PRÉFACE. XI
Les chrétiens ont trop souvent agi comme persuadés du contraire; ils se sont attachés au détail plus qu'à l'ensemble, à la lettre plus qu'à l'esprit; ils ont malheureusement accordé moins d'importance, dans le texte sacré, à ce qui est clair et positif qu'à ce qui est obscur et figuré. Il semble qu'ils aient agi en cela contre les vues de Dieu même, la sagesse divine ayant voulu sans doute que ce qui était pour tous indispensable à comprendre fût pour chacun de toute évidence.
Fidèle à notre devoir d'historien , si nous avons à signaler les plaies d'une Église, les vices d'une fraction quelconque de la famille chrétienne, nous n'hésiterons pas ; mais nous serons sobres de censures, et les témoignages contemporains parleront sous notre plume beaucoup plus que nous-mêmes.
Frappé du spectacle que présentait le monde au XIV* et au XV^ siècle , et désirant établir par les meilleures preuves la nécessité de la double réforme tentée à cette époque en France et dans quelques autres contrées de l'Europe,
Xll PRÉFACE.
nous nous proposions de mettre sous les yeux du lecteur, à l'appui du tableau de ces temps déplorables, quelques documents authentiques, et entre autres le célèbre traité de Clémangis , sur ta Corruptimi de L'Église. Nous avons reculé devant des couleurs trop vives, devant des expressions d'une extrême virulence : nous avons craint que notre pensée ne fût méconnue, et qu'on ne nous supposât l'intention d'appliquer au temps présent ce qui ne pouvait être vrai que dans un siècle encore barbare. Ceux qui vantent le moyen âge prouvent seulement qu'ils ne le connaissent pas : nous croyons le clergé de nos jours trèssupérieur au clergé des temps qu'il regrette, et ses erreurs n'effacent pas ses vertus.
Nous ne discuterons dans cet ouvrage les doctrines particulières d'aucun culte, mais les faits témoigneront contre une croyance commune à toutes les religions sacerdotales de l'univers, et qu'aucun défenseur de la liberté religieuse ne saurait partager, croyance par laquelle un ordre ou un collège de préhes se considère comme infaillible, et ferme le ciel à (fuiconqiic ne
PRKrAfF. xm
lui rccoîUHât pas le pouvoir de l ouvrir. Aucune doclrine n'a égaré les hommes davanlage et n'a eu des conséquences plus funestes.
L'Evangile a dit : «Ne jugez pas. » Mais en tout temps comme en tout pays le sacerdoce, lorsqu'il s'est cru infaillible, a sanctionné d'autres maximes: il a jugé, il a condamné, il a maudit. 11 est difficile de ne pas haïr ceux qu'on a maudits et de ne pas frapper ceux qu'on maudit et qu'on abhorre. Que sont d'ailleurs les intérêts du temps en présence des intérêts de l'éternité? Il est permis de frapper l'homme qui veut nous ravir une existence périssable; mais il sera méritoire de tuer l'hétérodoxe qui met en péril notre existence élernelle; il faut détruire, pour le bien public, le repaire des brigands qui dévastent un pays; mais il faudra s'armer pour le ciel , employer le fer cl la flamme contre d'autres brigands plus dangereux, dévastateurs des âmes : des glaives bénis seront tirés par des frères contre des frères, les bûchers seront en permanence pour venger Dieu (1), et ce même pouvoir, réputé infaillible,
1) Il y .1, (lit Benjamin Constant, une rpmarqnable analogie