‹ Les réformateurs avant la Réforme. XVe siècle. Jean Hus et le Concile de ConstanceChapitre 44 sur 274 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

« A en croire nos docteurs, dit-il, si le pape ou « le roi leur commandait de tuer tous les juifs de « Prague, et s'il leur fournissait des troupes dans « ce but, ils ne feraient nulle difficulté d'obéir, ils « n'hésiteraient pas non plus à nous égorger au « premier commandement, surtout à me tuer, moi « qui, selon eux , enseigne une si grave erreur. « Je ne pense pas cependant qu'il fût moins per- « mis de peser de semblables ordres que d'exa- « miner les lettres d'Artaxerxès ordonnant le mas- « sacre de tous les juifs. Je ne crois pas non plus « que Paul fût tenu d'obéir en livrant aux bour- « reaux les disciples du Christ, d'après les ordres « du sanhédrin (1). »

Rien de mieux qu'un pareil débat pour établir que la raison humaine ne perd jamais ses droits, et qu'on s'égare presque toujours en poussant logiquement les meilleurs principes jusqu'à leurs dernières conséquences. Admettre qu'il faille toujours examiner et approuver avant d'obéir, c'est rendre tout gouvernement impossible; s'interdire tout examen, c'est renoncer à sa qualité d'homme, c'est se transformer soi-même, selon les circonstances, en automate stupide ou en brute féroce.

(1) II uf. Ilisl. el Moimm., t. I. Uesp. ad Script, ocl. doctor.

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Irrité de la désobéissance de Hus et alarmé du progrès de ses doctrines, Jean XXIII excita contre lui les puissances séculières ; il écrivit àWenceslas, au roi de France, aux Universités. Gerson répondit à cet appel au nom de l'Université de Paris : il écrivit en Bohême à l'archevêque Conrad au sujet de Jean Hus. L'historien calholique Jean Cochlée nous a conservé cette lettre : on y retrouve l'ardente passion de l'époque.

« Jusqu'à ce jour, dit Gerson, on s'y est pris de « diverses manières pour arracler les hérésies du « champ de l'Église comme avec autant de faux « différentes. Elies furent arrachées d'abord avec « la faux des miracles par lesquels Dieu attestait « la vérité catholique, et cela du temps des apô- « très. Elles furent ensuite extirpées par les doc- « teurs avec la force des arguments et de la dis-

« pute, par la faux des saints conciles Enfin,

« cette maladie devenant désespérée, il fallut re- « courir à la cognée du bras séculier pour tran- « cher les hérésies avec leurs auteurs et les jeter « dans le feu. C'est par cette cruauté miséricor- « dieuse qu'on empêcha que les discours de telles « gens ne se répandissent à leur propre ruine et à « celle des autres... Si les faux docteurs, qui se-

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« ment chez vous les hérésies, demandent des mi- « racles, ils doivent savoir que le temps des mira- « clés est passé. Il n'est pas permis de tenter Dieu « en lui demandant des miracles pour confirmer no- « tre foi comme si elle était nouvelle. Ils ont non- « seulement Moïse et les prophètes, mais les apôtres « et les anciens docteurs avec les sacrés conciles. « Ils ont aussi des docteurs modernes assemblés «dans les Universités, surtout dans l'Université « de Paris, la mère des études {inater studiomni)^ « qui jusqu'ici a été exempte des monstres de Thé- « résie, et le sera toujours avec l'aide de Dieu. Ils « ont toutes ces choses; qu'ils y croient : autrement « ils ne croiraient pas , quand même les morts « ressusciteraient. D'ailleurs il n'y aurait point de « fin à disputer avec des gens si présomptueux. « Au contraire, comme dit Sénèque , en poussant « trop loin la dispute ^ on scandalise le peuple et « on blesse la charité. Il faut enfin appliquer à leur « obstination effrontée ce mot du poëte : Le mal « s'aigrit par le remède {cegrescit medendo). Si « donc les remèdes présents sont inutiles , il ne « reste qu'à mettre la cognée du bras séculier à la « racine de cet arbre infructueux et maudit. C'est « à vous à implorer ce bras par toute sorte de

« voies, et vous vêtes obligé pour le salut des âmes « confiées à vos soins (I). »

Pierre d' Ailly, cardinal de Cambrai, touche, dans un écrit sur la réformation, le point même qui rendait tous ces efforts inutiles, et gagnait tant de cœurs aux nouveautés ou plutôt aux choses qui paraissaient nouvelles. « C'est, dit-il, à l'occasion « de l'hérésie simoniaque et des autres iniquités « qui s'exercent à la cour de Rome qu'il s'est « élevé des sectes en Bohême et en Moravie qui « ont gagné depuis la tête jusqu'aux autres mem- « bres dans ce royaume, où l'on débite publique-

« ment mille choses injurieuses au pape C'est

« ainsi que les vices éclatants de la cour de Rome « confondent la foi catholique et la corrompent par « des erreurs. Il serait bon que ces hérésies et « leurs auteurs fussent déracinés de ces provin- « ces; mais je ne vois pas qu'on en vienne à bout « à moins de ramener la cour de Rome à ses an- « ciennes mœurs et à ses louables coutumes. »

Pierre d'Ailly indiquait la cause du mal et le remède, sans donner un moyen de l'appliquer. Le schisme fournissait chaque jour de nouveaux arguments aux partisans de Jean Hus pour combat-

(1) Gers. ap. Coch!., Hisl. Hus., p. ri.

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tre la juridiction du pape. S'il faut obéir, disaientils, à qui obéirons-nous? Balthazar Cossa, appelé Jean XXIII, est à Rome ; Angelo Corario, nommé Grégoire XII, à Rimini ; Pierre de Lune, qui se dit Benoît XIII, est en Aragon. Si l'un d'eux, en qualité de Très-Saint Père, doit être obéi, d'où vient qu'il ne puisse être distingué des autres, et que ne eommence-t-il par se les soumettre ?

Les troubles continuaient donc en Bohème, et l'archevêque, voyant ses exhortations inutiles, eut recours à d'autres voies ; il remit en vigueur un arrêté rédigé contre les opposants par les docteurs de la faculté de théologie. Ce décret obligeait tout homme revêtu de quelque office public à Prague à signer un formulaire catholique, et, en même temps, il réprimait sévèrement les hussites. L'évêque de Litomissel, ardent ennemi de Jean Hus, renchérit encore sur ces dispositions rigoureuses : il voulait qu'on élût un chancelier de l'Université qui exerçât une inquisition sévère sur les maîtres et sur les écoliers, et lut chargé de punir les fauteurs d'hérésie; il demandait qu'on interdît la prédication à Jean Hus et aux siens, et qu'on les chassât de la chapelle de Bethléem ; que Jean Hus fût exclu de la société des fidèles; qu'on défendît les livres en langue vulgaire oii ses opinions se

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trouveraient reproduites, et qu'enfin les vendeurs et les lecteurs de ces livres fussent excommuniés.

Un décret fut rédigé et publié sur ces bases : il confondait l'ancienne et la nouvelle loi , appliquait à la cour de Rome ce qui est dit dans le Deuîéronome du lieu que le Seigneur a choisi , et rappelait que quiconque refusait d'obéir au souverain sacrificateur était puni de mort. « Cha- « cun sait, dit la sentence, que l'Église romaine « est le lieu que le Seigneur a choisi sous le nou- « veau testament; qu'il y a établi la principauté « de toute l'Église; que le pape y préside comme « vrai et manifeste successeur de saint Pierre; que « les cardinaux, comme prêtres de l'ordre léviti- « que, lui sont associés dans l'office sacerdotal, et « que c'est à eux qu'il faut avoir recours en toute « matière ecclésiastique. Ce n'est pas enfin au « clergé de Prague à juger si l'excommunication « de Hus est juste ou injuste ; il la doit tenir pour «juste puisqu'elle a été fulminée par l'autorité « apostolique. »

Ce décret, quoique approuvé par le roi-, fut sans vertu. Les hussites le combattirent , et le clergé évangélique réfuta le clergé romain. Il en appelait à l'édit de pacification donné par les princes et par le conseil du roi , et signé de l'archevêque

Shinko; il y triait dit que l'archovéque n'avait trouvé en Hus ni erreur ni h«;r«îsie : le roi fut invité à faire publier dans toutes les villes que Jean Hus était prêt à rendre publiquement raison de sa foi. Si personne ne se présentait pour le convaincre d'hérésie, il fallait purger le royaume de ses accusateurs et les envoyer à Rome pour y recevoir le salaire dû à leurs calomnies. Jésus-Christ seul , et non le pape , est le chef de l'Église, disaient les hussites, et tous les fidèles en sont les membres. Ils ajoutaient que le clergé de Prague avait condamné, sans pouvoir suffisant, les quarante-cinq articles de WycIifPe; que l'Église romaine elle-même n'était point recevable à prononcer en cette matière , parce qu'on ignorait présentement où était celte Église dont trois papes se disputaient l'autorité. Ces trois papes, disaient- ils encore, sont en contradiction avec euxmêmes lorsqu'ils nous blâment de nous attacher à l'Écriture sainte, alléguan t ensuite cette même Écriture contrenous; ilssontpunissablescomme faussaires, parce qu'ils falsifient l'Évangile et les canons, disant qu'il faut obéir en toute chose au pape, lorsqu'il est constant qu'il y a eu plusieurs papes hérétiques ; enfin il est absurde de prétendre qu'il faut obéir contre Jean Hus aux procédures de la cour

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de Romo, et d'en donner pour raison que le clergé de Prague s'y est toujours soumis. « II s'ensui- « vrait donc que nous devons être païens parce a que nos pères l'étaient, et qu'il faut obéir au dia- « ble parce que nos premiers parents lui ont obéi.» Au point où les têtes étaient montées à Prague, il était difficile que le langage de la raison y fût encore écouté. L'archevêque passa des menaces aux actes; il mit l'interdit sur la ville et sur tous les lieux oîi séjournerait Jean Hus.

Cette mesure rigoureuse fut faiblement exécutée, et la prédication ne cessa point dans la célèbre chapelle de Bethléem. Hus néanmoins jugea prudent de se dérober encore une fois et pour un temps à la fureur de ses ennemis ; il se retira au lieu de sa naissance, au village de Hussinetz, dont le seigneur lui était dévoué; mais là, comme à Prague, il se montra toujours intrépide et infatigable pour la cause qu'il regardait comme celle de la vérité.

II écrivit alors plusieurs traités remarquables. Le plus important est celui de l'Église^ dont il sera parlé plus tard, et d'oîi furent tirés la plupart des articles qui le firent condamner. Il publia vers le même temps un traité fort court et fort énergique sous le titre des.SVx Erivurs. La première étmt Ter-

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