CHAPITRE II
Si maintenant on embrasse d'un coup d'œil une vie si pleine et si agitée, on reconnaîtra dansGerson le moraliste, le réformateur et le penseur qui fonde et constitue.
Comme moraliste, Gerson est digne de toute notre admiration. Dans un siècle barbare, oii les préceptes de la morale se réduisaient à des subtilités d'école , où l'observation de vaines pratiques cérémonielles tenait lieu de la pratique de la vertu même , Gerson prêcha aux hommes la pure morale de l'Évangile ; il leur montra tout ensemble , dans la parole révélée, un miroir pour reconnaître leurs égarements , une vive lumière pour les guider et les conduire au bien.
Comme réformateur du clergé il échoua, parce qu'il voulut réformer l'Église par l'Église même ; le mal était trop profond. Le clergé , pour renoncer à beaucoup d'abus, aurait dû renoncer d'abord à ce qui alimentait ses vices, à des sources de richesses que ces mêmes abus avaient ouvertes : c'était là véritablement la chose impossible ; la société ecclésiastique ne pouvait être renfermée dans d'étroites limites que par le pouvoir civil, comme elle le fut en France, ou par ceux qui l'établirent
sur de nouvelles bases dans les pays où la réfornie triompha (l).
Comme génie constituant, réglant l'action des pouvoirs religieux, indiquant les sources de l'autorité ecclésiastique et les mains dans lesquelles Dieu l'avait mise, Gerson exerça beaucoup d'influence, et son entreprise a de la grandeur : elle eut pour but de substituer dans l'Eglise l'autorité de plusieurs à celle d'un seul, le gouvernement suprême de l'épiscopat à celui de la papauté. Gerson cependant ne réussit pas; mais si tous ses efforts n'obtinrent point un succès général et durable, ils laissèrent du moins, dans le monde religieux, des traces profondes et eurent des résultats qu'il était impossible de pressentir. Nous avons fait voir (2), par les faits, toute l'importance des fameux décrets de la cinquième session du concile de Constance; ces décrets, complétés par ceux de la trente-neuvième session, et que Gerson contribua plus que personne à formuler, établissent le gouvernement régulier et suprême des conciles gé-
(1) On opposera pout-êlrc à cette assertion les reformes de'cre'tées dans le concile de Trente; mais cclIcs-ci, d'ailleurs trèsincomplètcs, furent surtout reffet d'une crainte salutaire et d'une impérieuse ne'cessité en présence des progn^-s d'une Eglise rivale.
(2) Liv. IV, chap. v.