieure : ces images ont cessé d’être délicieuses ou méchantes, enfiévrées, tragiques, pénibles : elles défilent sans bruit, sans parfum, presque sans couleur, spectres indifférents, au point que je m’étonne presque de les avoir connus comme compagnons de route.
IOI
— Comment cela ? vous oubliez tout, et de cette façon radicale ?
— Non, ce n’est point l’oubli absolu, complet, mais un oubli relatif, partiel, plus exactement l’oubli seul du passionné qui vécut alors. 11 me paraît que ce soit une existence autre dont les phases étrangères se représentent en moi, tant ce moi ne réagit plus de même au souvenir de ses actes, qu’il accomplit cependant jadis avec émotion, tant il compatit peu aux souffrances qu’ils rappellent, tant il demeure fermé à leurs joies.
Mon passé ne m’émeut pas plus, en vérité, que s’il ne m’avait jamais ému : ma vie sentimentale renaît chaque jour et chaque jour meurt.
Est-ce cela que vous enviez ?
Je crus voir sous la lune pâle les yeux de Phyllis s’obscurcir d’un reflet de pitié. Le cercle noir des prunelles s’en était soudain élargi, envahissant le champ d’or brun des iris lumineux. Ses paupières battirent comme de roses ailes peureuses...
Avais-je froissé dans son cœur des plaies mal guéries aux souffrances durables ?
Phyllis craignit-elle aussi de perdre cette faculté
de réviviscence émotive dont elle me confiait tout le prix, en me répondant:
— Pardonnez-moi si je ne parviens pas à vous comprendre. Pour moi, le passé double sans cesse de ses émotions toujours vives le présent dans lequel il renaît. 11 demeure éternellement fécond en. impressions profondes, en sorte qu’il m’est impossible de me figurer, d'après vos indications, un monde de pensées, condamné à rester froid, figé dès son apparition dans une insensibilité de tombeau.
Volontiers je me claustrerais plutôt dans l’inlassable contemplation du déjà vu, du déjà senti, parce qu’à l’encontre de votre esprit, le mien ressent devant l’évocation des instants écoulés le même plaisir, l’identique douleur qui accompagna leur exécution.
En outre, j’ai peur, il faut vous l’avouer, j’ai peur du demain.
— Quoi ! m’écriai-je. Pouvez-vous, en face de l’inépuisable variété, de la foule inconcevable des modalités réalisables que recèle l’avenir, pouvezvous sincèrement désirer restreindre votre activité,
vos joies, vos tristesses à la perpétuelle remémoration d'un cycle parcouru ?...
L’indiscrète exclamation jaillit si brusquement de mes lèvres que je ne parvins pas à la retenir, et, dans le même moment, je pensai qu’il doit être pour une âme comme celle de Phyllisde vraiment inoubliables passés.
Plus tard, je soupçonnai que sous ces dernières paroles se dérobait peut-être un désir d’aveux plus complets, et regrettai ma fâcheuse sortie.
— Adieu, me dit-elle en effet, quittant immédiatement la terrasse.
Ainsi, non seulement le babillage frivole, les apparences extérieures de l’esprit de Phyllis, mais encore les paroles graves, le mécanisme de sa pensée, ruinaient misérablement mes prévisions ; et pour la seconde fois l’armée d’espoirs, péniblement recrutée, s’éparpillait, mise en déroute. Seule, la forme corporelle, appeau trompeur, l’aspect physique subsistait de l’irritante et désirable Phyllis, surgie aux heures grises.
Ah, le fauteuil de tapisserie, et les rêves sous l’abat-jour de cuivre, et la folle croyance au triomphe !
Les violons des tziganes rythmèrent une danse sensuelle, brutale, douloureuse, en réponse ironique à mes plaintes. Je cessai de penser pour suivre les visions évoquées. Le jardin déserté disparait avec ses arcades de ballons oranges, ses corbeilles de fleurs pâmées, sa large perspective ouverte sur les eaux de ténèbres, cédant la place aux tableaux suscités par les accords, tour à tour tendres et farouches... Dans la pusta un cavalier galope. Il va vers l’auberge chaude, vers les lumières et les amis qui dansent et la jeune fille qui l’attend. Hop, hop! Le cheval meurtrit le sol de ses fers qui parfois étincellent ; et le heurt précipité des sabots rappelle au cavalier le bruit cadencé des bottes des danseurs. Hop, hop ! il serre les flancs de la bête qui renifle, s’ébroue, accélère son allure. Mais, quoi donc ! voici que le brouillard qui sort des naseaux brûlants s’allonge, augmente, se confond avec les brumes de la plaine, et le ciel et la terre. On ne distingue plus rien. Si ! dans ces nuages, une silhouette, une femme! seule, à cette heure ? Elle se retourne avec un visage de lait, des yeux d'étoiles, une bouche de sang. Elle sourit, elle appelle. Le cavalier regarde, écoute, tend
les bras, crispe ses jambes nerveuses : ses éperons rougissent le poil de l’étalon, souillé d’écu me. Loin de l’auberge chaude, des lumières, des amis, de la jeune fille qui l’attend amoureuse, le cavalier continue la chasse, entraîné par la vision, le rayon de lune, le démon perfide, jusqu’à ce que sa monture trébuche, tombe et lui fracasse le crâne dans cette chute. Des corbeaux planent, s’empressent, s’attroupent, croassent, s’abattent!...
L’orchestre s’est tu, et par les allées emplies de parfums et de souffles tièdes, je me retrouvai seul avec mes pensées incertaines, mes regrets, attristé malgré moi.
Ce soir-là, je connus ainsi combien, plus que tous les misérables obstacles extérieurs, nos propres rêves, nos passions intimes, nos dissemblances secrètes, souvent insoupçonnés élèvent entre nous de hautes, d’infranchissables barrières !
Quelques lieues de terre me séparent de Phyllis ; jusqu’où s’étend le monde de pensées, qu’elle habite, loin de moi ?
Ce pays de féerie posséderait-il un charme dont j’éprouve la douce puissance, philtre distillé au creux des corolles vêtues de frêles nuances, suggestions murmurées par les flots déferlant sans fracas, les oliviers, dont les petites feuilles remuantes chuchotent sur mon passage ? Dois-je seulement reconnaître l’influence du changement de milieu, l’effet heureux de la substitution des palmiers écailleux aux platanes dénudés, des parterres de roses à l’asphalte boueux, de l’aigue-marine du ciel à l’argent des brouillards ! Je ne sais, mais une gaîté jeune, nouvelle a remplacé mes soucis, et m’apporte dès l’aube, à pleines corbeilles fleuries, des idées souriantes, des images aimables, des sensations exquises.
Hélas ! j’ai rencontré le bonheur, en poursuivant l’amour, et maintenant le bonheur me retient sans l’amour.
Je suis parti fiévreux pour l’aventure : je ne l’ai pastentée.
Les yeux de Suzy, sources chaudes où je puisai le désir jusqu’à m’enivrer, comme les soldats peu reux qui se saoulent avant la bataille, les yeux de Suzy chantèrent pour que la route m’apparût moins rude. Or, près de Phyllis, un endroitde repos s’est offert, et là, au lieu de la mêlée, de l'assaut, de la victoire, je meplais à prolonger une trêve, par moimême accordée. Engagerai-je jamais le combat?
Cependant, je sens à présent que j’aime Phyllis, et que je devrais me lever, marcher vers elle pour posséder son corps blanc, ses hanches courbes, et le secret de sesbaisers; la mollesse de l’air, l’indolence des eaux, la tiédeur de la brise énervent ma volonté, et je ne tente rien pour conquérir l’aimée. Etrange contradiction !
Cette inexpliquable présence en moi de deux tendances opposées, se neutralisant par leur mutuelle vigueur, je l’ai constatée hier à Villefranche, aujourd’hui à la Condamine,
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Sur la route, ombragée de chênes-verts et de tamarins, qui, de la montagne descend en courbe large vers les xquais de Villefranches,de bicyclistes se succédaient, dans le clair carillon des grelots, l’éclat des nickels scintillants et des aciers. Des chevaux, frileusement encapuchonnés de flanelles à larges carreaux, emportaient au galop de petites voitlires surmontées d’un tendelet orné de franges colorées. Des soldats en tenue pittoresque guêtres bleues, pantalons bouffants, vareuses sombres et bérets, des marins, des femmes passaient.
Sur la rade, qui s’allonge entre deux collines, les voiles triangulaires des barques de pêche tachaient d’ocre et de sang les eaux de soie plissée. Par places, s’érigeant informes, les énormes masses des cuirassés de l’escadre au mouillage semblaient des rocs monstrueux enveloppés comme d’écume par la claire nuée des canots.
En haut, un fort surveille de ses créneaux en partie démantelés une place d’exercices dénudée, un reste de vieille batterie, aux affûts vermoulus, aux canons démontés.
En bas, un port enferme en ses bassins minuscules des yachts aux coques fines, des bateaux