CHAPITRE II
« science. . . Quel abus plus grand que d'être obligé « d'appeler très-saint un homme perdu de mœurs, « un infâme, un scélérat ! Donnez-vous donc bien « garde de choisir, pour occuper la place de saint « Pierre, un Giési, un Judas, un Simon, à moins a que vous n'ayez résolu de vendre Jésus-Christ « une seconde fois et de le crucifier de nouveau à « Rome. Dans un navire comme le nôtre, dont la « poupe est endommagée, la voile déchirée, l'an- « cre perdue et le mât brisé, nous avons un besoin « extrême d'un habile pilote ; dans la contagion « qui nous tue, c'est un grand médecin qui peut « seul nous guérir. Brebis errantes loin des pâ- « lurages, lorsque les bergers se sont égarés avec « nous et nous à leur suite , il nous faut le plus « excellent des pasteurs. Le clergé gémit, la reli- « gion souffre, toute l'Église est en larmes : choi- « sissez donc un homme sincère, généreux, droit, « vigilant, ferme, invincible, de bonnes mœurs, « patient, sévère, fidèle, qui soit pour les rois un « Jean-Baptiste, pour les Égyptiens un Moïse, pour « les fornicateurs un Phinée, pour les idolâtres un « Élie, pour les avares un Elisée, pour les menteurs « un Pierre, pour les blasphémateurs un Paul, et « pour les simoniaques(l) un autre Jésus-Christ.» (t) Negocianlibus.
C'était encore trop peu de tant de rares qualités ; l'orateur énurnéra quarante-six autres perfections, et les souhaita toutes au pape futur, de telle sorte que celui-ci devait être exempt de toutes les faiblesses humaines et réunir toutes les vertus en sa personne. Un savant et consciencieux historien fait à ce sujet une réflexion naïve : Le portrait est beau, dit-il; c'est grand dommage que ce ne soit qu'un rêve(l).
On lut à haute voix dans cette même session les noms des cinquante-trois électeurs, dont vingttrois cardinaux et trente députés des nations ; puis le concile pourvut par quelques décrets à la liberté et à la validité de l'élection nouvelle, en prononçant des peines terribles contre quiconque oserait la troubler par la violence. Il défendit en outre de piller la maison de celui qui serait élu (2) et suspendit toute aff'aire durant l'élection. Ce même jour les électeurs entrèrent au conclave.
Ils s'y rendirent en grande pompe. Arrivés devant la cathédrale ils fléchirent le genou ; le patriarche d'Antioche sortit de l'Église en habits
(1) Lenfant, Hist. du Concile de Const., liv. V.
(2) Cet acte sauvage se répétait à chaque élection nouvelle d'un souverain pontife, sous le prétexte que l'élu, possédant désormais toute chose, n'avait plus besoin de rien.