CHAPITRE H
néraux ; toutefois, pour que ce gouvernement fût réel et durable, il aurait fallu que la permanence de ces conciles, ou du moins leur convocation régulière et périodique, fût possible. Mais le monde n'était plus alors, comme au IV' siècle, dans les mains d'un seul homme intéressé lui-même à convoquer et à maintenir ces grands congrès de la chrétienté . Dans l'Europe telle que l'avait faite la chute de l'empire romain, dans ces États morcelés pour lesquels la paix fut si longtemps une situation exceptionnelle et la guerre l'état normal , l'existence des conciles généraux n'était elle-même qu'une exception et leur retour périodique une chimère. Il était dès lors inévitable que le gouvernement de l'Église catholique , dont le principe est l'autorité, devînt monarchique; il était dans le cours naturel des choses qu'un pouvoir unique et central fît concurrence à celui des conciles et s'élevât rapidement au-dessus d'eux; car, entre deux pouvoirs rivaux, dont l'un est perpétuel et l'autre accidentel, l'équilibre ne sera jamais d'une longue durée.
Les décrets de Constance ne fortifiaient d'ailleurs le pouvoir des évéquesel ne les rendaient indépendants à quelques égards de la cour de Rome qu'autant qu'ils consentaient à l'être; ils leur donnaient des armes contre le Saint-Siège, mais seulement à
condition qu'ils voulussent en user : ils en usèrent en France avec l'appui des rois. Ceux-ci tirèrent fort habilement avantage des libertés de l'Église gallicane dans ses rapports extérieurs avec Rome pour se l'assujettir à l'intérieur (I), et ils substituèrent en partie, sur la société ecclésiastique, leur autorité, ou celle de leurs parlements, à l'autorité du pape et des conciles (2). Il s'ensuivit en France deux choses dont le résultat fut unique, immense : d'une part, les rois, maîtres de leur clergé, furent intéressés à maintenir l'établissement religieux tel qu'il existait dans le royaume; d'autre part,le clergé français étant plus contenu, sa conduite fut plus pure, ses abus moins criants, et, malgré d'étranges effets de l'intrusion de la puissance civile dans le domaine spirituel (3), une réforme radicale des institutions de l'Église parut au peuple moins désirable. Le décrets de Constance, confirmés à Baie, et qui furent en grande partie l'œuvre de Gerson, concoururent puissamment à ce double résultat, et s'ils préservèrent la France du tribunal de l'Inquisition et des usurpations de la cour romaine, ils la rendirent aussi plus difficile à con-
(l)Liv. IV,chap.v, p. 275.
(2) Voir le concordat de François 1er etde Léon X.
(3) Voir note G à la lin du volume.
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quérir pour les réformateurs du XVI' siècle (1). Et cependant Gerson eut avec ceux-ci plusieurs points communs, non-seulement sur la discipline extérieure , mais sur le dogme. En ce qui louche l'absolution des péchés (2), les œuvres, la prédestination, Gerson fut presque d'accord avec WyclifTe et ses successeurs (3). Ce qui le sépare plus
(1) Toutefois le temps devait venir où le dogme immuable cesserait d'circ en parfaite harmonie avec les idées en progrès et les formes nouvelles de la société politique et civile ;oii la partie éclairée du peuple le plus intelligent ne s'attacherait plus à des doctrines muettes pour son intelligence; où le clergé perdrait nécessairement les avantages qu'il ne tenait que d'une foi aveugle ou d'une confiance sans bornes, savoir, son autorité temporelle et ses richesses. Quand ce temps serait venu, il était à prévoir que l'épiscopat français, à défaut de l'épée des rois et des foudres des conciles, pour ramener à lui les esprits et recouvrer ses pertes, chercherait sa force au foyer du catholicisme, à Rome, et dans ces mêmes doctrines ultramonlaines longtemps combattues par luimême. Si Gerson avait lu dans l'avenir, peut-être aurait-il vu le temps où les libertés de l'Église de France seraient abandonnées par les successeurs de ceux qui les avaient défendues, et où l'Église gallicane cesserait d'exister parce qu'il n'y aurait plus de clergé gallican.
(2) Le célèbre traité De VUnion et de la Réformation de l'Eglise est le seul des écrits de Gerson où nous ayons reconnu une différence très-marquée entre son opinion et le sentiment de l'Église sur le pouvoir du prêtre dans l'absolution : sa doctrine diffère peu d'ailleurs de celle qui a été condamnée sous le nom de jansénisme.
(3) Voir l'inlrod. histor.; voir aussi Gers, oper., t. I, p. 139; 11, 56; 111, 1239, 1273, 1274.
que toute auti-e chose du grand réformateur de l'Angleterre, c'est sa doctrine sur l'autorité des conciles généraux, que Cerson reconnaît pour souveraine, infaillible et sans appel; ce qui l'en rapproche, c'est sa résistance aux ambitieuses prétentions du Saint-Siège, c'est son culte sans limites pour la parole rcWlée qui, aux yeux des grands docteurs gallicans de ce siècle, comme pour Wycliffe, est la véritable pierre sur laquelle Jésus- Christ a établi son Eglise (1); c'est enfin ce simple symbole, cette parole toute chrétienne que Gerson répétait sans cesse et qu'on inscrivit sur sa tombe : « Repentez-vous, et croyez a l'Évan-
a GILE (2). »
(1) Non tainen videUir quod in petra Pelrus sit intelligendiis... Secnndiim spiriUialem inlellcclum , pcr hanc petrain divinani Scripturani et sacram Christi doctrinam signarc possunius, qiiee tam firniae soliditatis et tam solidœ Hrniilalis cxislit ut non iuinierito super eam Christi Ecclcsia fundata sil.
(Petr. de Alliac, Recomm. sacras Scripl.; Gers, oper., 1. 1, page 004.)
(2) Pœnilemini et crédite Evangelio.