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DE L IMPORTANCE DES PROCHAINES ELECTIONS

Il importe à la bonne marche des affaires publiques, dans notre pays, et partant à celle des affaires privées, dont le sort est en très-étroite dépendance avec les premières, que vous considériez tous les élections générales de 1869 comme votre principale préoccupation.

Je me propose de vous adresser, chaque semaine, dans le Précurseur , une lettre dans laquelle je vous entretiendrai spécialement du mouvement électoral, des questions à préparer, de la conduite de l'administration, des candidats, des réunions privées, publiques, de la jurisprudence électorale, en un mot de tout ce qui pourra avoir trait aux élections. Bien entendu, dans ces lettres je donnerai une plus grande

place aux intérêts de la Gironde qu'à ceux des autres départements, mais je ferai en sorte de vous tenir au courant des élections dans le pays tout entier, car c'est du pa}"s tout entier qu'il s'agira.

On vous dira, on vous a peut-être déjà dit, que ce journal avait ou aurait pour objet exclusif de soutenir la candidature indépendante que quelques amis m'ont vivement engagé à poser et que j'ai posée en effet entre l'honorable M. Travot, candidat administratif et l'honorable M. Larrieu, candidat démocrate.

Cette candidature, je n'ai pas besoin de vous l'apprendre, sera combattue par 1" administration; mais je la soutiendrai, de mon côté, avec l'énergie et l'activité que beaucoup d'entre vous me connaissent.

Cela dit, je viens vous prévenir qu'il ne sera plus question de ma candidature dans ce journal que pour me défendre, si je suis attaqué.

L'objet que ce journal a en vue est plus élevé que le succès d'une candidature, toujours aléatoire tant que MM. les Préfets, Maires et autres fonctionnaires seront des entrepreneurs d'élections au lieu de demeurer les administrateurs responsables de leurs concitoyens.

Agir sur l'opinion publique, combattre des erreurs, des préjugés, des passions funestes à notre pays, provoquer des réformes indispensables à la sécurité, à la liberté, à la prospérité de tous, entrer en communion directe avec vous, vous offrir, quand vous en aurez

besoin, des avis sur les matières administratives, contentieuses, politiques, dont la connaissance est si peu répandue en France, vous indiquer vos droits et vous aider à les défendre, en un mot, chercher à ressaisir, si cela était possible, quelque chose de cette influence morale et politique que nos pères avaient donnée à Fonfrède. Voilà mon ambition.

Je voudrais pouvoir suivre de loin ce grand citoyen et surtout je voudrais avoir quelque chose de cette merveilleuse perspicacité politique qui. il y a trente ans, dès 1838, lui faisait prévoir au milieu de la confusion des partis et des idées, de l'imprévoyance des conservateurs et de l'esprit anarchique des républicains, les terribles épreuves que nous avons dû subir.

Quelques mots, dans cette première lettre, sur l'importance des prochaines élections.

Ce qui donne un caractère considérable, solennel, national aux prochaines élections, c'est la situation du gouvernement. Les fautes et les malheurs du gouvernement ont été si graves et ont si gravement compromis la situation de la France, que, malgré une sorte de paralysie dans l'opinion publique et une pression excessive de l'administration sur les esprits, il s'est produit un changement extraordinaire dans le courant de'la société. Déjà, en 1863, quelques symptômes inquiétants s'étaient manifestés, et, dans les grandes villes, à Paris, à Lyon, à Marseille, à Lille, à Bordeaux même, à Nantes et dans quelques dépar-

tements, plus avancés que la Gironde en instruction et par conséquent en politique, l'administration avait été repoussée et battue.

Déjà le gouvernement avait compromis notre alliance séculaire et nationale avec les États-Unis ; engagé, et dans quels intérêts! l'honneur de notre drapeau au Mexique, reculé devant la Prusse et la Russie, après avoir montré des sympathies prématurées en faveur de la Pologne. Mais l'opinion publique n'y voyait pas encore assez clair : au dedans, on s'était habitué aux douceurs du système administratif et, sauf quelques intelligences plus hardies qui n'avaient jamais cessé de signaler des points noirs, on semblait résigné à toujours sacrifier la liberté à la sécurité.

Mais depuis 1863, les principes n'ont cessé de produire leurs conséquences, et comme ces conséquences se sont introduites, sous forme de déficit, dans le travail, le commerce, l'agriculture, l'industrie, au foyer de chacun; comme la plupart des grandes spéculations ont abouti à la déconfiture et que chacun en a plus ou moins pris sa part, chacun a fait attention, et cette attention est devenue de plus en plus curieuse, de plus en plus sévère et de plus en plus exigeante.

Or, précisément au moment où cette attention se réveillait, s'affirmait, s'agitait, se préoccupait, Ie gouvernement, de moins en moins bien servi, soit par les hommes, soit par les circonstances , voyait toutes

ses espérances déçues, toutes ses combinaisons déjouées, toutes ses entreprises condamnées ; en sorte qu'il a eu contre lui cette double mauvaise chance que. quand, dans son intérêt privatif, l'opinion publique aurait dû être éveillée, elle était endormie, et qu\ lie était éveillée quand elle aurait dû être endormie.

En même temps les réformes économiques faite- à l'intérieur étaient contestées, de mauvaises réc accablaient l'agriculture, un ralentissement mar tué avait lieu dans toutes les branches du commerce et de l'industrie, une sorte d'irritation sourde se manifestait dans tout le pays, éclairé enfin sur les voies du gouvernement.

En même temps des publications sérieuses, des journaux, des brochures, des revues, répandaient partout un nouvel esprit d'examen et de critique.

Il fut bientôt manifeste que, de même que le gouvernement avait été impuissant à diriger la politique de l'Europe, il ne conservait plus la direction de la société française; c'est alors que l'Empereur écrivit la lettre du 19 janvier 1867, et indiqua que le gouvernement devait entrer dans de nouvelles voies. La presse a été affranchie et le droit de réunion publique reconnu.

Depuis la discussion et la mise en pratique de ces deux lois, le mouvement de l'opinion publique s'est accéléré, et on peut affirmer qu'au moment des élections, l'opinion publique sera maîtresse du pays. Sans

doute les fonctionnaires du gouvernement continueront de fonctionner, ne manqueront pas d'agir, mais ils seront hors d'état de supporter la discussion publique, et c'est cette discussion qui dirigera tout.

De là l'extrême importance des élections prochaines.

Vous devez considérer que, par les choix que vous ferez, vous exercerez une action décisive sur l'avenir du pays.

Il existe auprès du gouvernement deux courants. l'un rétrograde, qui parle de coups d'État, qui ne veut rien changer, qui compte sur la force et sur les frayeurs de l'anarchie, bien qu'aussi dangereux qu'elle; l'autre libéral, qui veut marcher avec l'opinion publique, qui comprend que la force ne décide aucune question, qui accepte les luttes inséparables de la liberté.

Dès lors, de deux choses l'une : ou vous enverrez les mêmes représentants , et comment espérer que le gouvernement entrera dans de nouvelles voies, si vous maintenez le courant rétrograde? ou vous choisirez des hommes nouveaux, et alors vous pouvez être certains que le gouvernement n'hésitera pas à prendre l'initiative des changements nécessaires dans les hommes comme dans les institutions.

Depuis le scrutin du 10 décembre 1848, je n'en vois aucun qui, par les discussions qui le précéderont, la liberté qui y présidera, la portée de ses conséquences.

puisse être mis en comparaison avec celui qui s'ouvrira bientôt.

Ce n'est pas seulement en France qu'on le pense et qu'on le dit ; c'est l'Europe entière qui attend votre jugement.

Vous devez donc vous préparer à le rendre en toute liberté, car vous en porterez la responsabilité.

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