CHAPITRE II. 2i
égard pour sa propre dignité, il se prosterna devant le pontife et lui baisa les pieds avec toutes les marques du plus profond respect. Le pape l'embrassa comme un frère et lui adressa de vives actions de grâce, pour avoir, par tant de soins et d'efforts, rendu la paix à l'Église de Dieu.
Cette conduite de l'empereur fit évanouir la dernière espérance d'une réformation sérieuse. Sigismond dès ce jour ne fut plus lui-même; soit qu'il vît dans l'accord unanime des nations pour élire un pape avant de réformer l'Église un motif de découragement ou un décret de la Providence, soit qu'il reconnût dans le choix du nouveau pontife l'œuvre certaine et immédiate de l'Esprit-Saint, on ne vit plus en lui cet empereur qui, bien que subjugué souvent par ses préjugés et par l'irrésistible ascendant du puissant concile, savait néanmoins donner à cetteassemblée une vigoureuse impulsion; et le roi des Romains, le fier successeur des Hohenstaufifen s'effaça tout entier pour ne plus laisser voir que le fils soumis, le premier soldat du premier des prêtres.
Le pape était élu, il s'agissait de l'introniser. Le concile y procéda avec la pompe la plus solennelle et des honneurs excessifs autant qu'imprudents. Le conclave se rendit en corps à la cathé-
drale, accompagné du clergé, des grands et des princes. Tout le monde était à pied, hormis le pontife, qui marchait entre le clergé et le corps séculier, monté sur un cheval blanc couvert de riches caparaçons de couleur écarlate, du haut duquel il jetait au loin ses bénédictions à la foule. Les rênes étaient tenues à droite par l'empereur, à gauche par l'électeur palatin, qui menèrent ainsi le pontife jusqu'à l'église, où il fut élevé sur le grand autel, pour y être adoré, selon l'usage, au bruit des instruments et des acclamations universelles.
Puis se succédèrent dans leur ordre et avec la même pompe les cérémonies de l'ordination, de l'hommage rendu par tous, et de la consécration. Celle-ci eut lieu le 21 novembre, et se fit à minuit dans l'église, au son des cloches et en la présence de tout le clergé, des grands, des princes et de l'empereur. La messe fut célébrée par le cardinal de Viviers et le sermon prononcé par Philippe Malla, docteur aragonais, qui prit pour texte ces paroles, auxquelles il donna une signification symbolique : Celui qui sera vainqueur^ Je le ferai devenir une colonne du temple de Dieu^ et cet autre verset : // apparut un grand signe dans le ciel; une femme était vêtue du soleil^ ayant sur la télé douze étoiles et la lune sous ses pieds. L'orateur in-
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terprétait ainsi les paroles de son texte : la colonne signifiait Othon de Colonne^ choisi pour être le soutien de l'Église de Dieu; la lune était Benoît XIII, Pierre de Lune, qui venait d'être déposé; enfin les douze étoiles n'étaient autres que les douze rois qui assistaient au concile en personne ou par ambassadeurs (1).
L'Église déploya de nouveau toutes ses pompes. Puis Martin Vêtant consacré voulut être couronné, et Sigismond oublia le premier la condition qu'il avait mise lui-même à la réunion du conclave, il oublia que le couronnement du pape devait être précédé de la réformation de l'Église.
Cette cérémonie surpassa les autres en splendeur. Un trône élevé surmonté d'un dais d'or avait été préparé pour le pape dans la cour du palais pontifical ; des sièges inférieurs étaient réservés aux princes et aux prélats. Martin V parut au milieu du plus imposant cortège; il s'assit sur le trône au bruit d'un concert d'instruments. La foule des princes et des grands prit place à ses côtés, tandis qu'à ses pieds le patriarche d'Antioche et trois cardinaux fléchissaient le genou. Trois
(1) Le roi dos Romiiins, Sigismond, qui était aussi roi (le Hongrie, les rois de Franco, d'Aragon, de Castille,de Navarre, de Portugal, de Pologne, de Dolienie, d'Angleterre, de Danemarck, de Suède et dcNaples.
autres cardinaux, aidés du grand-mai Ire de Rhodes, prirent la tiare et la mirent sur la têle du pape; puis le clergé entonna le Te Deum. Martin V monta ensuite à cheval, et fut mené en procession par la ville, précédé du clergé, suivi des princes, escorté du peuple entier, l'empereur et Télecleur de Brandebourg tenant les rênes et marchant à pied dans la boue (î).
Cependant, au milieu de toute cette pompe mondaine, une leçon qu'un antique usage autorise de donner au pape ne fut pas oubliée. L'un des cardinaux qui s'étaient tenus à genoux devant lui avant le couronnement lui présenta au bout d'une baguette de l'étoupe enflammée qui fut consumée en un moment. « Saint-Père, dit-il, ainsi « passe la gloire de ce monde. » Mais que servait il de montrer au pontife toute cette gloire sous un fugitif emblème, lorsque chacun s'empressait à l'envi de lui en faire savourer les enivrantes délices? De quel avantage pouvait être pour lui une pareille exhortation à l'humilité, lorsque tous les fronts, celui de César comme du dernier des prêtres, s'abaissaient à ses pieds?
(1) Sigismundus, Romanorum rex, duxit equiim papœ pedoster in magno luto, in parte dextra.
(Msc. Vindob,, Dorrian. Ap. Von der Haidt, l. IV, p. 1490.)