DE LA DÉCENTRALISATION
Le principe de liberté doit remplacer dans les institutions de la France le principe d'autorité; partant les institutions doivent être mises en harmonie avec le principe nouveau ; elles doivent être réformées.
Or, les institutions de la France ont pour base essentielle la centralisation, c'est-à-dire la destruction sj^stématique de toute indépendance dans le pays entier au profit de quelques chefs ou de quelques conseils qui siègent à Paris, et qui, de Paris, comme du haut d'une montagne inaccessible, planent sur la France, dictent leurs volontés, distribuent leurs faveurs ou leurs disgrâces, imposent leurs caprices ou leurs rêveries.
Faire l'ascension de cette montagne, s'y établir
aussi bien et aussi confortablement que possible et, à leur tour, rendre des oracles, disposer des biens et de la vie de tous, essayer des utopies, tel est l'unique objet de toutes les dissidences amenées par le cours naturel des choses, l'évidence apprenant à chacune que si l'ascension est difficile et périlleuse, la récompense est magnifique.
C'est un problème qu'examinent depuis long-temps avec anxiété les publicistes et les hommes d'État, sincèrement dévoués aux destinées de la France, que celui de savoir si la centralisation n'est pas pour elle une condition d'existence. Quand ils considèrent la marche irrésistible de la nationalité française vers la cohésion, l'unité, l'uniformité et l'égalité , il leur semble entrevoir quelque chose de fatal dans cette puissance extraordinaire d'unification , et ils sont presque tentés de s'incliner devant les écrivains et les hommes d'État autoritaires, qui affirment que la grandeur de la France est indissolublement liée à la centralisation, et que relâcher ou briser ces liens, c'est amoindrir ou détruire la France elle-même.
Tout dépend, dans cette maîtresse question, du point de vue auquel on se place pour apprécier la puissance, la grandeur et l'avenir des états et des civilisations.
Si, les yeux fixés en arrière, tenant en mains Virgile et Horace, Bossuet et Voltaire, acceptant l'empire romain dans ses plus beaux jours, la monarchie
de Louis XIV dans ses splendeurs, ou l'empire de Napoléon après Wagram, comme les modèles que les gouvernements et les peuples doivent s'efforcer de réaliser, on se laisse dominer par les œuvres momentanées, mais parfois extraordinaires, de la force, par le développement plus ou moins égoïste d'une haute fortune ou d'une grande intelligence; ou bien, si, cherchant des leçons ou des exemples, toujours dans le passé, on démontre facilement que, dans presque tous les états et presque toutes les civilisations, l'action des grands hommes, à laquelle la concentration des forces sociales est une arme indispensable, est encore celle qui s'est montrée le plus décisive et le plus bienfaisante, en un mot si l'enveloppe des sociétés en fait encore disparaître le fond, si la destinée de quelques rares personnages doit encore faire oublier celle des millions d'hommes qu'ils ont exploités, on peut, sans hésitation, considérer la centralisation comme la condition vitale des états puissants et des grands génies politiques et militaires, et admettre que, sans l'organisation politique de Louis XIV et de Napoléon , il ne sera plus possible à la société française d'accomplir ce que Louis XIV et Napoléon ont accompli.
Si, au contraire, on étudie l'état présent des peuples qui entourent la France ou sont en rapport avec elle, les principes nouveaux qui semblent se manifester dans la direction des états, l'histoire des
deux grandes civilisations qui ont existé en Europe avant le mouvement de population et de colonisation du cinquième et du sixième siècles, il apparaît bientôt que la décentralisation a été le principe vivace de la civilisation hellénique, que l'empire romain a succombé par l'excès de la centralisation, que, soit en Europe, soit en Amérique, aucun état n'a une organisation aussi concentrée que la France; que l'Espagne, l'Italie, l'Autriche, la Russie elle-même ont su conserver à leurs populations une indépendance, une facilité de mouvement depuis longtemps détruites en France.
Quant aux États-Unis, à l'Angleterre et aux divers états libres qui avoisinent la France, inutile de dire que leur organisation intérieure n'a aucun rapport avec celle de la France.
Que si, maintenant, de la condition des institutions on passe à l'état moral des populations, on reconnaît en France deux faits contradictoires : un esprit de ^ rébellion excessif et un esprit de soumission servile. Dans aucun autre état il n'en est ainsi. Ce n'est guère que la Russie qui , à ce double point de vue , pourrait être comparée à la France.
Cet état de choses a son principe dans la centralisation, qui anéantit les masses et qui surexcite au contraire les puissantes individualités.
La société française n'a pas de problème plus important à résoudre.
Si elle se laisse encore séduire par l'apparence des choses, éblouir par l'éclat des fortunes merveilleuses, fasciner par l'action des puissantes individualités (le titre de grand homme ne leur convient pas toujours), qu'elle maintienne la centralisation, qu'elle la fortifie, qu'elle Y exagère encore, qu'elle porte l'unité, l'uniformité et l'ég'alité au plus haut point de leur puissance, à leur puissance infinie, si elle le peut; qu'elle salue les Louis XIV et les Napoléon comme les types de ses maîtres; qu'elle élève de plus en plus, au-dessus de tous et de tout, ceux à qui elle se livre, mais qu'elle soit logique ; qu'elle ne demande pas la liberté à des despotes , la paix à des conquérants , — car si elle n'est pas logique, les faits le seront pour elle.
Cette logique peut amener très-rapidement à des conséquences décisives.
La France, formant, par ses institutions politiques, une exception en Europe , est redoutée de tous les peuples qui n'ont pas ses institutions, — d'abord parce que l'extrême centralisation donne à la France une puissance d'attaque très-redoutable, et ensuite parce qu'il y a antipathie entre les institutions de la France et celles de ces peuples. C'est cette antipathie qui explique l'amoindrissement extraordinaire de l'influence française en Europe.
L'Europe appartient à la décentralisation, •— la France à la centralisation.
Il y a des objections sérieuses: — il importe de les aborder face à face.
Soit, répondent d'excellents esprits : l'Europe actuelle passe du principe d'autorité au principe de liberté: en Amérique le principe de liberté domine; soit, la France est entourée déjà d'états qui ont d'autres et de meilleures institutions qu'elle; soit, son influence morale est atteinte, et partant son influence politique aussi, car la force matérielle des peuples est en raison directe de leur force morale. Mais la France est-elle en situation de subir une modification radicale dans ses institutions ? Les causes qui ont amené cet excès de centralisation ont-elles entièrement cessé d'agir? qui ne sait que ces causes sont anciennes, profondes, et jusqu'à présent ont prévalu?
Quelles sont ces causes?
On peut les ramener à trois :
1° Le défaut d'harmonie des éléments sociaux;
2° La situation géographique du territoire;
3° Le tempérament national.
I. — Longtemps la première cause s'est fait sentir dans la vie de la société française et a dominé ses destinées. On ne peut aflirmer que son action ait cessé. Une fusion plus intime et plus puissante s'est accomplie dans les divers éléments sociaux; l'œuvre n'est pas cependant terminée. La Gaule et l'ancienne France ont été habitées et conquises par des popula-
tions d'origine différentes, dont les couches diverses ont créé, sur le même territoire, des classes d'abord ennemies, puis opposées, aujourd'hui rapprochées par le mélange du sang et la coexistence séculaire sur le même sol. Le rapprochement a été l'œuvre essentielle de l'ancienne royauté française, aussi bien que celle du temps, le plus grand maître des choses humaines.
La centralisation a été l'instrument de cette œuvre. La société française , par un instinct profondément vrai et juste, y a tout sacrifié, peut-être au-delà de ce qui était nécessaire : il serait facile de le prouver. Aussi a-t-elle dépassé le but sans l'atteindre.
Quand, aux onzième et douzième siècles, au milieu des violences de toute sorte de la société féodale, l'humble bourgeois des villes ou le pauvre ouvrier des campagnes entendit murmurer dans les foires ou dans les églises qu'il y avait au loin, bien loin, mais qu'il y avait un Seigneur des Seigneurs qui pratiquait la justice, qui était plus fort que le Seigneur, qui, moyennant de l'argent et un hommage, acceptait aussi des serviteurs; que ce grand Seigneur avait des armées, des juges, des sergents, et que celui qui relevait de lui était tranquille dans sa personne, dans la personne de sa femme et de ses enfants, dans ses biens et dans son travail; il s'attacha à jamais par la pensée au service de ce maître; il le servit toujours,
et, avec les siècles, le nom de Roi devint en France le plus populaire de tous les noms.
Telle est la base de la centralisation.
L'œuvre du Roi est aujourd'hui accomplie. Dès le dix-huitième siècle, la politique royale a consisté à séparer les diverses classes au lieu de les rapprocher. Dans l'histoire contemporaine, bien des faits indiquent que le pouvoir central n'a pas chang-é de tactique. Aussi peut-on considérer la centralisation comme désormais impuissante à compléter la fusion des éléments sociaux.
Ce que la centralisation ne pourra faire, la liberté l'accomplira; — car si la force peut seule donner la sécurité au milieu d'éléments qui se combattent, la liberté seule peut cimenter une union durable entre des éléments qui se rapprochent.
II. — La situation géographique du territoire a été aussi une cause puissante de centralisation. La France est à l'extrémité non-seulement de l'Europe, . , mais de l'Asie. Quand le grand déplacement des tri- - bus de la race blanche a été terminé , elle a été exposée à l'action de plusieurs peuples voisins. Tantôt l'Angleterre, tantôt l'Espagne, tantôt l'Allemagne ont menacé son indépendance, envahi son territoire. Ainsi les longues guerres avec l'Angleterre, aux quatorzième et quinzième siècles, ont eu pour résultat l'établissement des armées permanentes et des taxes générales , armes de la centralisation. Au
seizième siècle, l'intervention de l'Espagne dans les guerres de religion a accéléré le mouvement, que les luttes contre la maison d'Autriche, sous Richelieu, ont rendu irrésistible.
C'est une erreur historique de considérer la politique extérieure de la France comme offensive ; elle a presque toujours été défensive, en ce sens au moins qu'elle a consisté à libérer le territoire de l'ancienne Gaule des tribus ou populations qui l'avaient envahie et occupée. Louis XIY n'a eu une politique offensive que dans la seconde partie de son règne, et seulement en Espagne , en Italie et en Angleterre. Vis-à-vis de l'Allemagne et de l'Autriche sa politique a été défensive. Vauban avait parfaitement compris cette situation; aussi préférait-il la moindre acquisition dans le Nord à des royaumes entiers dans le Midi.
Offensive avec Napoléon , la France a repris la défensive depuis 1815 et ne l'a plus quittée que dans la guerre d'Italie, qui lui a coûté si cher, à tous les points de vue.
Depuis Sadowa, malgré tout ce que l'on peut dire ou ce que l'on entend dire, la France est sur la défensive. Dans les grandes questions de politique extérieure, rien de dangereux comme l'esprit de parti. C'est ce que comprennent si bien les Anglais. Désunis souvent dans les affaires du dedans, ils sont unis dans celles du dehors. Les partis, alliés imprudents en cela des peuples étrangers, toujours nos rivaux
et souvent nos adversaires, ne se rendent pas bien compte des faits généraux de la politique , et quand un gouvernement qu'ils poursuivent est faible et irrésolu, ils le représentent comme provocateur et conquérant.
De cette condition défensive, on conclut à la nécessité d'une centralisation énergique.
Est-il bien exact que la centralisation soit la meilleure arme défensive '? Aux quatorzième et quinzième siècles, la France a résisté à des guerres effroyables; Paris a été pris; les Anglais, les Allemands, une partie de la France ont pu croire un moment avoir anéanti la France elle-même; mais après Paris, Orléans a tenu ; après Orléans, Bourges. C'est à Bourges que déjà César avait reculé. Il y a cinquante ans, en cinq mois, Napoléon est tombé, ne laissant à la France aucun moyen de défense, — pas un canon, pas un fusil, pas un homme. Paris pris, tout a croulé.
De même que la France a intérêt à assurer la sécurité des divers petits peuples qui l'entourent, de même elle a intérêt à être défendue par eux : de là la neutralité de la Belgique et de la Suisse.
Si la France a des institutions antipathiques à celles de ces divers peuples, peut-elle compter sur leur concours, sur leur amitié '?
Que vaut-il mieux pour la sécurité du territoire, une ceinture de peuples unis, ayant des institutions
analogues, — ou une organisation intérieure parfaitement unie et concentrée, mais impuissante à protég'er avec efficacité la nationalité et hostile à tous ceux qui auraient intérêt à concourir à cette protection '?
III. — Il est vrai que le tempérament national de la France est porté vers l'unité et la concentration des forces sociales. C'est un bien , dans quelque cas; c'est un mal, dans plusieurs.
On découvre dans l'esprit français un sentiment d'envie et de jalousie qui est la base de ses tendances démocratiques et autoritaires. Ce sentiment est dangereux, et comme, à côté de lui, on signale un sentiment idéaliste extraordinaire, base des tendances révolutionnaires de la nation, on se trouve en présence de deux éléments de dissolution très-redoutables.
Que ces deux sentiments puisent une partie de leur force dans les diverses évolutions historiques de la France, on peut l'accorder; — ils ont encore des racines plus profondes, ils tiennent à la race même ; ils forment le tempérament national. .
L'immortel La Fontaine et Rousseau sont les deux représentants de ces sentiments ; Molière et Voltaire certainement ont été en partie animés par le premier; l'auteur de Y Imitation de Jésus-Christ, Fénelon, Condorcet par le second.
Le premier de ces sentiments se manifeste avec énergie dans la société grecque, mais elle ne l*a jamais dominée. Quand le second a apparu, s'est dé-
veloppé et a uni son action au premier, la Grèce a péri; à Rome, le premier sentiment a été l'âme de l'histoire intérieure de la cité, et c'est en l'exploitant que César et Auguste ont fondé l'empire romain. Quant au second sentiment, il n'est entré dans la civilisation romaine qu'avec le christianisme, et dès lors elle a péri à son tour.
Dans l'Europe contemporaine, la France seule manifeste ces deux, sentiments : l'envie, base de la fièvre égalitaire, et l'idéal, base de l'utopie, — peut-être quelques parties de l'Allemagne du Midi, quelques provinces russes sont- elles dans les mêmes conditions, mais l'ensemble des peuples de l'Europe, tous les peuples de l'Amérique ont résisté à l'invasion de ces deux sentiments : l'égalité et l'utopie.
On pourrait s'étonner, au premier abord, que ces deux sentiments soient dangereux. Tant de personnes les acceptent, les subissent! tant d'écrivains ou d'orateurs éminents les exploitent!
Les publicistes et les hommes d'état sont plus sévères, et ce n'est pas sans raison que, signalant dans la société française ces deux symptômes, ils en sont effrayés, et se demandeut si une société livrée à des ennemis si funestes pourra, sans péril mortel, renoncer au principe d'autorité et à la centralisation.
C'est là une objection décisive.
Les maladies morales sont aussi dangereuses et aussi difficiles à guérir dans les sociétés que chez les
individus. Elles exigent beaucoup de temps, des médecins expérimentés et des ménagements infinis. Deux systèmes se disputent depuis des siècles l'honneur de la guérison : la force, — la libre discussion.
La force comprime, parfois étouffe, jamais ne guérit. La libre discussion propage, mais permet de bien étudier, de bien connaître et d'attaquer le mal à sa racine.
Ces deux systèmes sont de tous les temps, quoique le premier ait plus souvent prévalu. Dans le sein du christianisme lui-même, ils se sont longtemps partagé les meilleurs esprits. Il n'y a pas cent ans que Calas a été exécuté.
Mais la marche générale de l'esprit humain est de plus en plus contraire au premier; quelle que soit encore la violence de certaines passions, il n'y a pas de doute que beaucoup d'excès sont devenus impossibles; de là la différence si seusible entre deux événements qui ont tant de rapport, le 10 août 1792 et le 24 février 1848.
Le rôle de la force dans la société diminue, du moins dans les sociétés bien constituées et à l'état sain; — les divers éléments qui les composent sont tenus à s'entendre, à vivre ensemble, sans compter sur elle et sans y avoir recours.
La France certainement est une des sociétés de l'Europe les plus compromises; il serait cependant injuste d'exagérer son état.
Elle a peu profité de la crise terrible de 1852; la force a donné la sécurité et la sécurité a produit le travail et la richesse; — mais le mal a été plutôt pallié qu'attaqué, et certes il n'est pas guéri.
Il faut donc accepter les choses telles qu'elles sont, et puisque le premier système, celui de la force, est impuissant, s'habituer au second, celui de la liberté.
Il contient le remède, qui n'est autre que la vérité des lois politiques, résultant de l'observation des faits. — Cette vérité reconnue s'infiltre peu à peu dans le corps social; le doute entre dans les intelligences par la discussion, et le doute conduit bientôt au vrai.
On discute encore en France sur le principe de la propriété, mais on en discute à froid ; le public le plus utopiste ne croit plus à l'abolition de la propriété. En Angleterre, aux États-Unis, qui est-ce qui songe à contester le principe de la propriété ?
Il en est de même de la liberté religieuse. Qui estce qui contesterait, en France , cette liberté ? Cependant, en Espagne, elle n'existe encore que dans des lois, et des lois d'hier.
Soyons donc sans crainte de notre temps et sachons nous soumettre à des conditions sociales que nous ne pouvons, au surplus, changer. La liberté, la discussion, s'imposent aux sociétés contemporaines. Celles qui ne pourront les supporter feront place à d'autres ; c'est une loi inévitable.
Et c'est ici précisément que la décentralisation reprend toute sa supériorité. Si la liberté est la condition des États modernes (et qui dit liberté dit lutte, compétition, discussion), il faut préparer les hommes à la liberté. Et qui peut mieux faire cette préparation que les institutions locales , les sociétés de bienfaisance, les Conseils municipaux, les pouvoirs locaux où une plus grande masse d'hommes doivent entrer, agir et apprendre à se tolérer les uns les autres, à s'apprécier, à se rapprocher et à vivre ensemble ?
Ainsi s'évanouissent une à une les objections en faveur de la centralisation. Nous avons tenu à y répondre avec soin, parce qu'elles se reproduisent à chaque instant et qu'elles sont exploitées sans merci par les autoritaires et les utopistes.
Si la centralisation a pu donner à la France la sécurité, constituer la nationalité; si elle a été rendue longtemps nécessaire par le tempérament national , tout cela a été payé fort cher.
C'est à elle qu'il faut rapporter :
1° La funeste notion que les Français se sont faite, et se font encore, de l'État.
Comment être surpris que, dans un peuple où une notable partie des particuliers vit uniquement sur le fonds commun et ne se préoccupe que de l'exploiter, où la direction des affaires communes part d'un même point, où les affaires privées sont ramenées
autant que possible aux affaires communes, il se soit formé peu à peu une notion fausse et dangereuse de l'État*? L'État est ainsi fatalement devenu une véritable providence humaine, chargée de pourvoir à toutes les ambitions, à toutes les déceptions de la vie. Celui-ci a-t-il mal conduit ses affaires? l'État lui doit une retraite. Celui-là a-t-il imaginé un nouveau système social? l'État doit l'expérimenter. Cet autre a-t-il reçu une vaste intelligence? l'État doit s'en servir et la payer. Ce serviteur ancien de l'État a-t-il des enfants? l'État doit les colloquer. Ce propriétaire est-il sans arg-ent par suite de mauvaise gestion ou de mauvaise récolte? l'État doit lui prêter de l'argent à bon marché. Un industriel a-t-il été malheureux dans ses spéculations? l'État doit soutenir le travail national. Yeut-on édifier une église, construire un marché, avoir des artistes, même des danseuses, l'État est là. Toujours l'État.
Qu'est-ce, cependant, que l'État?
L'État, c'est uniquement cette portion fort médiocre de son patrimoine que chaque particulier consent à verser dans une caisse commune pour défendre le territoire, garantir la sécurité de tous, rendre la justice: plus cette portion sera grande, moins il restera aux particuliers et plus seront nombreux ceux qui , devant s'occuper des affaires communes, seront enlevés à la véritable production.
Chaque fois qu'une dépense nouvelle est acceptée,
qu'une place nouvelle est créée, il faut augmenter la quote-part de chacun dans la contribution commune , car l'État, providence pour recevoir et dépenser, n'est rien du tout pour apporter. C'est un mot, c'est un mythe.
C'est si facile de dire : l'État paiera!
L'État c'est moi, c'est vous, c"est lui, et ce n'est personne.
Et quand chaque année l'avertissement des contributions est déposé avec sa périodique augmentation, quand les droits d'enregistrement, quand les droits exorbitants sur les boissons, quand les droits d'octroi sont exigés avec une rig-ueur impitoyable, quand le mobilier ou la récolte de celui qui ne peut payer sont portés sur la place publique et vendus aux enchères, voilà l'État; oui , c'est bien lui. Et quand, à côté de ce contribuable, vous voyez passer la voiture de ce fonctionnaire qui cumule jusqu'à 200,000 fr. de traitement et qui prélève ainsi, d'un seul coup, à son profit personnel, la contribution de tant de cultivateurs ou de pauvres gens, voilà l'État; oui, c'est bien lui.
De là deux conséquences :
Une frénésie irrésistible à puiser dans cette caisse commune et à vivre aux dépens de l'État; sans doute tous n'arrivent point aux premiers rangs; la plupart végètent; mais l'espérance est toujours là avec le calme et le repos.
Puis une ardente compétition pour s'emparer de
cette caisse, pour la distribuer entre tous, tous s'imaginant volontiers qu'elle est vraiment inépuisable, puisqu'il y en a tant qui y prennent et quelques-uns qui y prennent tant.
Le communisme et le socialisme n'ont point d'autre origine; — ils ont pour base une fausse notion de l'État, résultat d'une centralisation exagérée.
2Ù La mauvaise répartition des fonds de l'État et l'accumulation de la richesse à Paris.
Le budget de l'État depuis environ soixante ans a été doté de 90 milliards. Sur cette immense somme, la moitié au moins a été encaissée à Paris. La population de Paris ayant été ou étant à la France à peu près dans la proportion de un à dix-huit ou de un à dix-sept, il en résulte que, sur le fonds commun, Paris a reçu près de 40 milliards au-delà de sa part contributive.
Là est la cause de l'immense disproportion de ressources entre la France et Paris; là est la cause de l'attraction exercée par Paris sur toute la France , la cause de l'appauvrissement de tant de provinces, la cause de l'accroissement prodigieux de Paris.
Un orateur du gouvernement vient de constater lui-même la situation. Depuis 1852, a-t-il dit, le produit de L'impôt a doublé à Paris; il ira augmenté en France que d'un cinquième. Il en résulte clairement qu'à Paris, en seize ans, la richesse a doublé, que, dans la France, elle est restée stationnaire.
Or, qui produit en France? Où sont les agriculteurs, les commerçants, les grands industriels? Où s'accomplit la masse du travail? N'est-il pas évident que le produit du travail s'accumule à Paris et que, si le courant vers Paris persiste, la France entière finira par s'appauvrir.
Cette situation, au surplus, n'est pas nouvelle, Rome avait ruiné l'Italie, puis la Sicile, puis la Grèce: elle aurait fait, sans les invasions, le vide dans l'Europe entière.
Constantiuople a été immensément riche; mais, quelles ruines de toutes parts!
3° L'insuffisance de caractère.
Le caractère est le premier sig-ne de la valeur des peuples comme des hommes. Il est la base de la liberté, car on ne peut s'appuyer que sur ce qui résiste.
L'esprit de résistance, c'est l'esprit même des peuples libres. Là où cet esprit n'est pas, la liberté n'est pas.
4° L'insuffisance d'activité.
Par le fait que la centralisation a besoin d'une multitude d'agents, un quart de la France s'est voué aux fonctions publiques; d'où cette prodigieuse com-,. pétition des places, même les plus misérables.
Les perspectives du fonctionnaire sont bornées ; il proportionne son travail à ses espérances et il est satisfait pourvu qu'il vive.
De là une critique amère contre les esprits entreprenants, soit qu'ils échouent, soit qu'ils réussissent et une propension générale des esprits vers la médiocrité.
5° L'esprit de vanité qui demande aux petites choses ce que les grandes seules donnent et qui fait consister la considération et l'honneur de la vie dans les frivolités plutôt que dans les actes qui indiquent la valeur et la puissance de l'homme.
6° L'esprit de mobilité. — Quoi de plus indifférent, de plus sceptique et partant de moins attaché que celui dont la fonction ne dépend pas de lui, qui toujours se règle sur la volonté d'autrui, qui, pourvu qu'il accomplisse chaque jour la même tâche, se tient pour content de sa destinée et qui est condamné à la remplir, cette tâche, partout où le caprice du supérieur le dirige ?
De ces résultats , les premiers sont les plus graves, parce qu'ils affectent insensiblement les forces morales et les forces productives de la nation.
Par exemple, l'action colonisatrice de la France a été anéantie et est encore contrariée par la centralisation. La France aurait pu conquérir l'Inde, il y a seulement cent ans. Le roi Louis XV, la cour de Versailles, et toute la France du dix-huitième siècle n'ont consenti à aucun sacrifice pour une telle colonie.
De même en n'ayant plus assez d'énergie morale
pour combattre la dictature de Napoléon, la Frauce a perdu les conquêtes de la révolution, ces provinces de la Belgique et du Rhin, complément national de son territoire, et subi deux invasions.
Rien n'est plus difficile aux peuples comme individus que de passer du régime de la servitude à celui de la liberté, du régime de la tutelle à celui de la responsabilité. Vivre avec sécurité et dans le repos, jouir des dons d'un sol riche et d'un beau climat, tempérer ses goûts et amoindrir ses besoins, indifférent à ce qui touche autrui, ne penser qu'à soi, subir la volonté d'un maître, mais le critiquer tout bas et déserter sa cause à temps, c'est une mauvaise préparation à la liberté.
Souvent des événements inattendus obligent plus d'un homme à passer du régime de la tutelle à celui de l'indépendance. Combien résistent à cette rude épreuve ?
Il en est de même des peuples.
Quel problème pour la France que celui de savoir si elle a encore assez de sève, assez de vig-ueur, assez de qualités morales, saines et pures, pour subir cette redoutable transformation ?
Elle espérerait en vain y échapper. Il ne s'agit pas pour elle d'essayer ou de ne pas essayer ; le courant des choses l'entraîne ; en vain elle voudrait l'arrêter : il s'agit de réussir.
Cette transformation a été accomplie en partie et
s'accomplit devant nous par la société anglaise; l'Allemagne s'y prépare dans de bonnes conditions.
Mais d'autres sociétés n'y ont pas réussi.
Et certes, ce n'est pas en concentrant toutes ses forces à Paris , en favorisant une mauvaise répartition du produit du travail commun , en amoindrissant son activité collective, en se façonnant à la médiocrité et à la servilité, et en se faisant illusion sur les véritables Lus des sociétés que la France remplira sa tâche.
Elle aussi, elle peut ne pas réussir.