CHAPITRE iir
eût-il pas été ainsi, lorsque trois papes se montraient beaucoup plus ardents à se détruire l'un l'autre que soigneux de gagner les fidèles à Dieu et à Jésus-Christ? Parmi eux, le plus belliqueux, le plus intéressé à exciter l'ardeur guerrière de ses partisans, était Jean XXIII, dont la puissance temporelle sur Rome et ses dépendances était aussi peu assurée que son autorité spirituelle sur les âmes.
L'Italie était encore désolée par la lutte des deux prétendants au royaume de Naples, Louis I[ d'Anjou et Ladislas de Hongrie. Ceux-ci avaient pour auxiliaires, le premier, Jean XXIII, le second, Grégoire XII. L'intérêt évident de Ladislas était la prolongation du schisme qui ralliait un pontife à sa cause; déjà une fois maître de Rome, il l'avait livrée aux fureurs de la soldatesque, et Jean XXIII n'avait pas de plus redoutable ennemi.
Le pape fulmina enfin, le 9 septembre 1411, contre Ladislas une terrible bulle qui , sous peine d'excommunication, ipso fado , prescrivait à tous les patriarches, archevêques et prélats de déclarer, les dimanches et jours de fêtes, cloches sonnantes et cierges allumés, puis éteints et jetés à terre, Ladislas excommunié, parjure, schismatique, blasphémateur, hérétique relaps, soutien d'hérétiques,
criminel de lèse-majesté , ennemi du pape et de l'Église. Jean XXIII excommunie de même les enfants de Ladislas jusqu'à la troisième génération, ses adhérents et ses fauteurs; il ordonne, s'ils viennent à mourir, même absous, qu'ils soient privés de la sépulture ecclésiastique j il déclare que quiconque donnera la sépulture à Ladislas et à ses partisans sera excommunié et ne sera absous qu'en déterrant leurs corps de ses propres mains. Le pape prie, par l'aspersion du sang de Jésus-Christ, empereurs, rois, princes, cardinaux, fidèles de tout sexe, de sauver l'Eglise en poursuivant à outrance et en exterminant Ladislas et ses défenseurs. Ceux qui se croiseront auront les mêmes indulgences que ceux qui vont à la conquête de la Terre- Sainte, et s'ils meurent avant l'accomplissement de ce vœu, ils jouiront des mêmes privilèges qu'en mourant pour l'accomplir (1). Une seconde buUe publiée en même temps, et dans laquelle Angelo Corrario (Grégoire XII) est appelé^^^^ de malédUtion, hérétique et schismatique, est adressée aux commissaires pontificaux; elle promet rémission entière des péchés aux prédicateurs de la croisade et aux quêteurs qui s'emploieront pour cette cause; elle suspend ou annule l'effet de toutes les autres (1) Mist et mowim. Hus., 1. 1, p. 212.
rUAPITRE III. m
indulgences accordées même par le siège apostolique.
Ces deux bulles, promulguées contre un prince chrétien et pour un intérêt purement temporel, donnent la mesure de la fureur qui animait le siège de Rome et des excès où il se laissait alors entraîner ; elles mirent la Bohême en feu.
Il n'eût pas fallu moins que la double supériorité du talent et de la vertu dans le premier dignitaire de l'Eglise de Prague pour contenir ou calmer les esprits; mais le successeur de Sbinko, l'archevêque Albicus, ancien médecin de Sigismond, était entièrement indigne du titre de pasteur des âmes. C'était, dit un écrivain catholique trèspartial (1), une élection simoniaque qui l'avait fait archevêque, et nul ne porta plus loin que lui la sordide avarice. Il vivait misérablement dans sa dignité nouvelle, non pour faire jouir les pauvres de ce qu'il se refusait à lui-même, mais pour grossir honteusement son épargne ; le bruit le plus insupportable à son oreille était, disait-il, celui que faisaient à sa table des dents rongeant des os, et le cri d'une scie lui était moins odieux que le bruit continu des chevaux qui mangeaient au râtelier. C'est devant un tel homme et devant les lé-
(1) Jean Cochlée, HUt. des H<us., liv. I, p. 120.
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gats du papo que Jean Hus fut cité peu après son retour à Prague.
Voulez-vous obéir à la bulle du pape et prêcher la croisade ? demandèrent les légats. Hus répondit : « Je n'ai rien de plus à cœur que d'obéir « aux commandements apostoliques. » Les légats, pour qui les commandements du pape et ceux des apôtres étaient une même chose, se tournèrent aussitôt vers Albicus et lui dirent : « Vous enten- « dez , monseigneur l'archevêque , il veut bien « obéir au pape. » Mais Hus ne laissa pas la question indécise et répondit net que, dût-il être brûlé, il n'obéirait jamais aux ordres du pape qu'autant qu'ils seraient conformes à ceux des apôtres. Ce propos rompit l'entretien.
Telle fut l'origine des troubles furieux qui éclatèrent dans Prague, et, tandis que Jean Hus préparait une réfutation logique et savante des bulles de Jean XXHF, Jérôme échauffait les esprits par la violence de ses invectives contre Rome. Il faut peut-être reporter à celte époque un fait déplorable que quelques historiens ont regardé comme antérieur. On prétend qu'il fit monter sur un chariot deux femmes de mauvaise vie, portant suspendues à leur cou les bulles du pape, et qu'il leur donna pour escorte des hommes déguisés en moi-