RÉFORMES ÉCONOMIQUES
Ce n'est guère que depuis un siècle que les sciences économiques sont en quelque sorte entrées dans le courant de la civilisation française. Vauban, Quesnay, Voltaire, Turgot sont les premiers qui ont agité eu France les questions économiques et qui ont montré que les sociétés humaines obéissaient aux lois de l'économie politique et de l'économie sociale : — que ces lois, tout en subissant le contre-coup de la liberté de l'homme, et partant des événements politiques, possédaient cependant une action, une vitalité supérieures à la liberté de l'homme et a sa part dans les faits historiques; — qu'elles avaient, sur le globe, à travers les différences de climats , de
races, de conditions géographiques, un caractère universel et permanent, tout aussi certain, tout aussi efficace, tout aussi reconnaissable que les lois des phénomènes physiques; — qu'il importait que ces lois fussent connues, appréciées, discutées, et entrassent dans le domaine des notions vulgaires du genre humain, car elles étaient en rapport direct avec la destinée de l'homme sur le globe; elles lui apprenaient comment il pouvait l'améliorer ou la compromettre ; elles étaient surtout nécessaires aux peuples parvenus à la liberté politique , afin de préparer et d'accomplir parmi eux la solution des problèmes sociaux que soulève toujours l'exercice de la liberté.
À cet égard, d'autres peuples ont marché bien autrement rapidement que la France dans l'appropriation des sciences économiques. Aux États-Unis, en Angleterre, en Belgique, en Allemagne, même en Italie, elles ont été depuis longtemps enseignées, mises en pratique et considérées comme un élément essentiel de l'éducation publique.
En France, deux ordres d'intérêts ont combattu les économistes et leur enseignement avec un acharnement infatigable et longtemps victorieux.
Les sciences économiques s'occupant de questions qui touchent au domaine politique, les gouvernements qui ne tolèrent ni liberté ni progrès dans ce domaine, ont toujours été et sont encore les adver-
saires déclarés des sciences économiques. Louis XV logeait Quesnay à. Versailles, comme médecin de Mme de Pompadour, mais détestait ses doctrines, bien qu'il ne les comprît même pas. Même aversion insurmontable de la part de Napoléon qui ne voyait dans les économistes que des idéologues.
La coalition des intérêts industriels et agricoles a été le second adversaire des sciences économiques.
Les guerres de la Révolution et de l'Empire eurent pour résultat de donner un grand développement à l'industrie française, pendant que la vente et la mise en culture des biens nationaux avaient le même effet sur la production agricole. Tant que durèrent les guerres, la production industrielle et la- production agricole, écoulèrent leurs marchandises sur le marché français qui, jusqu'en 1813, comprenait le tiers de l'Europe.
Les conditions changèrent en 1814. Le marché français fut ramené à des limites bien moins étendues, par la perte de toutes les, conquêtes, et la paix ayant rétabli les rapports commerciaux de la France avec les autres peuples, ceux-ci envoyèrent aussi leurs produits sur le marché français. Deux intérêts se trouvèrent alors en présence : celui des producteurs français qui entendaient vendre leurs fers, leurs cotons, leurs blés, leurs bois, le plus cher possible, et ceux des consommateurs qui entendaient les acheter le moins cher possible. Comme la masse des
consommateurs n'avait dans l'État aucun représentant, et que les producteurs étaient tous, au contraire, électeurs, les producteurs l'emportèrent bientôt et fermèrent le marché français aux produits étrangers afin de l'exploiter à leur aise.
Or, les sciences économiques ont pour base de leur enseignement que les peuples doivent échanger librement leurs produits parce qu'ils ont des aptitudes diverses, des conditions de productions différentes. Par exemple, le Brésil produit le sucre et le café en abondance et à bon compte, de même les États-Unis produisent le coton , de môme l'Angleterre a la houille, et de même la France a le vin et la soie.
Cet enseignement étant contraire aux intérêts de la production industrielle et agricole, a été proscrit dans toute la France, et pendant que toutes les autres nations se familiarisaient avec l'économie politique, la France y demeurait étrangère.
Les conséquences de cette déplorable situation se srut bientôt révélées dans l'ordre politique et dans l'ordre social. Soit en 1830, soit en 1848, les notions les plus élémentaires des sciences économiques ont fait défaut à la société française, et son ignorance a compromis et la sécurité publique et les libertés politiques. Les uns ont cru qu'ils pouvaient abolir la propriété, le capital, la famille, la religion, modifier, à leur gré, les conditions de la société et du travail social , et les autres , tant était profonde
l'ignorance! ont cru qu'effectivement la propriété, le capital étaient eu danger ! Et l'on a même vu le grand chef de la prohibition, M. Thiers, prendre en mains la défense de la propriété, comme si elle avait véritablement besoin de son grand talent pour résister !
La peur s'est même emparée de toute la société, et pour la sauver, pour sauver la propriété, pour sauver le capital, pour sauver la famille, on a accepté et le coup d'Etat et la Constitution de 1832, et sacrifié les libertés civiles et politiques, si difficilement conquises depuis soixante ans, et qui précisément étaient les garanties sérieuses, efficaces, permanentes de la propriété, du capital et de la famille.
Cette cruelle expérience a plus fait pour les sciences économiques que soixante ans de discussion. Grâce au concours de quelques hommes éminents, à la tête desquels se sont placés l'honorable M. Léonce de Lavergne et l'illustre Bastiat, elles ont enfin pénétré dans le courant de la société ; leurs principes se sont répandus; leur enseignement n'a plus été considéré comme une calamité publique ; dans l'enquête agricole, la production agricole a séparé sa cause de la production industrielle et réclamé une réorganisation de l'enseignement supérieur en France.
La première réforme économique, la plus essentielle, la plus urgente, c'est donc l'introduction dans l'enseignement public de l'économie politique.
Des notions économiques devront faire partie de l'instruction primaire.
Les éléments principaux seront développés dans l'enseignement secondaire, en rhétorique et en philosophie, et remplaceront, dans le programme du baccalauréat, et le grec et le latin.
L'économie politique sera obligatoire ponr les élèves de droit, soit pour la licence, soit pour le doctorat.
La seconde réforme tient de plus près au domaine politique, c'est le meilleur emploi du capital social en France.
Quelle que soit la puissance de production de la France, ce ne serait pas sans les plus grands dangers que le gouvernement continuerait à absorber une si grande partie de l'épargne publique, soit dans des guerres, soit dans des constructions, soit dans des chemins de fer ou autres, soit dans des travaux publics de toute nature. Cette absorption a lieu au détriment du capital qui vivifie l'agriculture, le commerce, l'industrie, le travail. Elle donne une fâcheuse direction à l'emploi des économies nationales qui, au lieu de chercher leur rémunération dans des affaires plus lucratives mais plus chanceuses, trouvent plus commode d'augmenter chaque année le livre de la dette publique, sans remarquer l'immense différence qui en résulte pour la richesse publique.
Les principales questions qui sont agitées dans la sphère de la pratique et qui devront prochainement recevoir une solution sont les suivantes :
1° La liberté commerciale :
2° Le crédit agricole;
3° La liberté du taux de l'intérêt;
4° La liberté des banques;
5° L'unité des monnaies;
6° La liberté du travail ;
7" La liberté d'association.
£ Ier. — La Liberté commerciale.
La liberté c unmerciale existe, en France, depuis huit ans. Elle est devenue le principe des conditions économiques du pays. Elle est due à l'initiative de l'Empereur, et elle s'est introduite dans le système économique de la France plutôt indirectement que directement. Usant du droit exorbitant et dangereux de contracter seul des traités de commerce ou autres, l'Empereur a signe un traité de commerce avec l'Angleterre, traité qui consacre le principe de la liberté commerciale.
Il en résulte que la libre discussion n'a pas présidé à cette évolution économique.
En Angleterre, il a fallu des efforts gigantesques, une lutte de huit années, une association formidable,
des hommes de premier ordre pour modifier les lois économiques. En France, la volonté d'un seul a suffi.
Au point de vue des intérêts généraux du pays, l'acte de cette volonté a été favorable; il aurait pu ne pas l'être; en outre, les intérêts que la liberté pouvait compromettre devaient être entendus.
C'est cette situation qui a amené l'enquête agricole. Le gouvernement a pensé, et avec raison, que la véritable agriculture française devait être favorable à la liberté et qu'il avait avantage à séparer les intérêts de l'agriculture de ceux de l'industrie.
L'enquête agricole a établi que l'agriculture, à de rares exceptions près, acceptait la liberté commerciale.
Reste l'industrie.
L'industrie, en France, est très-puissante et trèsvariée. Une notable portion de l'industrie accepte aussi le principe de la liberté commerciale, et prospère dans les conditions de concurrence qu'il admet. Mais une autre portion de l'industrie ne l'accepte pas, le combat à outrance, se prépare à une nouvelle campagne et affirme que la liberté commerciale est une comédie.
Comme la liberté commerciale n'a pas été obtenue par la libre discussion, elle participe, à certains égards, de la défaveur que les actes autoritaires rencontrent toujours.
11 n'y a donc pas de doute que de nouveaux assauts
lui seront livrés, et que tous ceux qui l'acceptent et en ont besoin doivent se préparer à la défendre. Au surplus, cela ne leur sera pas bien difficile.
COMMERCE GKXKHAL.
Importations. Exportations
1847 1,3-13 millions. 1,271 millions.
Spécialement avec l'Angleterre, les échanges ont pris un immense degré d'extension. L'Angleterre a augmenté ses importations dans la proportion de 1 à 2 1/2, et la France ses exportations dans la proportion de 1 à 4.
L'exportation des vins s'est élevée de 49,000 hectolitres à 211,000 hectolitres.
g II. — Le Crédit agricole.
Toutes les institutions de crédit, en France, ont été faites pour le commerce et l'industrie; aucune pour l'agriculture.
Cela tient à deux causes :
D'abord une erreur économique; pendant longtemps on n'a point considéré l'agriculture comme
soumise aux. mêmes lois de production que le commerce et l'industrie. La terre, pensait-on, avec le travail de l'homme, des engrais, des amendements, du drainage, se suffit à elle-même. Mère inépuisable, elle répond toujours aux besoins de tous ses enfants. Le blé, la viande, le vin, le bois, tous les produits du sol devaient alimenter le pays et permettre au propriétaire de subsister, pourvu qu'il fût économe, laborieux, qu'il n'eût pas trop d'enfants et aucune hypothèque.
Seuls le commerçant, l'industriel, pouvaient produire, ache'er, revendre et emprunter pour faire leurs affaires. Le crédit était leur lot: il était la ruine de l'agriculture.
Puis une tradition historique. La terre est le lot de celui qui vit noblement, qui ne peut travailler ; c'est la propriété par excellence; il importe qu'elle ne change pas de mains; il importe qu'elle ne se divise pas; le fils doit avoir à honneur de conserver l'héritage paternel, le manoir antique, et d'y mourir à son tour.
Les faits ont dominé et les erreurs et les traditions. La terre est un capital, et dès que la liberté d'user et de disposer de ce capital a été accomplie dans les lois, elle s'est bientôt manifestée dans la vie économique de la France. La terre s'est divisée, morcelée; le travail, la spéculation l'ont conquise; de lot héréditaire des uns, elle est devenue pour les autres un
objet de commerce. Puis elle est devenue un objet d'industrie. On a vu tel propriétaire plus actif, plus intelligent, plus hardi renouveler ses cultures, augmenter la valeur de ses fonds, accroître ses productions, réaliser de grands bénéfices, soit dans le capital, soit dans les produits. L'exemple s'est propagé, le goût de l'agriculture s'est répandu, la richesse s'est montrée comme la récompense du travail agricole aussi bien que du travail industriel, et bientôt on s'est demandé pourquoi le travail agricole ne rencontrait pas dans les institutions les mêmes facilités que le travail industriel ou le commerce. De là la question du crédit agricole.
La question du crédit agricole doit être examinée à deux points de vue, le crédit agricole de capital, le crédit agricole d'exploitation.
Le crédit agricole de capital a pour objet de mettre à la disposition de la propriété rurale les capitaux nécessaires pour l'acquisition de la terre. A cet égard les facilités sont grandes en France; au surplus elles ont été augmentées par la belle institution du Crédit foncier, qui, si elle n'avait pas été détournée de son véritable but, aurait rendu d'éminents services à la propriété rurale. La proportion des prêts que le Crédit foncier a faits à la propriété rurale, sur l'ensemble de ses prêts, 141 millions sur 1,300 millions, indique assez qu'il y a lieu de modifier l'institution.
L'institution, en effet, a été munie d'un privilège