‹ Les réformateurs avant la Réforme. XVe siècle. Jean Hus et le Concile de ConstanceChapitre 52 sur 274 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

«connaissance et dans l'amour de sa loi (1).» Dans une autre lettre que Hus adresse en partant au prêtre Martin, son disciple, il parle de luimême avec la plus grande humilité ; il s'accuse comme d'autant d'infractions graves d'avoir porté avec plaisir des vêtements somptueux, et consumé des heures dans des occupations frivoles. Il ajoute ces instructions touchantes :

« Que la gloire de Dieu et le salut des âmes te « préoccupent, et non la possession des bénéfices « et des héritages. Prends garde à ne point orner « ta maison plus que ton âme, et donne surtout tes « soins à l'édifice spirituel. Sois pieux et humble « avec les pauvres, et ne consume pas ton bien en « festins. Si tu n'amendes pas ta vie et ne t'abs- « tiens des superfluités, je crains que tu ne sois « gravement châtié comme je le suis moi-même, « moi qui ai fait usage de telles choses, séduit par « la coutume et troublé par un esprit d'orgueil. Tu * connais ma doctrine, tu as reçu depuis ton en- « fance mes instructions; il est donc inutile que « je t'écrive davantage; mais je te conjure, par la « miséricorde de notre Seigneur, de ne me suivre « dans aucune des vanités où tu m'as vu tomber. »

(1) Hisl. clMonum. J. Hus., 1. 1'"'', p. 72, episl. i.

(2) Idem, epist. ii.

Il termine en faisant quelques legs, en disposant comme par testament de plusieurs effets qui lui ont appartenu ; puis, sur le couvert de sa lettre, il ajoute cette phrase prophétique : «Jeté conjure, « ami, de ne point rompre ce cachet avant d'avoir « acquis la certitude de ma mort. »

Un progrès intérieur se manifeste dans ces lettres dignes en tout d'être mises en parallèle avec les saints écrits des plus célèbres Pères de l'ancienne Eglise. Son âme , toujours si droite et si pure, paraît avoir gagné en douceur et en patience. Dans ce qu'il écrit ou dans ce qu'il dit, il n'y a plus rien de l'emportement du fougueux sectaire qu'entraîne au delà des bornes le bruit excitant et tentateur des acclamations populaires. Il est presque seul désormais au milieu d'étrangers ou d'^ennemis; son âme n'écoute plus que la voix secrète qui lui parle dans le for intérieur; elle s'affermit et s'épure en se repliant sur elle. Soit qu'en face d'un extrême péril l'homme s'élève naturellement audessus de lui-même, soit aussi qu'aux approches de la dernière heure la grâce divine opère dans le cœur du juste avec plus d'efficace, Hus, depuis son départ de Prague jusqu'à sa mort, se montra aussi grand par la patience, parla résignation, par la douceur évangélique, qu'il l'avait été jusqu'alors

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par la pureté de ses mœurs, par sa piété profonde, par sa droiture et sa fermeté; un jour plus favorable éclaira son beau caractère et en découvrit des faces nouvelles, ou jusqu'alors demeurées dans l'ombre.

Rien ne troubla son voyage , durant lequel il goûta pour la dernière fois la satisfaction de voir sa parole applaudie. Comme il attaquait l'abus de certaines pratiques du culte plus que les pratiques mêmes, les conséquences extrêmes de certaines doctrines plus que les doctrines, les vices des ecclésiastiques enfin plus que l'institution même du clergé, ses paroles trouvèrent aisément faveur auprès du peuple et des prêtres des campagnes, qui avaient eux-mêmes beaucoup à souffrir du despotisme et de l'avarice des dignitaires de l'Église. Les prélats et les docteurs comprenaient l'immense portée des deux points capitaux sur lesquels Jean Hus s'écartait de la doctrine orthodoxe, et qui étaient l'incapacité spirituelle des prêtres simoniaques ou impies, et l'appel aux Écritures plutôt qu'à l'Église; mais les conséquences de ces deux principes étaient au-dessus de la portée du vulgaire, et la multitude ne voyait dans Jean Hus qu'un homme d'une vie sainte, d'une parole apostolique, et qui était en butte à la fureur des prêtres parce qu'il

avait flétri leur hypocrisie et leur avarice. Partout sur sa route il trouva même accueil, même faveur, et dans une de ses lettres il raconte ainsi lui-môme quelques incidents de son voyage.

Il écrit le 20 octobre, de Nuremberg, à ses amis de Prague : « Sachez que, depuis le jour où j'ai quitté « la Bohême , j'ai voyagé à cheval et à visage dé- « couvert. A mon approche de Pernau, le curé m'at- « tendait avec ses vicaires ; lorsque je vins à lui, « il but à ma santé une coupe de vin ; lui et les « siens m'écoutèrent dans un esprit de cha- « rite; il me dit qu'il avait toujours été mon ami. « Tous les Allemands me virent avec plaisir dans « la nouvelle ville. De là nous nous rendîmes à « Weyden, où nous tînmes une grande foule dans la « surprise ( i ), et lorsque nous fûmes venus à Saltz- « bach, je dis aux consuls et aux anciens de la ville : « Je suis ce Jean Hus dont vous avez sans doute « entendu dire beaucoup de mal ; me voici ; assu- « rez-vous de la vérité en m'interrogeant moi- « même. Après beaucoup de questions, ils ont parti faitement accueilli tout ce que je leur ai dit. Nous « avons ensuite traversé Inspruck, et nous passâ- « mes la nuit dans la ville de Lauff, où le curé, « grand juriste , est venu avec ses vicaires. J'ai

(1) Habentes magnum populum in admiratione.

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« conféré avec lui, et il a aussi très-bien reçu mes « paroles. Nous vînmes ensuite à Nuremberg, où des « marchands qui nous précédaient publièrent mon « arrivée, ce qui fit que le peuple se tenait sur les « places, regardant et s'informant qui était Jean « Hus. Avant le dîner, le curé m'écrivit qu'il voulait « s'entretenir longuement avec moi ; je l'invitai à « venir, et il vint ; puis les citoyens et les magistrats « se rassemblèrent dans le désir de me voir et de « conférer avec moi. Me levant de table aussitôt, « j'allai au-devant d'eux, et comme ils voulaient « conférer en secret, je leur dis : Je parle en public ; « que ceux qui veulent m'entendre m'écoutent. Et « de ce moment jusqu'à la nuit, nous avons disserté « en présence des consuls et des citoyens. . . Maître, « m'ont-ils dit, tout ce que nous venons d'enten- « dre est catholique ; nous avons enseigne ces « choses depuis beaucoup d'années, nous les avons « tenues pour vraies etles tenons encore pour telles. « Certes, vous reviendrez de ce concile avec hon- « neur... Sachez que je n'ai point encore rencon- « Iré d'ennemis, et que, partout oii je m'arrête, je « suis très-bien accueilli. Il n'y a point contre moi « d'inimitié plus forte que celle de quelques hom- « mes venus de Bohême. Que vous dirai -je de plus? « Les seigneurs Wenceslas et Jean de Chlum en

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« usent pieusement et noblement avec moi : ils « sont les hérauts et les avocats de la vérité, et « avec eux, Dieu aidant, tout se passe comme il con- « vient.. Nous arriverons de nuit à Constance, dont « le pape Jean approche. Nous pensons qu'il suit « le roi à la distance de soixante milles (1). »

On voit par cette lettre et par quelques autres que, presque partout, les populations se portèrent au-devant de Jean Hus. Les magistrats eux-mêmes lui firent cortège dans les villes, et cet empressement général fut à la fois un hommage rendu à son caractère et une éloquente protestation contre la corruption du clergé.

Hus arriva le 3 novembre à Constance; il descendit chez une pauvre veuve qu'il compare à celle deSarepta, qui reçut Élie; mais si elle lui offrit une retraite, elle ne put lui assurer un asile. Cependant il ne fut pas inquiété durant plusieurs jours. Les barons Jean de Chlum et Henri de Latzemboch notifièrent son arrivée au pape, et lui déclarèrent que Jean Hus était muni d'un sauf-conduit de l'empereur. Jean XXHI les reçut gracieusement et répondit : « Quand même Jean Hus aurait tué mon propre M frère, j'empêcherais de tout mon cœur qu'on u ne lui fit aucune injustice pendant le temps

il) Hist. et Monum. J. Hus. , 1. 1, p. 73, cpist. m.

« de son séjour à Constance. » On prétend même qu'il leva l'excommunication de Jeanllus et l'invita seulement à s'abstenir de paraître aux messes solennelles, pour ne donner lieu ni au scandale ni aux agitations populaires.

Jean Hus parlait donc et agissait avec assez de liberté dans les premiers jours ; plein de confiance dans son sauf-conduit, il soutenait ses doctrines de sa parole et de sa plume, et disait la messe dans une chambre de son logis, où la foule accourait pour le voir et l'entendre. Il espérait qu'il lui serait permis de prêcher en public, et il avait préparé à cet effet deux sermons qui nous ont été conservés dans ses œuvres ; ils témoignent de sa prudence. Hus y fait profession de croire ce que croit l'Église catholique; il s'appuie sur la tradition, et cite les principaux Pères; il soutient cependant que les saintes Écritures bien entendues sont la véritable règle de la foi, et que cette règle suffit au salut; il ajoute, en ce qui touche les doctrines sur l'efficacité de la régénération, que, la foi chrétienne renfermant nécessairement tous les actes d'obéissance et d'amour, un homme en péché mortel n'est chrétien que de nom, et ne saurait réciter le Symbole sans mentir. Il exhorte l'Église à la paix et à l'union. Quant ù la corruption, au luxe et à la simonie du

clergé, son langage est beaucoup plus modéré que celui des principaux prédicateurs de l'époque, et, sur certains points, ses propositions sont beaucoup moins hardies que les leurs. Il est hors de doute que Jean Hus s'était proposé de se concilier les esprits par ces deux discours, et lui défendre de les prêcher, c'était annoncer d'avance la volonté de le perdre.

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