DE L OBJET DES PROCHAINES ÉLECTIONS
L'objet des prochaines élections se résume en quelques mots : Assurer le contrôle du pays sur le gouvernement.
Comment s'expliquent toutes les fautes commises par le gouvernement, par exemple l'expédition du Mexique, les emprunts exagérés, l'administration de la ville de Paris? Par un seul fait, l'insuffisance du contrôle exercé par le pays sur le gouvernement.
Dans les états libres, ce contrôle est rempli de deux manières; d'abord par l'opinion publique elle-même qui se manifeste dans les livres, les journaux et les réunions publiques, ensuite par les représentants directs de la nation, par les corps délibérants.
Or, remarquez de quelle manière toutes choses avaient été combinées, jusque dans ces derniers jours.
Liberté complète était accordée aux livres, cela est vrai, mais combien de personnes peuvent composer des livres, combien peuvent les lire? Il y avait, sans doute, quelques personnes, disséminées par toute la France, qui critiquaient, mais leurs voix s'égaraient, sans écho, dans le pays.
Les réunions publiques étaient interdites. Quant aux journaux, ils étaient livrés à l'arbitraire, au caprice, à la fantaisie de MM. les Préfets et de leurs employés, humblement soumis eux-mêmes à l'arbitraire et au caprice des ministres.
Un esprit indépendant voulait-il fonder un journal? Il fallait l'autorisation préalable du préfet. Ce journal se permettait-il de critiquer le gouvernement, on l'avertissait, on le suspendait, on le supprimait.
De ce côté l'opinion publique ne pouvait donc se faire connaître. Les choses allèrent à ce point que nous avons vu donner à Bordeaux des avertissements à des journaux qui se permettaient de critiquer les plans des architectes municipaux.
Mais restait la ressource des Conseils municipaux, généraux et du Corps législatif.
A l'origine, les maires faisaient des listes de candidats et les préfets en faisaient aussi.
Naturellement ils ne mettaient sur les listes que les noms de leurs amis, et alors tout se passait, comme on dit, en famille.
Mais, en famille, les choses se passent quelquefois
fort mal. C'est ce qui arriva pour beaucoup de Conseils municipaux et de Conseils généraux.
Ainsi un préfet célèbre qui, malgré bien des protections, n'a pu rester en place, mais qui compte sur quelque ministre à poigne pour rentrer en grâce, a dépensé pour un concours régional : voitures, 5,100 fr.; timbres-poste, 2,621 fr., soit 13,105 lettres.
Quant au Corps législatif, dans les premières années, on avait si bien pris ses précautions, qu'il n'y était entré que cinq députés de l'opposition , en sorte que seuls ils parlaient, les autres n'ouvrant jamais la bouche.
Que MM. les Maires et MM. les Préfets soient de mauvais administrateurs , cela est fâcheux , mais les intérêts généraux du pays n'en souffrent pas.
Ainsi, par exemple, à Paris, dans la dérivation des eaux de la Dhuys, l'administration s'est trompée; elle paiera beaucoup plus cher qu'elle ne le pensait et n'aura que la moitié de l'eau sur laquelle elle comptait. Personne ne s'en préoccupe à Carpentras.
Il n'en est pas de môme du Corps législatif. Souvent une loi mal faite , une décision politique mal prise peuvent engager et compromettre les intérêts de tous.
Il importe donc que les députés soient gens compétents et indépendants.
Or, comment pouvaient-ils être compétents et indépendants? Compétents, on les choisissait ordinaire-
meut dans les grandes familles de Paris dont la fonction permanente est de dévorer le budget de l'État : au fils aîné une préfecture, au cadet une recette générale, au gendre tout au moins une place dans quelque ministère , et au dernier venu le Corps législatif.
Voyez les candidats officiels dont il est question ; celui-ci a fait à Paris un grand mariage ; celui-là exploite à Paris un journal ; cet autre est le fils d'un ancien grand avocat de Paris; ce quatrième est le gendre d'un ancien sous-gouverneur de la Banque à Paris ; le cinquième touche de trop près au gouvernement pour ne pas habiter Paris; enfin je ne trouve qu'un homme de la Gironde.
Dès lors comment pouvaient-ils connaître nos intérêts, nos idées, nos sentiments, vivant toujours loin de nous, en dehors de nous et dans un milieu si différent du nôtre '?
Indépendants! c'est ce qui leur était essentiellement interdit d'être.
M. le Préfet les recherche, les découvre, les examine, les accepte, les quitte, les reprend, les requitte, les rappelle, les lie, les relie, les produit, les retire, les reproduit, les soutient, les encourage, les excite, postule, écrit, menace, destitue, combat, succombe ou triomphe pour eux ; ils sont comme les rois dans la main de Dieu :
« Soit qu'il les élève, soit qu'il les abaisse, soit qu'il
» communique sa puissance, soit qu'il la retire à lui— » môme et ne leur laisse que leur propre faiblesse. »
Or, vous savez ce que Bossuet pensait des rois :
« En leur donnant sa puissance, il leur commande » d'en user comme il fait lui-même; et il leur fait voir » en la retirant, que toute leur majesté est empruntée, » et que pour être assis sur le trône , ils n'en sont pas » moins sous sa main et sous son autorité suprême.
» C'est ainsi qu'il les instruit, non-seulement par des » discours, par des paroles , mais encore par des effets » et par des exemples. »
Les députés n'avaient pas plus leur libre arbitre vis-à-vis du préfet que les rois vis-à-vis de Dieu.
Qu'un d'entre eux eût la moindre velléité de contrôler; qu'un jour, une fois, une seule fois une boule noire lui échappât, il était inscrit sur les tablettes et, aux élections suivantes, la porte lui était fermée.
Est-ce que vous n'en avez pas connu auxquels la porte a été fermée? Est-ce que, même aujourd'hui, vous n'en voyez pas au milieu de vous qui en sont la preuve vivante"?
En sorte que le gouvernement entendait que le contrôle ne fût confié qu'à des députés qui ne contrôleraient pas.
Supposez que vous soyez appelés à recueillir au
loin une riche succession, vos occupations ne vous permettent ni de la liquider ni de la gérer. Vous constituez un mandataire. Que diriez-vous d'un mandataire qui vous tiendrait ce langage : Je vous rendrai des comptes, c'est bien entendu; mais comme vous ne me paraissez pas en état de les comprendre , et que je ne veux pas avoir de difficultés avec vous . désignons un tiers pour les recevoir; d'accord. — Permettez, reprend le mandataire, c'est moi qui désignerai ce tiers et si je n'en suis pas content, j'en désignerai un autre, et ainsi de suite.
Où serait votre contrôle?
Il est résulté de tout cela que l'opinion publique n'a pu faire entendre sa voix librement nulle part , ni dans la presse , ni dans les réunions , ni dans les corps délibérants, et par suite le gouvernement a pensé que tout ce qu'il faisait était approuvé et que tout le monde était d'accord.
De là cette série d'erreurs, de fautes, de maladresses, de gaspillages, auxquels nous avons assisté depuis si longtemps; le public les blâmant très-secrètement, puis, sans discrétion, et enfin, portes ouvertes.
Devant les manifestations non équivoques de l'opinion publique, la presse, conduite par quelques esprits d'élite, s'est enhardie à braver les décrets de 1852 devenus bientôt incompatibles avec le courant politique du pays.
L'administration qui coulait des jours si charmants
aurait bien désiré conserver le lit de roses qui lui avait été donné, mais les meilleures choses ont leur fin.
Dans un intérêt d'état bien compris , liberté a été donnée à l'opinion publique de se produire dans la presse et dans les réunions.
Est-ce suffisant?
L'objet entier des prochaines élections est là.
L'influence des journaux et des réunions est grande; mais il ne faut pas en exagérer l'efficacité; c'est un bon stimulant, un excitant, un gardien inquiet et vigilant des libertés publiques, mais il faut quelque chose de plus substantiel. Or, ce quelque chose nous manque encore.
Les affaires du pays peuvent être critiquées, examinées, bien ou mal jugées dans la presse; elles ne s'y font pas et n'en reçoivent pas leur direction.
La presse n'est pour rien dans le choix des ministres, des magistrats, des fonctionnaires, dans les recettes et les dépenses, dans les actes d'administration, dans la politique extérieure du pays. Toutes choses lui arrivent accomplies.
Il est évident qu'il n'en est pas de même pour les corps délibérants. Sans doute, bien des choses leur sont présentées toutes faites, comme l'emprunt de M. Haussmann, qui est réalisé, mais qui n'est pas voté, et tant d'autres, mais, dans bien des circonstances, les députés, s'ils sont compétents et indépendants, peuvent intervenir et exercer leur contrôle.
Que le gouvernement veuille entreprendre une nouvelle guerre; qu'il autorise la ville de Paris à faire de nouveaux travaux, il faudra venir demander des fonds au Corps législatif. Si le Corps législatif résiste, il n'y aura ni guerre, ni travaux.
Il est vrai que pour que le Corps législatif résiste , il faut d'autres députés que ceux que MM. les Préfets traînent après eux dans les conseils de révision, comme pour les exhiber aux populations. Ce qui n'est digne ni des députés, ni des préfets, ni des électeurs.
Quand donc vous entendez dire que le contrôle existe, vous pouvez répoudre qu'il n'est pas efficace.
C'est cette efficacité qu'il faut assurer, soit par la manifestation éclatante de votre volonté, soit par des mandataires compétents et indépendants.
On vous parle de réformes dans la société, de refonte des lois, de nouvelles institutions; tout cela ne sera rien tant que les mêmes hommes qui , depuis seize ans, votent et revotent en silence, tantôt les mesures de sûreté générale, tantôt les emprunts, tantôt les expéditions, siégeront sur les mêmes bancs. Vous pouvez les comparer à ce célèbre mandarin, auquel un grand empereur disait : — Mandarin, fait-il jour"? — Certainement, Fils du ciel. — Xon, je crois qu'il fait nuit. — Certainement, Fils du ciel.— Peut-être ne fait-il ni jour ni nuit. — Sans doute il ne fait ni jour ni nuit, Fils du ciel.