DU PRINCIPE DES INSTITUTIONS
Le législateur de 1852 dit, dans le préambule de la Constitution du 14 janvier : « Dans notre pays, mo- » narchique depuis huit cents ans, le pouvoir central a » toujours été en s' augmentant. La royauté a détruit » les grands vassaux; les révolutions elles-mêmes » ont fait disparaître les obstacles qui s'opposaient à » l'exercice rapide et uniforme de l'autorité. »
L'autorité est donc la base de la Constitution ; au surplus, les commentaires ne sont pas indispensables; il suffit de la lire pour s'en convaincre.
Or, il y a un autre principe qui peut aussi être la base des constitutions politiques des sociétés. Ce principe, c'est la liberté. Et de là, la célèbre phrase de Tacite sur Nerva : « INerva César associa deux
» choses jadis incompatibles : l'autorité du Prince et » la liberté. »
Que si nous demandons quelques enseignements à l'histoire politique , elle nous répond par des faits ou des documents indiscutables , que, de ces deux principes, le plus ancien, quand il s'agit de sociétés organisées, le plus contesté, le moins en progrès, c'est certainement le principe d'autorité.
Ce principe est d'abord, par excellence, la pierre fondamentale des anciennes religions, forme traditionnelle des plus vieilles sociétés humaines, — mais l'importance politique des religions est en décadence sur toute la surface de la terre. Au Japoa, dans l'Inde, en Perse, ces antiques séjours des civilisations les plus religieuses, l'autorité religieuse est en décroissance. Elle est déjà mise en doute au sein de la société musulmane, la plus fanatique de toutes: et nous assistons, en Europe, aux plus rudes épreuves qu'ait encore traversées le catholicisme. Dans les églises protestantes , tout principe d'autorité est mis en pièces; il ne reste que l'église grecque, au sein de laquelle aucun travail intérieur ne semble encore menacer le principe d'autorité.
Si des constitutions religieuses des sociétés nous passons à leur organisation sociale , il ne nous sera pas moins facile de reconnaître les mêmes résultats, plus formels , plus graves encore , parce que de tous les éléments des sociétés , l'élément religieux est
toujours le plus tenace et le plus immuable. Ainsi, il ne sera contesté par personne que certaines coutumes hindoues ont été détruites par le contact de la civilisation anglaise; qu'une partie de la société persane, peut-être la plus anciennement civilisée du globe, tend à s'émanciper des traditions d'absolutisme radical de tout l'Orient ; qu'une véritable transformation s'accomplit en ce moment dans presque toutes les dépendances de l'empire Ottoman ; que ce travail est même sensible en Russie, et qu'avant vingt-cinq ans, il en aura changé toute la condition intérieure; enfin que, dans toute l'Europe, un changement extraordinaire a eu lieu depuis soixante ans; que toutes les phases de ce changement ne paraissent pas terminées et que de nouvelles modifications se manifestent encore au milieu des populations les plus développées : — par exemple , la diminution de l'autorité paternelle, les liens nouveaux entre les diverses classes sociales, l'esprit d'égalité absolue entre les enfants, la même éducation unissant les hommes par des liens plus forts que les plus anciens préjugés, tout cela indique un milieu social où le principe d'autorité est en décadence.
Moins accepté dans l'organisation religieuse et sociale des peuples, ce même principe serait-il en progrès dans l'organisation politique?
Bien que toutes les conditions sociales des peuples aient une action immédiate les unes sur les autres,
il peut très-bien se faire, et on pourrait facilement signaler que des peuples ont pu atteindre à une certaine liberté religieuse ou sociale sans arriver à la liberté politique ; — la réciproque est également justifiée par les faits.
Mais c'est de l'état présent des peuples qu'il s'agit.
À cet égard , les événements et les faits répondent victorieusement.
Tous les états fondés par la race blanche, dans l'Amérique, sont en possession complète de la liberté politique; quelques-uns n'ont pas encore la liberté religieuse, d'autres n'ont qu'une liberté sociale incomplète ; tous ont la liberté politique.
Cette liberté politique manque encore à tous les états et à toutes les races de l'Orient, sauf au Japon , où elle paraît exister dans des conditions qui ne sont pas encore bien connues. Quant à l'Europe, excepté la Russie, qui, par son territoire, sa race, son climat, sa tradition historique, appartient plutôt à l'Asie qu'à l'Europe, elle présente un double spectacle : d'une part, des peuples qui sont en complète possession de la liberté politique : l'Angleterre , la Hollande, la Belgique, la Suisse, l'Italie, la Grèce; ce sont ceux qui , de temps immémorial , ont le plus fait pour cette liberté. Ils reçoivent leur récompense. Faut-il insister pour attester que la Grèce, par exemple, à laquelle les grands États européens disputent les lambeaux de son territoire national, est la con-
trée qui a fait le plus de sacrifices en faveur de la liberté humaine, sous toutes ses formes"? Faut-il rappeler que les Hollandais ont été les adversaires implacables de la conquête romaine, de l'oppression féodale et de l'inquisition espagnole?
D'autre part, des peuples attardés ou malheureux.
Dans les peuples attardés, on peut comprendre l'Allemagne tout entière et les divers peuples de la confédération autrichienne, parce qu'ils sont dans la bonne voie. Sans doute, ils ne sont pas arrivés, mais ils n'ont pas reculé, ils n'ont pas été trop éprouvés, ils n'ont pas été dégoûtés ; ils ont en mains les éléments de la victoire.
Dans les peuples malheureux , il faut ranger l'Espagne et la France.
L'Espagne et la France ont beaucoup souffert, dans leurs destinées politiques, de leurs conditions géographiques; — l'une a été exposée à tous les efforts des populations de l'Afrique; de là ses luttes religieuses effroyables, son affreux fanatisme, qui n'est pas éteint; — l'autre, à tous les mouvements de populations de l'Asie et de l'Europe ; de là le mélange excessif de ses populations, son inconstance de caractère, ses institutions militaires accablantes, bien que nécessaires.
C'est cette situation qui a donné, en France comme en Espagne, une si formidable assiette au principe d'autorité.
Entre les deux, c'est encore la France qui a le plus souffert, parce que la configuration physique de son sol a rendu encore plus facile l'unité de commandement, qui a peu à peu détruit toute indépendance, toute énergie privée, toute initiative, toute résistance, toute liberté; tandis que de tout temps, grâce à ses divisions naturelles si parfaitement établies, aux fleuves et aux montagnes qui la partagent dans le sens de l'ouest à l'est et du sud au nord, l'Espagne a pu conserver ses libertés locales, et, par l'usage de ces libertés, la fermeté de caractère. Et c'est pour cela que, si l'Espagne peut échapper à une crise religieuse, son plus grand danger actuel, elle parviendra plus tôt que la France à la liberté politique. Nous voilà donc obligés de conclure que c'est la France qui serait dans les moins bonnes conditions pour posséder la liberté politique.
Mais la violence de la conséquence est la meilleure preuve que c'est à un autre principe que le principe d'autorité que la France doit confier désormais ses destinées.
Entourée d'États libres, de peuples libres, la France ne sera plus dans la même situation politique que sous Richelieu et Louis XIY. N'étant plus exposée aux mêmes dangers, n'ayant plus à pourvoir aux mêmes nécessités, elle devra modifier ses institutions; bien mieux, elle y sera contrainte; d'abord pour exercer autour d'elle l'influence qui lui appartient,
et ensuite pour assurer la sécurité des autres ; car, de même que des États despotiques détruisent toute liberté autour d'eux, de même les États libres détruisent tout despotisme.
Les exemples ne manquent ni dans l'histoire des sociétés anciennes, ni dans l'histoire des sociétés contemporaines. Qu'est-ce que le grand drame des guerres médiques, si ce n'est celui de la lutte de ces deux principes? Comment expliquer, au quatorzième siècle, les luttes de la royauté frauçaise contre les communes flamandes et de l'Autriche contre les cantons suisses? Comment expliquer, au dix-septième siècle, l'acharnement de la Hollande et de l'Angleterre contre Louis XIV? Enfin, pourquoi, de nos jours, toute paix était-elle précaire entre Napoléon et l'Angleterre? Pourquoi les États-Unis ont-ils moralement contraint l'armée française de quitter le Mexique ?
L'un des principaux polémistes de ces temps-ci, M. Emile de G-irardin, écrivait hier : « La France libre, pour être grande , ou grande pour être libre. » Il se trompe ; la France peut bien revenir à la grandeur par la liberté, mais elle ne reviendra jamais à la grandeur sans la liberté.
On a recherché la cause de l'inaction et de l'impuissance du gouvernement français en 1866. Cette cause est dans le principe de ses institutions. Le jour où la France porterait la guerre sur le Rhin, et avec
la guerre le principe d'autorité, contraire aux institutions de la Hollande, de la Belgique, de la Suisse, de l'Espagne, de l'Italie, de l'Angleterre, de toute l'Allemagne , de l'Autriche , de la Hongrie et de toute l'Amérique, elle serait seule, elle n'aurait pour alliée probable que la Russie , que d'autres intérêts détacheraient encore d'elle, comme en 1811.
Non-seulement elle serait isolée , mais elle rencontrerait des résistances si formidables qu'elle reculerait.
L'erreur des hommes d'autorité devrait être depuis longtemps dissipée; il est vrai que leur intérêt les empêche d'y voir clair.
Au surplus, la France a participé au mouvement de tous les peuples européens vers la liberté; mais ses divisions de classe, ses haines traditionnelles , ses emportements, ses défaillances, son goût pour les utopies, les choses de la guerre, l'ont retardée dans sa marche .
L'auteur de la Constitution de 1852 a pu dire que, depuis huit cents ans, tout avait contribué à accroître le principe d'autorité en France, sans ajouter que, depuis près de cent cinquante ans, ce principe avait atteint son apogée et qu"il était entré, même malgré les prodigieux efforts de Napoléon, dans une ère fatale de décadence irrémédiable.
Que Napoléon ait tout fondé sur le principe d'autorité; qu'il n'ait cru qu'à la force dans les choses
humaines, personne ne le contestera désormais. Les documents surabondent. Là n'est pas la question.
La question est celle-ci :
A-t-il eu raison de tout fonder sur la force? de détruire, sans merci, les institutions de 1789? N'aurait-il pas rendu de plus grands services à la société française en l'organisant sur le principe de la liberté? n'aurait-il pas mieux compris la marche des sociétés actuelles? et cette organisation est-elle si heureuse , si parfaite, si admirable, puisqu'elle a procuré à la France deux invasions et quatre révolutions, dont l'une a abouti à une effroyable guerre civile?
Donc c'est le principe de liberté vers lequel il faut s'incliner; c'est lui qui doit désormais devenir la boussole; c'est sur lui qu'il faut appuyer l'édifice social; c'est lui qui doit rajeunir, raffermir, revivifier, si faire se peut, toutes ces institutions dont l'autorité était l'âme, mais qui, bien que se tenant par leur propre masse, tant était vigoureuse la main qui les a charpentées, vacillent déjà, et, au moindre choc, vont s'effondrer.