CHAPITRE V
L'Université de Paris , dans deux mémoires adressés au concile, s'expliqua d'une manière plus vive et plus hardie. L'un de ces mémoires portait en substance que TÉglise est plus nécessaire que le pape, parce qu'on ne saurait se sauver hors de l'Église, et qu'on peut bien faire son salut sans le pape ; qu'elle est plus utile et meilleure^ parce que le pape est pour l'Eglise, et non l'Église pour le pape ; qu'elle a plus de dignité^ parce qu'elle est l'épouse de Jésus-Christ et la femme de l'Agneau; plus de pouvoir^ parce que les portes de l'enfer ne prévaudront pas contre elle, au lieu qu'elles ont souvent prévalu contre les papes par les vices et les hérésies; quelle a plus d'inlelligence^ parce qu'elle est ornée de plusieurs dons qui ne se trouvent pas rassemblés dans un pape ; que c'est de l'Eglise que le pape reçoit la souveraine puissance qui réside en elle habituellement, quoiqu'elle donne au pape le pouvoir de l'exercer ; que c'est à l'Eglise que Jésus-Christ a donné les clefs du royaume des cieux, et que le pape ne les tient que d'elle; que, lorsque l'Église est légitimement rassemblée, elle peut se servir de ces clefs pour juger, corriger et déposer le pape, puisqu'il est permis d'arracher une épée d'entre les mains d'un furieux, et que l'Eglise n'a pas conféré les clefs au pape pour dé-
truire, mais pour édifier. La conclusion du mémoire est que, dans plusieurs cas, le concile est au-dessus du pape (1).
Les cardinaux avaient refusé d'entendre le discours de Gerson, et dès lors ils se tinrent presque tous à l'écart; ils sentaient que, dans l'état des choses, les actes du concile porteraient une grave atteinte à l'autorité de l'Église romaine, représentée en leur personne, et ils tentèrent pour la plupart d'apporter aux décrets de l'assemblée des restrictions ou des entraves.
Jean XXIII recourait de son côté à toutes sortes de voies pour se défendre : il écrivit une lettre apologétique au roi de France, au duc d'Orléans, à l'Université; il y protestait contre la validité des actes du concile, et quelques-unes de ses raisons étaient plausibles. On avait, disait-il, méconnu à Constance la pratique des conciles antérieurs; les suffrages avaient été pris par nation et non par tête; tout le monde avait été admis indifféremment, ecclésiastiques et séculiers, mariés ou non mariés, avec grades ou sans grades , gens d'honneur ou autres; on avait fait toutes ces choses bien que, selon les canons, les cardinaux, les patriarches et les prélats eussent seuls voix délibérative dans les conci-
(I) Von fier Hardt, l. II, part, xi, cap. m, p. 275.
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les. Le pape accusait le roi des Romains de s'être arrogé à Constance une autorité qui ne lui appartenait pas, tandis qu'il n'avait eu lui-même aucune liberté ; il terminait en avouant la complicité du duc d'Autriche, qu'il avait niée dans sa lettre à l'empereur, et, tandis qu'il négociait ainsi à l'étranger, il redoublait d'efforts pour détacher du concile la nation italienne, les cardinaux et tous ceux dont l'intérêt ou la fortune étaient unis au Saint-Siège.
Sigismond, soutenu par les trois autres nations, força toutes les résistances, et fit ouvrir, le 26 mars, la troisième session générale, qui fut la première depuis la fuite de Jean XXIII. Parmi les cardinaux, deux seulement y assistèrent : ce furent Zabarelle, cardinal de Florence, et Pierre d'Ailly, cardinal de Cambrai, qui, l'un et l'autre, et le dernier surtout, montrèrent un véritable zèle pour l'extinction du schisme, en réservant toutefois les privilèges de l'Église romaine.
Le cardinal de Florence lut à l'ouverture de la session un acte par lequel le concile déclarait qu'il n'était point dissous par la retraite du pape et de la plupart des cardinaux, mais qu'il demeurait dans toute sa force et toute son autorité, quelque chose qu'on pût ordonner en sens contraire pour le présent et pour l'avenir : l'acte défendait à tout pré-
laf, à tout membre du concile de s'en retirer sans cause légitime ; quant à ceux qui auraient obtenu la permission de le faire, il leur était prescrit de laisser leurs pouvoirs aux membres restants; ces clauses enfin devaient être observées sous les peines portées par les canons ou sous telles autres que le concile voudrait imposer. Ces articles furent adoptés par les députés de toutes les nations réunies.
Cependant le pape intriguait toujours, et les commissaires envoyés à Schaffouse revinrent porteurs de paroles où le concile ne vit que le désir d'échapper aux dangers du moment en l'abusant par de vaines espérances. Jean XXIII se disait disposé à nommer des procureurs pour la cession qu'il avait promise; puis il parlait en pape : il offrait de donner une bulle pour la réformation de l'Église ; il demandait qu'on lui laissât une cour, et surtout qu'on n'entreprît rien contre Frédéric d'Autriche, qui seul protégeait son indépendance.
Irrité de ces réponses évasives, Sigismond redoubla de vigueur pour réduire le pape par les décrets du concile et par les armes de ses soldats. Il fit préparer, pour être lus dans une nouvelle session générale, des articles plus fermes, plus précis encore que ceux qui avaient été adoptés dans la