I.XI
des anciennes assemblées libres n'avait pas disparu; quelques âmes fières, quelques intelligences élevées aimaient à s'entretenir des temps où la volonté d'un seul n'était point la loi de tous. Dans le courant des idées et des traditions de la société, le Roi avait tout remplacé, tout détruit, tout absorbé. Les pouvoirs autres que celui du Roi s'effacèrent, à l'exception d'un seul, celui des Parlements, sans lequel le Roi aurait disposé des biens de tous. L'indépendance des Parlements, même comme tribunaux civils, ne fut pas toujours respectée. Plus d'une fois le Roi dicta aux juges leurs jugements.
Tout le dix-huitième siècle a été consacré, dans la société française, à ruiner cette monarchie, sans que, néanmoins, les éléments sociaux se soient rapprochés, ni que la monarchie ait abandonné aucun de ses droits. De sorte que, lorsque éclata la révolution de 1789, les diverses classes de la société étaient plus séparées que jamais, l'autorité tout entière dans la main du Roi, tandis que le mouvement de tout le siècle avait été vers l'égalité civile et la liberté politique.
Comment espérer qu'avec de pareilles conditions le droit de gouvernement pût être définitivement constitué ?
L'expérience, en effet, ne tarda pas à être complète.
Le droit de gouvernement fut le principe de la constitution de 1791 ; Louis XYI prêta serment à la constitution. Ni lui, ni ses ministres, ni ses adversaires , ni personne n'étaient en état de l'exercer. Il ne s'agissait pas pour eux de savoir comment le gouvernement serait dirigé, mais qui le dirigerait et contre qui il serait dirigé.
Cette situation compromit très-promptement l'ordre public, la sécurité de tous, le travail, et Napoléon put, en quelques mois, ramener la France au même point qu'en 1789, en ce qui concerne le droit de gouvernement.
De 1814 à 1848, les classes moyennes ont possédé et exercé le droit de gouvernement, en commettant l'irréparable faute de ne songer qu'à elles et de croire qu'il n'y avait rien derrière elles. Elles ont exclu du gouvernement l'immense majorité de la nation, sans même se préoccuper de préparer cette majorité à prendre un jour sa part.
Leur œuvre n'a point été infructueuse pour la marche de la société française.
Formées par le travail, restées fidèles au travail, les classes moyennes n'étaient point radica-
lement séparées des autres classes laborieuses. Si elles s'en distinguaient par l'exercice des droits politiques, elles se confondaient avec elles par les conditions économiques.
Aussi n'est-ce pas en vain que, pendant plus de trente ans, une portion de la société a exercé te droit de Gouvernement. Il s'est créé comme un fonds nouveau d'idées, de traditions, de vérités. de faits qui est le patrimoine de tous et que tous revendiqueront un jour.
11 semble que le suffrage universel aurait dû consolider le droit de gouvernement. Il n'en a point été ainsi. — Quelques années après la révolution de 18i8, une réaction formidable, plus dangereuse que celle qui éclata au 18 brumaire, l'anéantit encore.
C'est qu'il ne suffit pas de donner des droits politiques aux populations pour qu'elles les apprécient et les exercent. Faut-il encore qu'elles y aient été préparées. L'incapacité des classes populaires a eu, en 1848, les mêmes résultats que l'incapacité des classes moyennes en 1789. Les classes moyennes n'avaient pas plus fait pour les classes populaires que la Royauté pour les classes moyennes.
Comme il y avait cependant, en 1789, autre-
ment de lumières, d'élan, de préparation intellectuelle et morale dans les classes moyennes qu'en 1848 dans les classes populaires, quelques grands avantages politiques sont restés acquis à la société française, — tandis qu'en 1848 tout s'est trouvé compromis.
La révolution de 1789 a donné à la France la direction morale de la civilisation de l'Europe; la révolution de 1848 la lui a enlevée.
C'est que, pendant que la société française hésitait ainsi, dans la direction de ses destinées, tout se préparait autour d'elle dans un sens contraire à celui qu'elle allait choisir. La Belgique, la Hollande, la Suisse demeuraient des États libres; en même temps tout indiquait que l'Allemagne, l'Autriche, l'Italie, l'Espagne même le deviendraient bientôt.
Aussi quand, en 1852, la France rentra dans la voie autoritaire et devint de nouveau une monarchie dictatoriale, les hommes d'État prévirent-ils qu'elle serait bientôt en contradiction formelle avec la marche générale de la civilisation en Europe.
Une pareille situation ne pourrait se prolonger sans exposer la France aux plus grands dangers. Il faut qu'elle maîtrise la crise qu'elle traverse et
qu'elle achève le mouvement de transformation qui la travaille depuis cent ans. Il faut qu'elle trouve en elle-même des ressources morales assez grandes pour devenir une société démocratique avec des institutions libres.
L'évolution de la France vers le principe démocratique est si ancienne, qu'il n'y a pas de doute qu'elle s'accomplira, malgré tous les obstacles. — Elle est déjà à peu près faite. Quelques années de paix, de progrès matériel et de progrès dans l'instruction, l'égalité sera dans les mœurs comme dans les lois.
L'égalité ne suffit point pour la grandeur et la durée des sociétés démocratiques , il faut encore la liberté. Des sociétés démocratiques peuvent s'accommoder du principe d'autorité et lui confier leurs destinées. La Chine est une immense démocratie.
C'est donc vers la liberté que doivent tendre tous les efforts de la société française. Malheureusement l'égalité fondée sur la notion du droit est bien mieux comprise par elle que la liberté fondée sur la notion du devoir. On est entendu de tous quand on parle d'égalité, parce que l'égoïsme du cœur humain est directement sollicité. Beaucoup de Français pensent encore de la liberté ce qu'en
disait Montaigne : « Qui veut se tapir en son foyer » et sait conduire sa maison sans querelle et sans » procès, il est aussi libre que le duc de Venise. »
Le devoir envers soi s'admet encore; le devoir envers les autres exige une bien autre vigueur de tempérament. C'est à quoi faisait allusion le cardinal de Cheverus quand il répondait : « Les » Français ne conçoivent la liberté que pour eux- » mêmes et pas pour les autres. »
C'est ainsi que les classes nobles ont fait, c'est ainsi que les classes moyennes ont fait, c'est ainsi que les classes les plus nombreuses ont fait en 1852 en acclamant une constitution qui ne pouvait convenir qu'à elles.
Il y a tant de ressources dans les classes les plus nombreuses, elles ont réalisé tant de progrès depuis cinquante ans, elles ont conservé des vertus privées si précieuses, qu'il semble qu'il ne faut pas désespérer d'elles pour achever l'œuvre de la civilisation française. Cette œuvre leur est évidemment confiée aujourd'hui. Ce serait leur gloire et leur honneur éternels si, en échange de la longue oppression qui a pesé sur elles, elles donnaient à la société française assez de solidité et d'élan pour constituer enfin le droit de gouvernement.
On ne peut se dissimuler que si ce droit, qui
est la garantie de tous les autres, ne s'établit pas en France, la France demeurera exposée à des révolutions périodiques dans lesquelles elle usera ses dernières forces vives , et qu'elle sera obligée de demander au despotisme un abri irrévocable.
Alors tous les autres droits seront successivement attaqués, compromis et désertés, car tous ces droits ont eu et auront toujours pour sanction celui de gouvernement.
Les destinées de la France sont donc engagées dans la crise qu'elle traverse, et tous ceux qui lui portent intérêt et affection doivent redoubler d'efforts pour qu'elle arrive à bon port. Ce qu'il faut encourager, avant tout, c'est le goût, l'habitude, l'intelligence de la vie publique.
Les Français sont à cet égard en retard sur tous les peuples de l'Europe occidentale. Ils ont le sentiment, l'instinct, l'amour de la liberté; elle les passionne, elle les excite, elle les enivre parfois; ils n'en comprennent ni le caractère, ni les conditions.
En refusant sans ostentation, sans bruit, mais avec son ferme et immuable courage, peut-être malgré sa femme et ses enfants, des impôts non votés et en s'exposant le premier à la vengeance des juges de Charles Ier, Hampden a plus fait
pour les institutions libres de l'Angleterre' que Mirabeau et Yergniaud pour les institutions libres de la France.
Ce n'est ni la sécurité de l'intérêt, ni la satisfaction de la passion, ni l'amour de la gloire qui donne et conserve la liberté; c'est l'accomplissement du devoir.
La liberté est comme le travail; elle est pénible, elle exige l'effort, l'effort persévérant; mais aussi, comme le travail, elle trouve sa récompense. L'un procure à l'homme les ressources nécessaires à la vie, l'autre lui assure la conservation et la dignité de la vie.
Le travail et la liberté, au surplus, marchent de pair. Ils se complètent ; ils sont indispensables l'un à l'autre. Par le travail, la liberté devient nécessaire; par la liberté, le travail devient rémunérateur.
Le travail est la grande force de la France. De tout temps il y a été abondant et fécond. Strabon admirait déjà l'activité et la patience du cultivateur gaulois. Que d'efforts n'a-t-il pas fallu à ce cultivateur et à l'ouvrier des villes pour soulever le poids terrible que tant de conquêtes successives lui ont imposé !
Le travail a suffi à tout et les classes qui l'a-
vaient méconnu et méprisé, tout en l'exploitant, ont du reculer devant celles qui le pratiquaient et l'honoraient.
Le travail fera ce que le privilège n'a pu faire. 11 est autrement patient, autrement fort, autrement intelligent. Le temps est pour lui , et , comme chaque jour, il étend sa sphère d'action; bientôt, ayons-en le ferme espoir, il sera l'inébranlable fondement des institutions libres dans la société française.
Mais, à côté de la volonté et de la persévérance il faut aussi de la modération et de la sagesse. Certains esprits n'admettent point que la France puisse accepter les conditions politiques résultant des événements de 1852.
11 est certain que ces événements ont laissé en France un retentissement profond qui s'entend encore et qu'à cet égard, il y a une grande différence entre le 18 brumaire et le 2 décembre.
L'Angleterre a donné, au dix-huitième siècle, un grand exemple à la France. Elle a peu à peu accepté , défendu une dynastie étrangère , impopulaire, sans dignité, sans moralité, fantasque et cruelle; et le représentant de cette dynastie est aujourd'hui la reine, aimée, honorée, respectée de tous les Anglais.
Les fautes de la dynastie des Napoléons sont grandes. Napoléon Ier a perdu les conquêtes de la République, — détruit deux millions de Français pour satisfaire les chimères d'un orgueil insensé, — compromis par son ambition et son imprévoyance la France elle-même.
Les fautes de son neveu, moins grandes, ont été considérables, comme il l'a lui-même reconnu.
Cependant, la popularité de la dynastie est encore incontestable dans toute la France rurale et jusque dans les classes ouvrières.
Cette popularité est une force, et une autre force, c'est le fait même que la dynastie règne et gouverne.
Où serait l'avantage pour le pays de tout sacrifier soit à un autre établissement dynastique, incertain, difficile, naturellement combattu, soit à de nouveaux essais de la forme républicaine?
Le courant libéral qui se manifeste dans la société pourrait encore reculer devant les dangers incalculables de pareilles entreprises et tout resterait encore en question.
Depuis 1852, la dynastie a fait d'importantes concessions; tout indique qu'elle est décidée à en faire de nouvelles plutôt que de soulever ellemême des orages qu'elle ne maîtriserait peut-être
pas et qui, dans tous les cas, compromettraient ses conditions d'existence.
11 semble que la dynastie et le courant libéral doivent se rencontrer et s'entendre sur un terrain commun, la réforme des institutions, librement discutée, librement consentie.
Sans doute tous les esprits ne seront pas satisfaits, tous les cœurs ne s'ouvriront point à la joie ; les uns persisteront dans des convictions qui les honorent , les autres dans des affections légitimes , mais la France ne sera ni avec les uns ni avec les autres. Elle ne recherche plus les aventures; elle est expérimentée; elle n'a plus les illusions de la jeunesse; elle ne rêve plus des jardins délicieux où chacun jouira en paix et sans travail d'un bonheur éternel; elle ne croit plus aux changements à vue qui, tout à coup, vous transportent de l'enfer de Michel-Ange dans le paradis terrestre du Dominiquin; les dures leçons de la vie l'ont rendue prudente et elle est prête à traiter.
Puisse la dynastie, à son tour, comprendre sa mission et son devoir, car la résistance donnerait au courant libéral de nouvelles forces qui lui permettraient de tenir ferme et de tout faire pour la France.
Or, il s'agit du salut de la France.