CHAPITRE V
conciles et ces papes imprudents ne t'ortitiaient ainsi l'autorité du Saint-Siège, du cliel' visible de rÉglise catholique, qu'aux dépens de l'intaillibilité même du catholicisme.
Une Église exclusive, qui se dit infaillible, a, sur un point essentiel, un désavantage marqué auprès des communions qui ne revendiquent pas le même privilège. Dans la doctrine de celles-ci, une contradiction, si elle est légère , n'a aucune conséquence sérieuse ; une erreur sur un principe ne compromet pas l'autorité des autres; mais dans l'Eglise qui donne toutes ses décisions dogmatiques pour inspirées de Dieu même, pour infaillibles, toute erreur, toute contradiction reconnue témoigne contre son infaillibilité et ruine son autorité même. C'est pourquoi les conciles et les papes, qui attribuèrent au siège de Rome l'autorité supérieure et absolue que les actes de Constance n'accordaient qu'au concile général, portèrent, au point de vue logique, une atteinte profonde à la doctrine de leur Eglise, à son infaillibilité; ils flrent plus: ils brisèrent du même coup son unité.
Les maximes solennellement sanctionnées à Constance, et qui étaient de temps immémorial enseignées dans plusieurs contrées, surtout en France, y pénétraient trop avant dans les doctrines et les II. 18*
mœurs pour qu'il fût possible de les rejeter lorsque Rome les condamna; la France ne reçut donc point les décrets contraires, et les libertés de l'Eglise gallicane, malgré tant d'efforts des papes pour les détruire, eurent, depuis le concile de Constance) beaucoup moins à redouter des usurpations du Saint-Siège que de celles des rois. Pie II, qui publia la bulle Execrahiiis (1), Paul Ilf, qui fit traîner la Pragmatique dans les ruisseaux de Rome, furent moins redoutables à ces libertés que Louis XI et François I" . La France eut , dans les décrets de Constance, un nouveau point d'appui contre les papes : elle fit bouclier^ comme le disait Pasquier, de deux grands principes, contre les assauts de la cour de Romej \\ l'ancien principe du droit d'appel au roi (2), elle ajouta le principe dogmatiquement formulé do la supériorité du concile général sur le pape (3), et lorsqu'en 1682, après bien des vicissi-
(J) Cette bulle anatliéinatisait tous les appelants du pape au concile gênerai.
(2) L'appel au roi ne fut nommé a-pi)d comme d'abus que sous Louis XII ; nous avions depuis deux siècles la chose sans le nom.
(3) On a pre'tendu que le concile de Constance, eu rendant les décrets de la cinquième session, n'avait nullement l'intention d'en l'aire des articles de loi; on a dit aussi (ju'ils n'étaient point considérés comme tels par les auteurs de la Déclaration de 1682. Nous répondrons par les propres paroles du plus intrépide «hampion des prérogatives de la cour de Rome; M. de Maibtre
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tudes, le clergé français fit de nouveau, vis-à-vis de Rome, un acte célèbre d'indépendance, ce furent encore ces mêmes décrets de Constance qui lui fournirent ses armes.
L'Église continua cependant, en deçà comme au delà des monts, à se dire une et infaillible; mais il y eut en elle deux opinions sur le pouvoir suprême en qui cette infaillibilité résidait, et ses adversaires lui demandèrent alors comment elle accordait l'exislcnce nécessaire et non interrompue d'un pouvoir extérieur infaillible avec l'absence d'une manifestation évidente, l'obligation pour tous de le reconnaître avec l'impossibilité de le discerner.
Ainsi les décrets de Constance et de Baie, qui furent en France le palladium de l'Église gallicane contre le Saint-Siège , et qui étaient en exécration à Rome, furent cause que plusieurs papes rendi-
s'exprime ainsi : « A qui fcra-l-on croire qu'on ne décide rien qui « ait rapport à la foi en posant des bornes arbitraires à l'aulorilé « pontificale, en statuant sur le véritable siège de la souveraineté • spirituelle, en de'clarant que le concile est au-dessus du pape, « proposition qui renverse le catholicisme {de V Église gallicane, «livre 11, chap.viii)?" Le catholicisme, quoi qu'en ait dilM.de Maistre, a été beaucoup moins ébranlé par cette proposition que par les actes subséquents des papes et des conciles qui ont tenté de l'annuler, parce que toute contradiction reconnue dans les actes d'un pouvoir qui se dit infaillible témoigtie contre son infaillibilité.
rent des décisions où les réformateurs trouvèrent autant d'arguments contre le catholicisme.
Mais, parmi les actes du concile de Constance, celui qui tout d'abord eut le retentissement le plus redoutable, et qui amena une réaction soudaine et terrible, fut la sentence de Jean Hus et de Jérôme de Prague.
Dans l'histoire religieuse des peuples , selon qu'une croyance est en progrès ou en déclin, les rigueurs décrétées contre ses adversaires la fortifient ou achèvent de l'ébranler, excitent dans la multitude l'effroi ou l'enthousiasme, infligent à ses yeux le châtiment ou le martyre. Cette vérité ne fut jamais plus évidente qu'après l'exécution de Jean Hus et de son disciple. Dans les contrées les plus catholiques de l'Europe on applaudit à leur mort; mais la flamme de leur bûcher alluma en Bohême un incendie que toutes les forces réunies de l'empire ne purent éteindre en vingt ans, et un siècle s'était à peine écoulé que déjà, pour la moitié de l'Europe, Hus et Jérôme étaient des martyrs et des saints.
Plusieurs circonstances concoururent à donner une immense portée à la double sentence portée par le concile. Avant les bûchers de Constance, beaucoup d'autres avaient été allumés : des papes,
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des fois, des tribunaux ecclésiastiques et laïques avaient livré à la mort, pour dissidence d'opinion, d'innombrables victimes ; mais ici, pour accomplir des actes atroces , il y eut un concert, un accord effrayant de tous les représentants du monde chrétien ; ici le crime s'agrandit de toute la grandeur du tribunal et de l'infaillibilité qu'il s'arrogeait. Jamais autorité plus imposante n'ordonna un sacrifice humain; jamais assemblée réputée infaillible ne se rendit davantage coupable de cette grande hérésie qui transforme une religion de paix et d'amour en un culte sanguinaire, qui fait de la sincérité un crime et du prêtre un bourreau.
Les mêmes faits qui concoururent à rendre la persécution si éclatante ont immortalisé la résistance. Spectacle grand et terrible, par lequel le monde a pu connaître qu'il y a dans le for intime de l'homme quelque chose contre quoi échoue et se brise tout ce qu'on peut déployer de puissance extérieure et de force matérielle. Peut-être fallait-il que l'on vît une fois, concentré sur un point, dans un même but, tout l'effort des pouvoirs humains, du sacerdoce et de l'empire, de l'autorité spirituelle et temporelle, afin que l'on sût que ce qu'il y a de
plus grand, de plus fort sur la terre, est la convic- II. 18**
tion de l'honinie juste, et que l'asile le plus inviolable est la conscience du croyant.
Maintenant, si nous embrassons d'un seul coup d'œil cette époque de près d'un demi-siècle à laquelle le gram] schisme a donné son nom, nous reconnaîtrons que, ce qui caractérise ses tendances et ses résultats, c'est l'ébranlement du principe monarchique de Grégoire VÏI et d'Innocent III.
Le schisme fit, en ce qui touche l'autorité des papes, ce qui en tout temps est funeste à tout pouvoir, et surtout à celui qui a ses racines et son point d'appui dans l'opinion des hommes, dans la croyance des peuples : il leur apprit à mépriser cette autorité, à la juger, à la vaincre ; il fit plus, il leur apprit à s'en passer. Il donna fatalement, c'est-à-dire nécessairement, une force nouvelle et sans contre-poids aux grands corps ecclésiastiques des grands Etats, aux assemblées particulières de l'Eglise de France, aux assemblées générales de l'Église universelle. Là, en présence du trône pontifical avili, divisé ou vacant, la haute aristocratie du clergé, l'épiscopat, fut amené par la force même des choses à prononcer des paroles de mépris, d'examen, d'indépendance et d'autorité, qui trouvèrent plus tard de puissants échos dans les rangs du
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clergé intérieur et qui eurent de profonds et redoutables retentissements au sein des populations opprimées et souffrantes. Ainsi le clergé qui, durant ce long schisme , n'avait point accompli les réformes qu'il entreprit , en prépara d'autres plus grandes auxquelles il n'avait point songé et fut /•<?'- Jbrmateur sans le vouloir. La révolution ne fut pas immédiate, et, à la veille même de la secousse qui ébranla si fortement la monarchie théocratique , celle-ci parut se raffermir sur ses bases. Mais, en religion comme en politique, les réformes demandent plusieurs générations avant de passer de l'intelligence qui les conçoit à l'acte qui les accomplit; les idées, comme les eaux souterraines, font lentement leur œuvre, et leur progrès est d'autant plus formidable qu'il est plus longtemps secret. Les prétentions des rois de France sur l'Italie leur rendirent , au XV* siècle, l'appui des papes nécessaire; ceux-ci tirèrent habilement avantage du besoin qu'on avait d'eux, et reprirent un langage dont le Saint-Siège, durant le schisme, avait perdu l'habitude plutôt que la mémoire. Mais les actes qui semblèrent annoncer une recrudescence du despotisme théocratique furent des signes trompeurs de l'esprit du temps : cette autorité pontificale, qui jadis s'était élevée contre les rois parce
qu'elle prenait sa force en elle-même, se soutenait à présent avec leur concours, parce que ses empiétements n'étaient plus à craindre pour eux, et Ton peut dire que sa faiblesse faisait sa force.
Les papes ne résistaient plus aux rois sans se voir aussitôt menacés dans leur double puissance ; au milieu des contestations pour le duché de Milan, Machiavel, député en France par sa république, écrivait : « On ne parle que d'assembler un concile, « de ruiner le pape dans son temporel et dans son « spirituel {\')^ » et ce fut un prince catholique et pieux qui fit frapper ce fameux exergue : Perdam Bahjlonis nomen.
Le prestige était détruit; on s'en aperçut lorsque de grands scandales eurent de nouveau soulevé contre Rome une partie de l'Europe et lorsque des opinions tant de fois condamnées reparurent éclairées du double jour de l'imprimerie et de la renaissance des lettres. Déjà, pour la plupart des princes, l'intérêt religieux était descendu au second rang ; la religion à leurs yeux n'était plus un but, mais un moyen ; l'unité de l'Église les préoccupait moins que la balance politique, et presque tous se dé-
(1) Lettre au gouvernement de Florence. — Malter, Hisl. des doctrines morales et politiques des trois derniers siècles, fe période, chap. VI.