‹ Les réformes sous Louis XVIChapitre 5 sur 39 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Deux mois après son avènement, le "20 juillet 4774, Louis XVI choisit Turgot comme ninistre de la marine, et, dès le 21 août, il le nomma contrôleur-général (ministre) des finances. Jl le savait très-partisan des réformes, et énergique dans l'exécution : on admirait son administration dans la province du Limousin, de 1761 à 1774; son passé paraissait répondre de l'avenir.

Après la première audience de Louis XVI, Turgot lui écrivit : « Votre majesté a bien voulu m'autoriser à mettre sous ses yeux l'engagement qu'elle a pris avec Elle-même de me soutenir dans l'exécution des plans d'économie qui sont en tout

(1) Voir à l'appendice, ch. 2.

temps, et aujourd'hui plus que jamais, d'une nécessité indispensable. Je me borne en ce moment, sire, à vous rappeler ces trois paroles :

« Point de banqueroutes ,

< Point d'augmentation d'impôts,

u Point d'emprunt.

• Point de banqueroute, ni avouée, ni masquée, par des réductions forcées.

« Point d'augmentation d'impôts ; la raison en est dans la situation de vos peuples, et encore plus dans le cœur de Votre Majesté.

« Point d'emprunts , parce que tout emprunt diminue toujours le revenu libre; il nécessite, au bout de quelque temps , ou la banqueroute, ou

l'augmentation des impositions Votre Majesté

n'oubliera pas qu'en recevant la charge de contrôleur-général, j'ai senti tout le prix de la confiance

dont elle m'a honoré mais, en même temps, j'ai

senti tout le danger auquel je m'exposais, j'ai prévu que je serais seul à combattre contre les abus de tout genre, contre les efforts de ceux qui gagnent à ces abus, contre la foule des préjugés qui s'opposent à toute réforme , et qui sont un moyen si puissant dans les mains des gens intéressés à éterniser le désordre. Je serai craint, haï même de la plus grande partie de la cour, de tout ce qui sollicite

des grâces Ce peuple auquel je me serai sacrifié

est si aisé à tromper, que peut-être j'encourrai sa

haine par les mesures que je prendrai pour le défendre contre la vexation Sa Majesté se souviendra que c'est sur la foi de ses promesses que je me charge d'un fardeau peut-être au-dessus de mes forces, que c'est à elle personnellement, à l'homme honnête, à l'homme juste et bon plutôt qu'au Roi que je m'abandonne. »

Louis XVI répondit, nous le croyons, par une lettre particulière qui indiquait les améliorations principales à faire. Nous la reproduisons à l'appendice (1).

Quoiqu'on pense de cette lettre, il est certain que Louis XVI accepta et convertit en ordonnances (2) toutes les propositions de Turgot, qui voulait faire exécuter immédiatement les réformes importantes. Nous allons en citer le plus grand nombre, et brièvement, car elles sont très-nombreuses.

Le 15 septembre 1774, il créa la liberté du commerce des grains dans tout le royaume. Il supprima la corvée en février 1776(3). Dans le même mois,

(1) Recueil de Lettres. . . par M. Feuillet de Conches. Appendice, chapitre 5. A.

Beaucoup de personnes, qui ont examiné spécialement la correspondance de Louis XVI, doutent cependant de Y authenticité de cette lettre.

(2) Voir à l'appendice , chapitre I», la liste des ordonnances, par dates, etc.

(3) Nous en parlerons plus loin. Appendice, chapitre 5 B.

il abolit les maîtrises et les jurandes, très-utiles au moyen-âge, mais devenues des sources d'abus et de procès (1). îl détruisit ou atténua certains privilèges des deux premiers ordres et retrancha un grand nombre de charges vénales.

Turgot abolit les douanes intérieures , les barrières municipales et seigneuriales dont la France était hérissée, et améliora le service des douanes frontières, en attendant une réforme plus complète. Il exempta d'enregistrement les baux de ferme jusqu'à vingt-sept ans, supprima la contrainte par corps solidaire pour lotis les contribuables (2), créa des percepteurs salariés par l'Etat et fit procéder à la révision des tailles et à la préparation d'un nouveau cadastre. Il arriva presque à l'équilibre des budgets, but vainement poursuivi avant et après lui. Il autorisa la Caisse d'escompte, qui escompta les billets à 4 0/0 et fut l'origine de la Banque de France.

Des messageries plus rapides furent créées. La Société de médecine fut fondée, et on y joignit un hôpital.

(1) Chapitre 11 ; appendice, chapitres Ier et 11. Un édit contresigné par Cluny parut en août et novemhre ; on croit e général qu'il avait rétabli l'ancien système , mais c'est une erreur, il ne contient que des modifications.

(2) Système de l'Empire romain, à jamais déplorable. Voir chapitre 12, Arrêt du Conseil, 3 janvier 17T5.

Nous ne pouvons citer ici les arrêts du conseil d'État motivés par ce grand ministre sur les matières d'intérêt public, on en compte 109(1).

Après avoir exécuté ces améliorations les plus importantes pour les finances, Turgot allait commencer les réformes générales. Voici quelle est notre pensée : il voulait arrêter, par le Roi , la révolution sociale, afin que le pouvoir fût libéral, « et que l'expérience apprît au peuple les avantages d'une sage liberté. »

Dans une histoire récente et très-estimable sur l'administration de la France (2), l'auteur trace un portrait de Turgot que nous croyons véritable, mais il se trompe en disant, comme la plupart des historiens, que ses idées n'allaient pas jusqu'à la conception d'un gouvernement libre (3) , qu'il n'admettait qu'un roi et des sujets, sans corps intermédiaires.

Le mémoire de Turgot prouve le contraire; en voici le résumé : « Les provinces, qui ont des États, sont loin de pouvoir opérer tout le bien qu'il serait à désirer. Votre Majesté peut donner aux autres provinces, qui n'ont pas du tout de constitution, une constitution mieux organisée. Il faudrait imaginer un plan qui liât les individus à leurs familles,

(1) Voir ses ouvrages.

(2) M. Dareste, chez Pion, 1872.

(3) P. 6, 32 et autres.

les familles au village , le village et les villes à l'arrondissement, les arrondissements aux provinces et les provinces à l'État. »

Il accordait immédiatement l'élection par les propriétaires, sans distinction d'ordres.

Les membres des municipalités du premier degré seraient élus par les propriétaires fonciers de la commune ou de la paroisse. Tout propriétaire justifiant de 600 1. de rente, aurait voix de citoyen; 1001. de rente, donneraient seulement un sixième de voix. Turgot attribuait ainsi l'électorat aux seuls propriétaires fonciers.

Les membres des municipalités auraient choisi les députés d'arrondissements; ceux-ci auraient nommé les députés de province, et ces derniers, les députés de la grande municipalité, qui devait remplacer les États généraux.

On voit que les assemblées provinciales se trouvaient comprises dans cette constitution.

Turgot n'oublie rien, dans son plan; il crée un système général d'instruction et d'assistance publique.

« La grande municipalité, Sire, la municipalité générale de la France compléterait l'établissement des premiers degrés, ce serait le faisceau, par lequel se réuniraient, sans embarras, dans les mains de Votre Majesté tous les fils correspondants aux points les plus reculés et les plus petits de votre royaume. »

Il s'agissait donc bien de créer un gouvernement fondé sur la propriété , et les assemblées auraient, certes , formé des corps intermédiaires entre le peuple et le Roi.

C'est ainsi que Turgot laissait de côté , le passé et la tradition : il voulait évidemment la destruction des trois ordres, pour arriver à ce qu'il appelait l'unité administrative et politique. Il allait droit au but et disait au Roi : « Vous devez gouverner comme Dieu, par des lois générales. »

Louis XVI avait examiné avec la plus grande attention les projets de Turgot et y avait ajouté des notes intéressantes.

Ces projets lui semblaient dangereux : « partant d'un homme qui a de bonnes vues, sa constitution aurait bouleversé l'état actuel (4). »

Dans une note du 5 février 1778 , Louis XVI disait : « ce système d'élection est le moyen de faire des mécontents des non-propriétaires, et si on permet à ceux-ci le droit de s'assembler, ce sera une semence de désordre. » Il prévoyait déjà le suffrage universel. Louis XVI termina ainsi ses notes : « Le passage du régime aboli au régime que M. Turgot

(1) Nous verrons que Louis XVI, en 1786, jugea ces réformes nécessaires et les approuva dans les Mémoires de Calonne, qui les proposait aux Notables, au moins pour la partie concernant les Assemblées provinciales (mémoire Ier, voir au ch. 13). Alors l'élection devait remplacer partout le droit du roi.

propose actuellement, mérite attention: on voit bien ce qui est, mais on ne voit qu'en idée ce qui n'est pas ; et on ne doit pas faire des entreprises dangereuses 'si on n'en voit pas le but. »

Turgot voulait donc immédiatement opérer cette révolution, et Louis XVI recula.

D'ailleurs , ce mémoire effraya beaucoup de personnes. La cour et le ministère le combattirent, sauf Malesherbes, qui toutefois le défendit bien mal, en disant toujours qu'il voulait se retirer.

On sait que de graves séditions avaient eu lieu en 1775 (1) à Dijon, à Pontoise, à Versailles, même à Paris, au sujet de l'édit sur la libre circulation des grains.

Turgot et le Roi reconnurent bien que ces émeutes avaient été fomentées par des intérêts particuliers. Elles furent assez promptement réprimées; Louis XVI avait secondé avec vigueur son ministre dans cette affaire si difficile. On a tort d'attribuer la disgrâce de Turgot à ces séditions, car ce ne fut qu'après une année écoulée (dix-huit mois de ministère), qu'il tomba devant les attaques publiques ou secrètes de la cour, de Maurepas et surtout du Parlement.

On était parvenu, dit-on, à le perdre auprès du

(1) Appendice au ch. 5. Arrêté, 1775.

Roi par des mensonges odieux; son écriture (1) fut imitée et on présenta à Louis XVI une correspondance renfermant des sarcasmes contre la Reine, Maurepas et le Roi lui-même.

Turgot s'était bien attendu aux oppositions de toute nature. Il savait d'ailleurs que le ministère était paralysé par des divisions, et il avait averti le Roi des résistances du Parlement, lorsqu'il en avait combattu le rappel.

On n'ignore pas combien Louis XVI l'aimait et l'estimait (2). Il avait été séduit par 'ses éminentes qualités, par son désintéressement, son courage et sa sincérité, mais il ne consentit pas à exécuter les réformes radicales proposées par lui et le congédia en mai 4776 ; il dût le regretter plus tard.

Novateur désintéressé, Turgot était indépendant de tout le monde, de la secte des économistes, comme de celle des philosophes; et, quoiqu'on ne le dise pas dans la plupart de ses biographies, il resta chrétien, au milieu de cette société si peu chrétienne. M. de Loménie (3) cite une phrase qu'il prononça devant Dupont de Nemours. Nous la re-

(1) Œuvres de Turgot, t. Ier, p. 111, d'Angevillers dit que Louis XVI lui fit part de ses griefs contre Turgot.

(2) Œuvres de Turgot, t. Il, p. 350, Louis XVI a longtemps défendu Turgot, l'a toujours aimé et Ta regretté vivement , dit Dupont de Nemours dans ses Mémoires.

(3) Correspondant du 25 août 1875, p. 807.

produisons : « On prétend que je suis encyclopédiste et économiste; je ne suis point encyclopédiste, car je crois en Dieu; je ne suis point économiste, car je ne voudrais pas de roi. » Cette phrase avait été transmise au marquis de Mirabeau par Dupont de Nemours.

On le trouvait absolu dans ses idées, il est vrai, et sa franchise dans les salons allait jusqu'à la rudesse ; mais dans l'exécution, il avait mis plus de prudence et de sagesse qu'on ne le croit ; il avait cherché à habituer nos populations de province à la vie de liberté.

Quelques-uns reprochent aujourd'hui à Turgot de ne pas avoir commencé par les États généraux ; nous répondrons qu'il voulait faire de suite les réformes par le Roi lui-même, et remplacer les États généraux par la grande Municipalité.

En 1776, les hommes expérimentés et clairvoyants ne pouvaient-ils pas déjà craindre beaucoup de la réunion des États généraux? Le Roi, la cour et les ministres et, nous le croyons, même Necker, y avaient toujours résisté, de 1774 à 1788; nous verrons qu'à cette dernière époque tout le monde, le clergé lui-même, la réclama, mais chacun dans un sens différent. Turgot et Louis XVI n'avaient-ils pas eu le pressentiment de l'avenir?

On reconnaît en général dans Turgot un grand

ministre ; seul, il eût, peut-être , comme nous l'avons dit, empêché la révolution. Et cependant Louis XVI se crut obligé de ne pas le conserver ; nous verrons qu'on lui fera le même reproche pour Necker en 4781, pour Galonné en 1786, pour Brienne en 1788, à peu près dans les mêmes circonstances.

Louis XVI pouvait-il se défendre de ne pas l'avoir soutenu contre le Parlement et l'opinion générale ? Aujourd'hui même nos meilleurs auteurs (t), tout en approuvant Turgot, disent que ses réformes étaient radicales et prématurées en 1776. Necker fit-il mieux de tourner les difficultés? nous savons à quels résultats il nous conduisit.

Aujourd'hui, il nous est permis de dire que Turgot avait présagé l'avenir, et que son courage et son énergie pouvaient dominer les événements. Nous considérons sa mort, en 1781, comme un grand malheur pour la France.

(1) M. Hesse, Conseiller Général de la Somme. Administration provinciale et communale. Paris, Dumoulin, 1870. M. Dareste et d'autres encore.

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