DE L ADMINISTRATION DE LA VILLE DE PARIS
Ce n'est guère qu'à la fin du seizième siècle, par la défense énergique qu'il concentra dans les mains du catholicisme, que Paris a pris une importance décisive dans l'histoire et la direction de la société française. Cette importance s'est accrue pendant tout le dix-septième siècle, malgré l'éloignement de la Cour et la fondation de Versailles. Et cela par deux causes : d'abord l'affluence immense de familles et de personnes de toute sorte qu'attirèrent à Versailles la grandeur de Louis XIV, la puissance de la France, puis l'impossibilité pour tous de toujours séjourner à Versailles. — On avait un logement misérable au château, — mais un grand hôtel à Paris. Le dixseptième siècle est l'époque de construction de près-
que tous les riches palais de l'aristocratie à Paris. Avec les grandes familles vinrent tous ceux qui en dépendaient. Le nombre en était considérable alors. Le commerce, l'industrie, l'agriculture profitèrent de ce mouvement. Beaucoup de riches familles tinrent à ne pas s'éloigner de la Cour et eurent en même temps un hôtel à Paris et une résidence dans les environs. Cette réunion de la plupart des familles nobles à Paris, afin de se rapprocher de Versailles, eut un autre résultat; — elle donna tout à coup une extrême importance, en en concentrant les maîtres et les œuvres, aux lettres, aux sciences et aux arts. — Paris ne devint pas seulement le séjour des familles nobles, riches, mais le centre de tous les grands esprits, et il put exercer bientôt la double influence de la richesse et de l'intelligence.
Aussi, vers les dernières années de Louis XIV, Versailles est-il déjà délaissé; si la politique y reste encore avec le Roi, les grandes familles y séjournent moins, plusieurs ne quittent plus Paris; Montesquieu, Voltaire, Rousseau, Buffon, tous les grands hommes du dix-huitième siècle vivent à Paris; c'est à peine s'ils connaissent Versailles.
Lorsque le mouvement de 1789 éclata, Paris en prit sur-le-champ et en absorba la direction, La royauté ayant écrasé toute énergie , toute initiative dans l'État, ce n'est que dans la société de Paris qu'il avait pu se former quelques hommes en situa-
tion de comprendre l'avenir du mouvement et de guider la France dans ses nouvelles expériences. Aussi, un profond dissentiment se manifesta -t- il bientôt entre Paris et les provinces. Paris voulait la république de Ronsseau, les provinces en étaient encore aux réformes de Montesquieu et de Turgot.
Delà, le perpétuel malentendu de la Révolution de 1789, ses diverses péripéties qui, toutes, ont pour objet d'anéantir la résistance des provinces, de faire prévaloir la volonté de Paris, — puis la volonté d'une certaine portion de Paris. — La mort de Louis XVI fut acceptée par Paris; les provinces la désavouèrent. Le 10 août fut l'œuvre de Paris, — le 31 mai l'œuvre d'une partie de Paris.
Paris a conservé cette prépondérance jusqu'en
Napoléon ne s'est occupé que de Paris; Paris pris, il a abdiqué; Charles X en a fait autant; Louis- Philippe a sacrifié sa couronne à quelques milliers de bandits parisiens conduits par des républicains de Paris ; l'idée qu'à côté de Paris il y avait la France ne lui est pas venue, ni à lui, ni aux siens, ni à personne.
La révolution de 1818, si déplorable à tant d'égards, a eu au moins un grand avantage. Elle a désensorcelé la France de Paris. C'est ainsi souvent que du mal naît le bien.
Ce renversement soudain d'une dynastie populaire,
d'institutions incomplètes mais libérales ; cette victoire inexplicable d'une tourbe de factieux que deux régiments bien commandés auraient dissipée à la première charge; cette proclamation immédiate d'une forme de gouvernement qui était pour tous un objet d'horreur et d'effroi; cette prise de possession de tous les palais, de tous les ministères, de toutes les fonctions par des héros de barricades ou des conspirateurs souterrains dont les noms étaient inconnus, tout cela produisit un mouvement considérable de réflexion et de réaction. Mais, quand aux journées de février succédèrent les journées de juin ; quand pendant sept jours entiers la vie de la France fut suspendue: quand un combat à mort s'engagea à Paris entre ceux qui voulaient détruire et ceux qui voulaient sauver la patrie ; quand les bas-fonds de la population de Paris se levèrent et se firent voir tels qu'ils sont, la France tout entière , l'Europe ellemême comprirent que Paris n'était plus en état de diriger la société française sans la perdre.
C'est pour cela que, malgré tant d'efforts de la part du gouvernement de la République, malgré les services et le caractère du général Cavaignac, malgré les incertitudes de l'avenir, les provinces acclamèrent, au 10 décembre, un président en dehors de l'influence de Paris, et qu'elles sanctionnèrent, par plus de sept millions de voix, le coup d'État du 2 décembre et la Constitution.
La Constitution de 1852 a été, depuis 1789, le premier changement politique que la France ait imposé à Paris.
Rien n'indique que le mouvement qui a amené un fait si considérable soit arrivé à son terme; on peut facilement reconnaître, au contraire, qu'il est plus intense et plus irrésistible qu'il y a vingt ans.
Ainsi qu'est devenue l'influence sur les provinces de la presse de Paris? Avant 1848, qui ne cherchait son credo dans un journal de la capitale'? Xe s'est-il pas fondé, dans chaque département, des organes politiques nouveaux qui ont absorbé entièrement la direction politique de leur sphère d'action? à Bordeaux, à Nantes, à Lyon, à Marseille, à Rouen, et même dans les villes de moindre importance, n'existet-il pas- des journaux dont le tirage est égal aux journaux de premier ordre?
Même situation pour les réunions publiques, pour les élections, pour les événements politiques, pour les mœurs publiques.
Qu'on cite, dans les provinces, une seule réunion où l'on ait supporté les absurdités, les violences, les menaces des clubs de Belleville ou de Ménilmontant? Quel est le candidat non officiel qui songe à aller chercher ses patrons à Paris? quel est celui qui se présenterait sans une attache locale, au moins une propriété quelconque? quel est l'argument dirimant qu'il redoute et qu'il a raison de redouter, si ce n'est
qu'il n'est pas du pays? quel est le comité directeur qui s'imagine avoir des injonctions à donner?
Et, d'autre part, les idées de la capitale sur les événements politiques, par exemple, sur la guerre d'Italie, ont-elles ébranlé l'idée contraire des provinces? Le cosmopolitisme parisien est-il devenu aussi celui de la France? Quel est le candidat qui abordera ses électeurs en leur disant qu'il est citoyen de la cité universelle et qu'il entend faire de la France l'Agora du monde entier ? On a pu voir le touchant accord des journaux de Paris en faveur de M. de Bismark, qu'on compare 1* attitude que la différence des publics a imposée aux journaux de l'opposition la plus systématique, en pro vince?
Paris ne dirige donc plus la France.
Cependant, depuis 1848, l'importance matérielle de Paris a augmenté. La population, la richesse, le commerce, l'industrie y ont pris un développement extraordinaire. Les chemins de fer, les rapports internationaux plus faciles, les arts et le luxe, des travaux d'embellissement presque sans exemple ont amené à Paris non-seulement une plus grande masse de Français, mais d'étrangers. De capitale de la France, Paris est devenu la capitale de l'Europe, presque du globe.
Cet accroissement de richesse et de prospérité n'a point changé les conditions politiques de la France,
ni de l'Europe. Paris plus grand n'est pas plus influent; il Test moins.
On pourrait peut-être penser que le retour si manifeste du courant libéral pourra rendre à Paris sa prépondérance politique. C'est une illusion évidente. Quelle est l'idèe-mère du courant libéral actuel, idée qui éclate dans tous les actes de la vie politique du pays et à laquelle le gouvernement est obligé de faire au moins des concessions apparentes"? C'est l'idée de décentralisation. Le premier acte de l'opinion libérale sera de décentraliser. Décentraliser, c'est achever la ruine de la prépondérance politique de Paris. Enfin quelle est la faute principale que le gouvernement actuel a commise dans sa politique intérieure? N'estce pas de n'avoir pas obéi, en 1852, au mouvement national de décentralisation, afin d'éviter la force redoutable du courant actuel de la société française, qui veut à la fois décentraliser l' administration et maîtriser le gouvernement*?
Au surplus, comment les hommes qui ont organisé, en France, le suffrage universel, n'ont-ils pas prévu que, par la force des choses, l'action du suffrage universel amènerait une décentralisation profonde dans la société politique et partant dans l'État? Comment ont- ils pu penser que 38 millions d'hommes subiraient toujours l'impulsion de 2 millions? Comment nont-ils pas calculé que, malgré toutes les influences contraires, des masses de plusieurs mil-
lions d'électeurs de province, de plus en plus actifs, de plus en plus excités par le mouvement politique, de moins en moins étrangers à la vie de la France, pèseraient d'un autre poids dans la balance que quelques centaines de mille d'électeurs à Paris, euxmêmes divisés?
Le gouvernement de 1852 s'est plus inquiété de l'opposition de Paris qu'occupé du concours des provinces, et ne voulant point accorder à celles-ci ce qu'elles demandaient, empressé au contraire à maintenir une centralisation excessive dans l'administration, et dans le gouvernement un pouvoir absolu, il a pensé qu'il n'avait rien à craindre d'un concours alors si unanime et qu'il fallait uniquement prendre garde à l'opposition de la capitale.
2se pouvant satisfaire les tendances, les idées, les ambitions politiques de Paris, le gouvernement a donc voulu le transformer. Au lieu de pouvoir et de liberté, il lui a offert la sécurité, la santé, la richesse, le luxe et le plaisir.
L'œuvre a été confiée à un homme fort habile, l'un des plus grands administrateurs que la France ait encore eus. Dans l'espace de dix -sept ans, M. Haussmann a métamorphosé Paris.
L'œuvre a été partagée en cinq séries, — trois sont accomplies.
La première consistait à aérer, assainir, ouvrir Paris, lui donner des égouts, de l'eau, du gaz, des
écoles, Bois de Boulogne et de Vincennes, — c'est la série nécessaire indiquée par la loi de 1849.
La seconde consistait à reconstruire Paris, — loi de 1859 — ouverture des grands boulevards : Prince- Eugène, Magenia, Malesherbes, Haussmann, etc., etc., — série utile.
La troisième consistait à embellir Paris : Opéra, Luxembourg, Églises monumentales, Parc Chaumont,— série inutile, entreprise au hasard, sans loi, par le bon vouloir du gouvernement.
La quatrième série a été commencée, mais elle a été suspendue : rue de l'Empereur, dégagement de l'Opéra, Parc de Montsouris, — c'est la série du caprice .
Enfin reste la cinquième série, qui est la série impraticable.
Nul dissentiment pour la première série. La France entière y a concouru de son argent et par ses applaudissements.
Déjà des critiques se sont manifestées pour la seconde série. La ville de Paris a eu besoin du concours des capitalistes. Le Crédit mobilier est intervenu et a fondé la Société immobilière. Ils ont reconstruit Paris ; mais ils ont ruiné leurs actionnaires.
Pour la troisième série, on a marché au hasard et sans dire ni ce qu'on voulait, ni ce qu'on faisait.
Aux premières séries avaient correspondu des emprunts votés par les grands corps de l'État : 25, 50, 60, 140, 250 millions, — soit 525 millions.
On a, pour la troisième, créé une caisse dite des travaux publics. Cette caisse avait pour objet de procurer de l'argent à la ville de Paris, sans que celle-ci empruntât, car une ville ne peut emprunter que du consentement de l'État.
La ville traitait avec les entrepreneurs et leur remettait des délégations; ces délégations étaient escomptées par la Caisse des travaux publics. De cette manière, pas d'emprunt, pas de discussion, pas de contrôle.
La troisième série a été accomplie dans ces conditions et a coûté d'abord410, puis 465, puis 623 millions.
Ces 623 millions sont un chiffre fort respectable. Le crédit de la Caisse des travaux publics de Paris n'a pas suffi à les porter; il a fallu s'adresser au Crédit foncier. Or, le Crédit foncier, bien qu'il fût complaisant, a des censeurs et des actionnaires sérieux. Pendant quelque temps 1* affaire a pu demeurer secrète; mais elle a fini par être connue, et dès lors le Crédit foncier a dû se mettre en règle.
Naturellement le Corps législatif, la presse, l'opinion publique, le pays, se sont inquiétés de cette situation, et l'administration de la ville de Paris a dû comparaître devant eux.
Il résulte des documents contradictoires qui ont été publiés :
1° Que l'ensemble des travaux exécutés à Paris, depuis vingt ans, a coûté 2 milliards;
2° Que la ville de Paris a emprunté 1 milliard 148 millions, sur lesquels elle doit encore 1 milliard au moins ;
3° Que le budget de la ville de Paris s'élève :
Recettes ordinaires F. 156,000,000
Id. extraordinaires.... 36,000,000
Total F. 192,000,000
Dépenses ordinaires F. 131,000,000
Id. extraordinaires.. 61,000,000
4° Que le budget de la ville de Paris est annuellement grevé de 46 millions pour le service des intérêts et l'amortissement de sa dette , soit de près du tiers de ses ressources ordinaires;
5° Que dans cette dette ne figurent pas 158 millions que la ville de Paris n'a pas compris dans l'emprunt du Crédit foncier, et qu'elle compte payer avec des économies et des ventes de terrains ;
6° Que les ventes de terrains à Paris ne sont pas faciles, la ville ayant à vendre 1,600,000 mètres, sans compter les millions des particuliers, et que quant aux économies, la ville doit, pour en faire, supputer des augmentations annuelles, et partant ne faire aucune espèce de dégrèvement pendant plus de trente ans, peut-être cinquante ans;
7° Que ces 158 millions doivent être payés dans un délai d'environ dix ans.
8° Que les emprunts du Crédit foncier sont trèsonéreux, puisqu'il a fallu lui payer une commission provisoire de 28 millions, en outre de l'intérêt, et en outre de la commission définitive , commission dont la découverte a provoqué une hausse immédiate des actions du Crédit foncier.
De sorte que pour ne pas dire ce qu'elle fait, la ville de Paris, la capitale de la France, ou de l'Europe, ou du globe, comme on voudra, en est arrivée à gérer ses affaires comme les particuliers auxquels on nomme des conseils judiciaires.
Les conclusions à tirer de cet état de choses sont bien simples :
1° La quatrième série ne peut être continuée, parce que , pour l'entreprendre , il faudrait un nouvel emprunt, et que la ville de Paris n'a plus d'argent pour y faire face ;
2° Que la cinquième série est impraticable, puisqu'il faut interrompre la précédente ;
3° Que si les recettes ordinaires de la ville de Paris venaient à baisser, ce qui n'aurait rien d'extraordinaire, elle serait obligée d'augmenter ses impôts;
4° Que tout espoir d'un dégrèvement d'octroi est une chimère; l'avenir étant absolument engagé, à moins de doubler, tripler les impôts directs;
5° Que l'œuvre sérieuse de transformation est faite.
La plupart des esprits sont d'accord sur ce point. Les plus favorables reculent, au surplus, devant l'impossibilité de continuer. Le Crédit foncier en a assez; le Crédit mobilier est en liquidation; la Société immobilière ruinée: la Caisse des travaux publics sans crédit. La spéculation, avec de gros intérêts et de bonnes loteries, pourrait encore donner quelque argent, mais on n'irait pas loin.
Seulement, il faut pourvoir à l'administration de Paris.
Deux solutions se présentent : soumettre cette administration au contrôle d'un conseil municipal ou au contrôle du Corps législatif.
C'est la seconde que le gouvernement préfère : il est facile d'en comprendre la raison.
Tant que le Corps législatif sera composé de candidats officiels, par exemple de ceux qui vont se faire agréer chaque dimanche au sortir de la messe, la majorité ne sera pas sans quelque ressemblance avec le curieux conseil municipal chargé de contrôler M. Haussmann, mais choisi avec soin par M. Haussmann. Une voix indépendante s'élève-t-elle dans le Conseil municipal? une dépense est-elle critiquée? On inscrit le téméraire sur les tablettes, et, au renouvellement, il est proscrit. C'est absolument l'histoire des députés indépendants au Corps législatif.
Sans doute devant la Chambre le contrôle étant public, quelques députés de l'opposition étant pré-
sente et pouvant parler, le contrôle sera plus sérieux, — mais il ne sera pas plus efficace avec les candidats officiels.
Il y a plus : le gouvernement sait fort bien qu'aux prochaines élections municipales, dans toutes les villes importantes, ses candidats resteront sur le carreau et que les Conseils municipaux appartiendront à l'opposition. Cet avenir l'inquiète, et peut-être n'est-il pas taché d'avoir un précédent. Déjà Lyon est assimilé à Paris. On ne voit pas pourquoi il en serait autrement de Marseille, de Bordeaux, de Toulouse, de Rouen, de Lille. Dans la dernière loi municipale on a introduit un article qui soumet à l'approbation de l'Empereur les budgets de toutes les villes dont la population dépasse cent mille âmes. De l'approbation de l'Empereur, c'est-à-dire de celle de quelques commis du ministère de 1" intérieur, au contrôle du Corps législatif, il n'y a qu'un pas, — et un pas qui a une sorte d'aspect libéral.
Enfin, dans un avenir plus éloigné, les gens prévoyants ne sont pas sans quelque crainte sur toutes les communes ; on soumettrait sans doute leurs budgets à l'approbation des Conseils généraux, bien garnis de candidats officiels.
^e refuserait-on à accuser tant de prévoyance, accepterait-on l'idée que le gouvernement n'a pensé qu'à pourvoir au plus pressé , ferait-on même observer qu'il n'avait rien proposé et qu'il a cru faire une
très-grande concession , en soumettant au Corps législatif le budget extraordinaire de la ville de Paris, que rien ne serait changé dans les arguments.
L'administration de la ville de Paris a besoin d'un contrôle sérieux, permanent, efficace. Si ce contrôle n'est pas constitué , elle continuera les dépenses excessives, les engagements déplorables qu'elle a faits : elle entrera de plus en plus dans la voie de la fantaisie, du merveilleux et de l'inconnu. Elle attirera chaque jour à Paris des milliers d'ouvriers sans savoir comment les utiliser ; elle absorbera dans des travaux inutiles ou des constructions de luxe des capitaux qui feront faute aux industries réelles du pays : elle donnera à une immense population l'habitude du confort, du luxe et môme de l'imprévoyance; elle créera, au milieu de la France, un centre où toutes choses seront au rebours des autres parties, — où le prix du pain sera garanti , — l'impôt personnel aboli, — l'impôt locatif supprimé pour le plus grand nombre, et partant tous les agriculteurs et ouvriers qui, par toute la France, paient le pain ce qu'il vaut et les impôts d'après la taxe, continueront d'affluer, aux dépens de la production et bientôt de la richesse, de la grandeur, de la puissance et de la vie du pays, puisqu'ils y rencontreront moins de charges et plus de plaisirs !
En même temps, tous les étrangers se donneront rendez-vous dans ce lieu prédestiné du luxe et des
jouissances. Ils y apporteront une pavtie de leurs richesses pour les y dépenser en quelques jours et y accroître la corruption, par la séduction de l'argent, de toutes les femmes et de toutes les filles de tant de familles auxquelles le travail, de plus en plus disputé , de moins en moins honoré , ne pourra plus donner le nécessaire.
Paris perdra alors peu à peu tout ce qu'il avait pu conserver de national et de français ; il pourra être et très-riche , et très-splendide , et très-merveilleux, mais il ne sera plus le cœur de la France.
Ce contrôle à qui donc le demander'? A un Conseil municipal nommé par le gouvernement"? On sait aujourd'hui à quoi s'en tenir. Au Corps législatif?
De deux choses l'une :
Ou le Corps législatif sera composé de candidats officiels, auquel cas le contrôle sera insuffisant. L'administration assurée , moyennant quelques passes d'armes, d'une bonne majorité, persévérera dans les travaux, les traités, les emprunts, les délégations, et se lancera dans la quatrième série , puis dans la cinquième.
Ou le Corps législatif aura une majorité vraiment indépendante , auquel cas il deviendra l'administrateur de Paris.
Eh bien ! ce serait là un déplorable résultat.
Le Corps législatif est chargé de contrôler les affaires générales de la France. Il exerce ce contrôle
par une haute surveillance sur le gouvernement et sur les grandes administrations de l'État; sa mission, sa fonction ne consiste nullement à administrer, à entrer dans le détail des affaires. Ce qu'il ferait pour Paris, on le lui demanderait pour Lyon (on le lui demande déjà;, puis pour d'autres villes, puis pour toute la France. Toute vie municipale, toute vie locale serait détruite.
Quelle singulière aberration ! C'est au moment où le courant des esprits réclame une décentralisation énergique que le gouvernement propose l'excès le plus dangereux de la centralisation! Que sera la France quand elle n'aura plus de Conseils municipaux ou seulement quand toutes ses grandes villes n'en auront plus"? Qui ne prévoit qu'après les Conseils municipaux viendront les Conseils généraux, car la pensée qui poursuit à Paris et à Lyon le contrôle sérieux et l'indépendance n'en voudra nulle part.
C'est cette pensée qui ne désire pour le Corps législatif que des candidats officiels, pour les Conseils généraux que des candidats officiels, et qui, n'osant ou ne pouvant soumettre les Conseils municipaux à la même règle, les assuj étirait eux-mêmes au contrôle des candidats officiels des autres assemblées délibérantes.
Il faut donc en venir à la première solution : rendre à Paris ses libertés municipales. Là est la vérité, là est la justice, là est le droit.
Longtemps on s'est effrayé de la puissance du corps municipal de Paris. Le souvenir de la fameuse commune de 1792 domine les meilleurs esprits; mais les meilleurs esprits se laissent parfois prévenir et sont fort ignorants.
Comme l'a très-bien rappelé M. Cochin, dans un remarquable écrit sur l'administration de la ville de Paris: Paris avait reçu de l'Assemblée constituante une organisation excellente. Au 10 août 1792 la populace de Paris s'empara de FHûtel-de-Ville, chassa le Conseil municipal et régenta Paris. On en a conclu que Paris ne pouvait pas avoir de corps municipal. On ne remarque pas que le corps municipal a précisément suivi le sort de la royauté, de même que la commune suivit le sort de la populace. Le jour où la Convention put réprimer cette populace, il ne fut plus question de la commune de Paris et, depuis cette époque, le corps municipal de Paris n'a été un obstacle pour aucun gouvernement.
On répond : — Mais des ouvriers arriveront au Conseil municipal de Paris.
Il n'y a pas de plus pauvre argument. D'abord , il y a déjà beaucoup d'ouvriers dans un très-grand nombre de Conseils municipaux; des millions d'ouvriers administrent fort bien leurs affaires dans les Sociétés de secours mutuels, même à Paris. Pourquoi leur fermerait-on le Conseil municipal de Paris? Demain , un ouvrier peut être nommé député de la
Seine, et il ne pourrait, on ne sait pour quelle cause , entrer dans lo Conseil municipal ! Il semble, au contraire, qu'il sera mieux à même de débattre les intérêts de la cité qu'il habite que ceux de la France qu'il connaît moins.
Se figure-t-on un pays où règne le suffrage universel et où les plus nombreux seraient exclus des Conseils municipaux, c'est-à-dire des assemblées délibérantes les mieux faites pour les préparer à preu dre part à la vie politique du pays ?
Paris est une exception ; il n'y a pas de Parisiens, répliquent encore les autocrates.
Qu'il y ait des Parisiens, c'est-à-dire des propriétaires, des industriels, des ouvriers fixés depuis des siècles à Paris et intéressés à sa prospérité, c'est ce qu'établissent les actes de l'état civil et des notaires, de manière à contenter les plus exigeants.
Quant à l'exception, l'argument n'est pas plus vrai. Bordeaux est aussi bien une exception pour une bourgade de mille âmes que Paris pour Bordeaux.
La vérité, au contraire, est que les villes comme les États sont des organismes vivants, des corps parfaitement homogènes et déterminés, dont la vie et la destinée ont un caractère spécial qui, parfois, ne se confond pas avec la vie et la destinée des peuples au milieu desquels ils existent. Ainsi Athènes, Rome, Jérusalem, Marseille, Benarès sont des associations, des agrégations d'une nature particulière, antérieures
aux États auxquels ils ont appartenu et leur ayant survécu. Il en est ainsi de Paris.
Priver ces villes de leur existence municipale, c'est leur porter un coup funeste, un coup mortel. Qui est-ce qui a sauvé Athènes après Alexandre? Qui est-ce qui ne sait que le principe du pouvoir temporel du Pape est le principe municipal'? Comment expliquer que Marseille ait eu si long-temps en France une organisation toute spéciale et dont elle a conservé des traces?
Et Paris même, comment s'est-il constitué, fortifié, agrandi? est-ce en confiant ses destinées au hasard? est-ce qu'il n'a pas une histoire municipale? est-ce qu'il n'a pas eu une organisation municipale de tout temps, jusqu'en 1848? est-ce qu'il n'y a pas encore à Paris des familles municipales dont l'origine se confond presque avec les origines de Paris?
Toutes les raisons aboutissent donc au même point : rendre à Paris son organisation municipale d'après les mêmes bases que dans toute la France :
lu domination du Conseil municipal par tous les électeurs ayant trois ans de domicile;
2° Nomination du préfet et des adjoints dans le Conseil municipal par l'Empereur;
3° Nomination des maires de chaque arrondissement dans le Conseil municipal.
La police seule resterait dans les mains du ministre de l'intérieur, et serait confiée au préfet de police.
Les lois municipales de la France s'appliqueraient
à Paris ; il n'y a aucune raison pour créer des exceptions. Le contrôle des préfets serait exercé par le ministre de l'intérieur.
Enfin il est bon de rappeler que la loi municipale a donné un certain rôle aux plus fort imposés de la cité dans le contrôle des dépenses de la cité ; ce rôle pourrait être mieux défini, agrandi; par exemple, les emprunts devraient être compris dans les objets soumis aux Conseils municipaux doublés des pins fort imposés. Avec cette garantie, l'administration de la ville de Paris ne présenterait pas plus de difficultés que celle de Bordeaux, où l'opposition a la majorité ; les délibérations y pourraient porter parfois sur des sujets intéressant la France entière, sans que le gouvernement en fût renversé.
Cela peut paraître extraordinaire, et cependant ce n'est que la conséquence des bases actuelles du pouvoir en France.
Ce pouvoir repose sur le suffrage universel . Le Conseil municipal de Paris sera l'expression du suffrage universel de Paris; le pouvoir est l'expression du suffrage universel de la France.
La raison qui fait que l'influence politique de Paris a diminué et ne dominera plus la France est précisément celle qui permet de rendre à Paris ses libertés municipales.
Le pouvoir exécutif et les corps délibérants nommés par plusieurs millions d'hommes , expression de
la volonté de la France entière, n'ont rien à redouter des conseillers municipaux élus dans les quarante ou soixante sections de Paris. Ils seront vis-à-vis d'eux ce que la Convention a été vis-à-vis de la Commune, quand elle l'a enfin regardée en face.
Tout se tient, tout se lie, tout s'enchaîne; deux politiques sont en présence : — ou faire administrer la France par le Corps législatif, remplir le Corps législatif de candidats officiels, vicier à sa source le suffrage universel, vivre au jour le jour, au hasard du jeu des événements ou des passions humaines; — ou laisser la France s'administrer elle-même; respecter l'indépendance de Paris comme de la plus petite commune; ne soumettre au Corps législatif que les affaires générales du pays, accepter le résultat loyalement exprimé du suffrage de plusieurs millions d'hommes, mus la plupart par le désir de ne rien laisser compromettre, ni par les excès du pouvoir, ni par les excès de la liberté.
C'est du choix qu'il saura faire, à temps, entre ces deux politiques que dépendent les destinées du gouvernement actuel. S'il hésite, s'il se trompe, la France le fera elle-même , à très-court délai , par la voix du suffrage universel.