MARINE.— AFFAIRES ÉTRANGÈRES (1).-— DE SARTINES. — DE VERGENNES
Nous réunissons ces deux ministères qui furent excellents; leur histoire sera presque commune, à cause de la guerre avec l'Angleterre pour l'indépendance des Etats-Unis, et des alliances que nous avons formées avec la plus grande partie de l'Europe.
Les réformes principales sur la marine ont eu lieu sous le ministère de M. de Sartines. Né à Barcelone, d'une famille française, il avait été d'abord conseiller au Châtelet de Paris, puis lieutenantcriminel et maître des requêtes; en 1759, il remplaça Bertin comme lieutenant de police. Cette
(1) Voir l'Appendice, ch. 2.
administration l'a rendu célèbre : on se souvient de sa finesse et de sa sévérité.
Louis XVI voulait s'occuper spécialement du ministère de la marine , et croyait qu'il lui serait facile de s'entendre avec ce vigilant fonctionnaire : nous verrons qu'il ne s'était pas trompé.
Au commencement de son règne, on devait déjà prévoir une guerre avec l'Angleterre; il fallait nous relever de nos précédents désastres, dont nous n'avions pas perdu la mémoire. Un ministre, comme Sartines , a su réorganiser, recréer nos ports principaux de 1778 à 1780, et rendre notre marine plus puissante que celle de l'Angleterre ; personne n'ignore qu'elle a contribué , pour la plus grande part, à l'indépendance des Etats-Unis.
Le duc de Praslin, à la fin du règne de Louis XV, laissait à ses successeurs les éléments d'un prompt et entier rétablissement des armées navales de la France. Mais on reconnaît que, sous Louis XV, « la paresse et l'indolence avaient ouvert la porte à l'indiscipline, au désordre et à la fraude (1). La faveur et les passe-droit avaient enfanté les cabales et fomenté les mécontentements; le patriotisme, le désintéressement, le véritable honneur des Tourville, des d'Estrées avaient, pendant le xvnie siècle, fait
(1) Histoire maritime de la France, par M. Léon Guérin, six volumes in-8°, édition Dufour, Paris, 1856. Ouvrage excellent, nous y ayons puisé les meilleurs renseignements. Voir t. V, p. 4.
place à l'orgueil exclusif d'une noblesse oisive, ignorante et énervée, à l'esprit personnel et aux calculs purement mercantils. »
Le choix d'un magistrat sévère semblait nécessaire pour dompter l'esprit d'insubordination qui régnait dans le corps de la marine. Sartines seconda les goûts de Louis XVI , et marqua son ministère par de grandes et utiles réformes.
Les ordonnances principales, du 27 septembre 1776(1), ont réparé de graves inconvénients. Nous en citerons un seul exemple : d'après l'ordonnance de 1689, les officiers de marine n'étaient admis à aucun détail d'arsenal ni de construction, sans le bon plaisir de l'intendant , du commissaire et souvent du moindre écrivain. Nous donnons dans notre appendice ces ordonnances; on en reconnaîtra toute l'importance.
« Les ordonnances de Sartines, en 1776, ajoute M. Léon Guérin, font époque dans l'histoire maritime de la France, et de même que les institutions fondamentales des deux Colbert, de même que les ordonnances et les règlements qui suivirent en 1786, elles sont restées la pierre angulaire , le point de départ du système administratif et de la jurisprudence, qui régissent encore à présent la marine de l'Etat. »
(1) Histoire maritime de la France, p. 5. Voir à l'Appendice ch. 6 A.
On étudia, en 1777 et 1778, les plans en vue d'une nouvelle guerre navale. On travailla à mettre en état les vaisseaux déjà existants et à en construire de nouveaux. Louis XVI voulait rendre à la ville de Cherbourg son ancien rang de place maritime ; de nouveaux ouvrages s'élevèrent pour protéger Brest; on fit aussi des travaux à Toulon et dans plusieurs ports secondaires, particulièrement à Port-Vendres (1).
Parmi le personnel des officiers de marine, on mit à l'écart les moins capables et on les remplaça par ceux dont on espérait quelque avenir; en effet, quelques-uns s'élevèrent jusqu'aux plus hauts grades de la marine.
Le 4 juillet 1776, les colonies anglaises d'Amérique avaient proclamé leur indépendance, sous le nom des Etats-Unis. L'entraînement de la France, en faveur de ce peuple nouveau-né ne pouvait être arrêté : le 7 février 1778, Louis XVI reconnut les Etats-Unis. Gérard de Rayneval , accueilli avec enthousiasme en Amérique, conclut avec cette jeune République un traité d'amitié et de commerce.
Le 17 juin suivant, eut lieu le premier combat. Une frégate anglaise, VArêthuse, avait tiré le premier coup de canon, mais la frégate Belle-Poule,
(1) M. de Sartines y tenait comme Vauban.
commandée parla Clocheterie,la réduisit après une lutte sanglante de cinq heures et l'obligea à se replier sur l'escadre anglaise. Dans sa fuite, l'Aréthuse avait essuyé plus de cinquante coups dé canon sans en riposter un seul.
Cette brillante affaire excita l'enthousiasme de notre gouvernement et du peuple français. Ce fut l'heureux commencement d'une guerre vraiment nationale.
Deux ordonnances (1) eurent pour but de stimuler le zèle des marins. La première portait abandon entier des bâtiments de guerre et corsaires enlevés sur les ennemis, aux commandants , étatsmajors et équipages, qui s'en étaient emparés; le tiers de la valeur des navires marchands et de leurs cargaisons était appliqué à la Caisse des invalides de la marine. La seconde ordonnance renouvelait et étendait les avantages , promettait des marques de distinction. L'effet de cette ordonnance fut remarquable : des compagnies d'actionnaires s'organisèrent , et il en sortit de véritables escadres.
Kerguelen, officier très-distingué, dit dans une brochure publiée sous la République : « Nous n'avions pas eu, en 1776 , plus de trente vaisseaux en bon état, et dès 1779, nous avons balancé les forces
(1) Elles ne sont pas indiquées clans le recueil d'Isambert.
navales de l'Angleterre (1). Or, nous pouvons affirmer qu'au commencement des hostilités, nos forces s'élevaient à 64 vaisseaux de guerre armés, sans compter les frégates et les bâtiments inférieurs. Le nombre devait encore s'accroître. »
Des escadres importantes de France et d'Angleterre furent en présence, sous les ordres d'amiraux distingués, le comte d'Orvillers et Keppel, devant l'île d'Ouessant. La victoire est restée aux Français: ce fut l'opinion générale de la France et de l'Europe; l'effet moral devint immense en nutre faveur. Les combats de détails furent très-nombreux. Mais c'était en Amérique que les événements les plus graves s'accomplissaient. M. d'Estaing , viceamiral, commandait, et on sait quels services il a rendus; beaucoup d'autres officiers se sont signalés à la même époque : ils sont connus de tout le monde. Le marquis de Bouille combina une brillante entreprise, prit ses mesures avec beaucoup de précision et de courage, et s'empara de l'île importante de la Dominique avec la garnison; mais, quelques jours après , il reçut malheureusement une décision du ministère qui le remplaçait par M. d'Estaing.
Pendant cette première année de la guerre,
(1) 11 ajoute : Nous avions en 1789 une marine puissante; elle s'est, pour ainsi dire, anéantie pendant la République.
1778, les succès avaient été : en Europe, pour la France; aux Indes orientales, pour l'Angleterre ; balancés en Amérique. L'Espagne s'unit à la France en 1770 ; leurs flottes se joignirent dans l'Océan.
Cette année fut glorieuse pour nous. D'abord on réussit dans les actions secondaires , puis la bataille de Grenade fut gagnée par d'Estaing; le lendemain une action plus importante encore se continua valeureusement et fut soutenue par les plus brillants officiers, entre autres : La Motte-Piquet, deMontaut, Dampierre, Breugnon, Sufïren. L'île de Grenade était conquise.
Le 18 décembre 1779, La Motte-Piquet avait fait face de toutes parts avec trois vaisseaux, à quatorze navires de nos ennemis. Tous les comptoirs anglais sur la côte occidentale d'Afrique furent successivement détruits, et leurs bâtiments de commerce pris ou brûlés.
Enl780,les négociations, admirablement dirigées par M. de Vergennes, créèrent une ligue maritime armée par la Russie, la Suède et le Danemark. La France possédait 79 vaisseaux de ligne, dont 4 de cent dix canons, 59 frégates et nombre de bâtiments inférieurs : en tout, 285 bâtiments de guerre.
A cette époque, le lieutenant-général Guichen, l'un des plus habiles marins de ce temps, réussit dans plusieurs actions , surtout les 15 et 19 mai auprès de Sainte-Lucie.
La France, nous le savons , envoya alors une petite armée , sous les ordres du général de Rochambeau, avec une escadre nouvelle.
D'Estaing était hostile à la cour; Louis XVI l'abandonna ; il fut obligé de se retirer et de prendre sa retraite.
En même temps, Sartines cessa d'avoir le département de la marine, et se retira dans la Catalogne, sa patrie, où l'accompagnait l'estime générale. On a reproché à Sartines d'être indécis, de ne donner que des instructions timides et ambiguës et de manquer d'énergie. Ces reproches ne sont pas mérités. Il est certain qu'il a su relever la puissance navale de la France, sans jamais la compromettre (1).
On a rendu justice à son activité, à ses talents spéciaux , mais en même temps, on disait que, n'ayant pas étudié autrefois cette partie de l'administration, il ne pouvait pas remplir toute la tâche. Nous savons qu'en France, surtout sous Louis XVI, les ministres avaient beaucoup d'amis lorsqu'ils arrivaient au pouvoir, mais que bientôt ils avaient un plus grand nombre d'ennemis, principalement à la cour.
Nous croyons que Sartines sortit du ministère,
(1) Il avait confié la direction des ports et arsenaux au chevalier de Fleurieu, dont le mérite était bien connu.
parce que Necker ne voulait pas conserver parmi ses collègues un homme aussi capable, et qui ne voulait pas céder facilement lorsqu'il croyait avoir raison.
« Il se vit obligé, en 1780(1), dans une circonstance toute particulière, pour ne pas laisser manquer le service, de tirer sur le trésor royal environ 12 millions, au-delà du crédit qui lui avait été accordé.
« Il se réservait de faire agréer à Louis XVI, dans un prochain travail, une dépense dont la légitimité ne pouvait être contestée, et qui ne devait d'ailleurs être acquittée que dans un terme éloigné. Necker, directeur général des finances, se hâta d'aller à Versailles dénoncer le fait au roi, comme apportant un grand dérangement dans l'ordre établi pour l'acquit de toutes les dépenses. Le monarque paraissant, en cet instant, disposé à excuser le ministre attaqué, Necker insista avec acharnement et finit par signifier qu'il fallait opter entre sa retraite ou le renvoi de Sartines, avec lequel il était décidé à ne plus avoir de rapports. Louis XVI se trouva dans un embarras qu'il n'avait pas encore éprouvé. Maurepas, à qui il s'en rapportait à cette époque, sur tous les points, était retenu à Paris par la goutte; il fut consulté et le roi finit par abandonner
(t) Biographie universelle, Sartines, tome 40, page 442.
Sartines qui, en conséquence, fut disgracié (1 4 octobre 1780). Necker vainqueur dans cette lutte, eut de plus, la satisfaction de faire arriver au ministère de la marine un de ses amis, le marquis de Castries. »
M. Léon Guérin, qui a étudié tout ce qui concerne la marine, justifie avec raison Sartines :
« Necker (1) l'avait accusé d'avoir excédé de 17 millions les ordres du roi, et d'avoir fait du ministère de la marine un gouffre, où le trésor public s'engloutissait tout entier; mais Sartines démontra que les 17 millions avaient été consacrés par ordres exprès, quoique secrets, du roi, à secourir les Américains. 11 démentit en même temps les bruits répandus par Necker, qu'il jouissait de 800,000 livres de rente, défiant qu'on lui en trouvât plus de 20,000 livres, malgré les hautes charges dont il avait été investi et déclarant abandonner le surplus aux hôpitaux, si surplus il y avait. Louis XVI, que Necker avait trompé, violenté, eut des regrets, versa même, dit-on, des larmes, mais la disgrâce d'un des plus habiles administrateurs qu'ait eut la marine, était consommée » (2).
(1) Léon Guérin, tome V, page 319,
(2; Quand il s'agit d'un protestant ou du protestantisme, M. Guizot commet les plus grandes erreurs. Dans sa nouvelle Histoire de France, v, p. 358, il a imprimé ceci : « L'insuffisance des résultats militaires obtenus sur terre et sur mer, en compa-
Le maréchal de Castries fut appelé le 14 octobre au ministère de la marine. On venait d'obtenir l'alliance de la Hollande, indépendamment de la neutralité armée des puissances du Nord.
Dans les mers de l'Europe, les succès avaient été douteux et partagés en 1781. Mais en Amérique nous fûmes heureux; la ville importante d'Yorkstown, assiégée par l'armée de terre , que commandaient Washington, Lafayette, Rochambeau, et par notre flotte dirigée parle comte de Grasse, capitula. L'armée anglaise se rendit avec Cornwalis ; l'indépendance des Etats-Unis parut assurée.
Les combats de détail étaient, en général, à l'avantage de la France.
Pourtant, en avril 1782, le comte de Grasse eut le malheur de perdre la bataille des Saintes et de la Dominique; il se rendit lui-même aux Anglais, sans avoir songé, comme certains amiraux, à faire
raison des dépenses et du déploiement des forces, la lenteur et la mauvaise direction des opérations avaient été attribuées en France comme en Amérique, à l'incapacité des ministres de la guerre et de la marine, le prince de Montbarrey et de Sartines. Les finances avaient jusqu'alors suffi aux énormes charges qui pesaient sur le trésor, on en faisait à bon droit honneur à l'habileté de M. Nec-
ker »
M. Guizot a oublié que Sartines est sorti du ministère, parce que Necker lui a refusé les fonds qui étaient nécessaires à la marine, et on voit même plus tard que M. de Castries, son successeur, n'a pas pu les obtenir.
sauter son vaisseau. Il donna ainsi le premier exemple d'un amiral français, accomplissant ce triste acte de soumission (1).
Malgré cet échec, nos affaires ne déclinèrent pas sur le continent. On ne perdit aucune des conquêtes faites aux Antilles.
Lapeyrouse, dont le nom est resté célèbre, fit une expédition très-heureuse dans la baie d'Hudson ; puis, cette même année, nous trouvons les actions mémorables des Latouche, de Grimoard, Borda, Montguyot, Kergariou, Locmaria et autres.
C'est alors qu'apparut, de 1782 à 1783, le premier marin de l'époque, un génie admirable, le Bailli de Suffren, l'émule des Duquesne, des Tourville et des d'Estrées. On sait qu'il triompha presque toujours dans la mer des Indes; nous citons seulement Trinquemalé et Gondelour. Bientôt arrivèrent les nouvelles de la paix. Le Bailli de Suffren rentra en France et devint l'idole du peuple ; il mourut en
Le traité du 20 mai 1783 assurait à la France Tabago dans les Antilles, la rivière du Sénégal et ses dépendances; les forts Saint-Louis, Podoc, Galam, Arquin et Portandick sur la côte d'Afrique; les districts de Valanour et de Bahour dans l'Inde
(1) Cependant nous ne devons pas oublier qu'il avait gagné la bataille de Chesapeack.
pour servir d'arrondissement à Pondichéry, et quelques territoires avoisinant Kaiïkal. La France et l'Angleterre se rendaient d'ailleurs toutes les autres conquêtes qu'elles avaient pu faire l'une sur l'autre. La ville de Dunkerque était affranchie des conditions qui pesaient sur elle depuis la paix d'Utrecht. L'indépendance des Etats-Unis, cause première de la guerre , était solennellement reconnue par un traité spécial. On avait donc effacé le honteux traité de 1763.
Il n'est pas inutile de comparer Sartines et de Castries. Du temps de Sartines la plupart des travaux avaient commencé sur tout le littoral; de Castries, quoique fortement soutenu par Necker, n'a fait construire, en 1781-82, que neuf vaisseaux, tandis que, de 1778 à la fin de 1780, Sartines, malgré les difficultés suscitées par le directeur des finances, en avait fait construire 20, plus du double. On peut citer le navire le Sceptre, monté par Lapeyrouse pour l'expédition brillante de la baie d'Hudson. Il avait été bâti et mis en état de tenir la mer en 105 jours, sans compter 6 autres vaisseaux de premier ordre remis à neuf.
On doit ajouter que Sartines n'avait sous son ministère que des succès à constater, tandis que le maréchal de Castries, soit qu'il fut moins heureux ou moins bien obéi, devait malheureusement compter la grande défaite navale de la Dominique et des
Saintes, en 1782, défaite dont les victoires de Suffren ne purent consoler notre orgueil.
Le 14 avril 1785, sur la proposition du contrôleur général des finances, de Calonne, on avait institué une nouvelle compagnie des Indes.
On s'attendait à une guerre, surtout entre l'Empereur et la Hollande. Tout le monde armait alors ; grâce à la réputation de loyauté et à l'habileté politique de Vergennes, Louis XVI fit conclure, le 8 novembre 1785, un traité de paix entre l'Empereur et les Provinces-Unies, puis termina ses négociations par un traité d'alliance offensive et défensive entre la France et la Hollande.
En même temps , des travaux importants furent entrepris dans les ports, à Lorient, au Boul, à Agde. Port-Vendres , Bayonne, La Rochelle, Rochefort, Brest. Puis on arrêta pour le Havre des plans plus considérables encore. Une nouvelle ville devait être bâtie, au centre de laquelle trois superbes bassins auraient reçu des bâtiments de guerre et de commerce.
Enfin , des ouvrages plus étendus étaient commencés et avancés à Cherbourg. Louis XVI vint lui-même, en 1786, examiner l'état des travaux (1). ■ Il monta à bord du vaisseau commandant, le
(1) On sait qu'au Havre, à Cherbourg, à Rouen et dans toute la Normandie, les populations accueillirent Louis XVI avec grand bonheur.
Patriote (4), de 74 canons, cloué, chevillé et doublé en cuivre, chose nouvelle en France. Des acclamations avaient salué le roi à son arrivée, les mêmes retentirent à son départ le 26 juin. »
A la même époque, on creusait, dans l'intérieur de la France, les canaux de Narbonne, de Saint- Quentin, du Charolais, de la Bourgogne et de la Franche-Comté, qui se reliaient avec nos ports.
Nous avons déjà dit que de Vergennes avait fait des négociations et des traités très-avantageux pour la France, mais les Anglais obtinrent une modification fâcheuse au traité de 1783 : l'acte de commerce du 10 novembre 1786 iJ2). Nos voisins d'Outre -Manche avaient trouvé le moyen de faire entrer leurs produits dans nos ports , tandis qu'ils ne recevaient point nos marchandises supérieures aux leurs, mais alors beaucoup plus chères.
Notre ministre des affaires étrangères fut plus heureux dans son traité avec la Russie et la Hollande.
Pour stimuler le commerce avecle Nord, Louis XVI accorda des exemptions et des primes aux armateurs. Il s'intéressait beaucoup de ses deniers dans
(1) De semblables mots étaient alors populaires: les personnes du monde surtout les employaient très-souvent.
(2) Nous en parlerons dans le chapitre XV.
les affaires de la navigation commerciale, et engageait la noblesse à le suivre dans cette voie.
Parmi les améliorations dont Louis XVI désirait doter la France, nous ne devons pas oublier la circumnavigation dans l'intérêt de la science et du commerce. Passionné pour la géographie, le roi voulait ouvrir les voies à la nouvelle Compagnie des Indes. Personne n'ignore qu'il avait appliqué ses loisirs à dresser le plan et à tracer les instructions d'un voyage; il se chargeait personnellement des frais. « Louis XVI (1) en remit la conduite à un marin selon son cœur, à la fois habile, brave, désintéressé, une âme aussi douce et généreuse qu'intrépide et élevée, à l'illustre Lapeyrouse, un des héros de la guerre de l'indépendance de l'Amérique. Il eut avec lui de fréquents entretiens , discuta le projet d'expédition, émargea de sa main les instructions ; il lui recommandait surtout de ne jamais faire usage, le premier, de ses armes contre les populations nouvelles qu'il allait visiter. — « Apportezleur, leur disait-il, tout ce que l'Europe et la civilisation renferment de bien ; ne leur montrez pas ce qu'elles ont inventé de funeste pour l'humanité. »
On connaît l'histoire de ce voyage, ses heureux résultats et sa triste fin ; les détails seraient d'ailleurs en dehors de notre sujet.
(1) LéonGuérin, t. V, p. 165.
Un autre navigateur célèbre, d'Entrecasteaux était parti en même temps que Lapeyrouse, pour les mers de la Chine, dans l'intérêt du commerce français. Il devait être, à son retour, gouverneur des îles de France et de Bourbon.
De Castries, malgré la paix, montra de l'activité. Pour plaire au roi, il voulut refondre l'organisation maritime, et travailla surtout à établir l'uniformité dans les écoles d'hydrographie, de pilotage et de navigation. Le nouveau code de la marine, commencé en 1784, porte la date de '1786; dans le recueil d'Isambert se trouvent vingt-quatre ordonnances du 1er janvier 4786, qui ont complété ce code.
Nous allons enfin rappeler un fait important: la modification de l'inscription maritime (1). L'ordonnance du 31 octobre 1784 a réglé que les hommes inscrits seraient désormais tenus de servir sur les vaisseaux du Roi successivement et à tour de rôle, ce qui rendit la levée plus individuelle et moins oppressive pour certaines côtes de la mer ; l'inscription se trouvait ainsi éparpillée sur toute l'étendue du territoire maritime. On ne devait plus inscrire, comme autrefois, les gens de la même famille en même temps, afin qu'ils ne fussent pas pris ensemble. La durée du service était auparavant laissée
(lj Voir à l'appendice, ch. 6, B.
indéfinie au caprice des gouvernants; l'ordonnance de 1784, la limita à l'âge de 60 ans.
Ceux qui avaient choisi la marine pouvaient être déclassés, quand ils le voulaient. Des avantages étaient réservés aux pères de famille et gens mariés. On permettait des substitutions, on fixait les motifs d'exemption, les pensions ouïes soldes de retraite des matelots invalides ; les familles des hommes morts sur nos navires et sur nos corsaires recevaient des gratifications. Il n'y avait plus d'arbitraire : les peines contre les déserteurs étaient adoucies. On devait encore, au code du maréchal de Castries, les bases fixes des canonniers, matelots (4), etc. Ce code avait retiré aux officiers militaires la comptabilité à bord des vaisseaux, afin de les laisser tout entiers à l'étude et à la pratique de leur métier.
Sous Louis XVI, en 1789, le nombre des gens de mer s'élevait à 90,818 individus classés ou destinés à l'Etat, sans y comprendre 9,179 capitaines, maîtres et pilotes, 878 volontaires, 21,244 matelots et officiers invalides, et 13,292 ouvriers pour les arsenaux de la marine.
Il y avait alors 81 vaisseaux de ligne de 64 à 118 canons, 68 frégates de 28 à 44 canons et un grand nombre d'autres navires. Le chiffre
(1) Voir les ordonnances du 1« janvier 1786.
total s'élevait, au moment de la Révolution, à 291 bâtiments de guerre et 13,300 canons.
La marine anglaise était moindre que la nôtre.
« Notre artillerie était la mieux servie et la plus redoutable de toutes les puissances maritimes. Les vaisseaux français offraient l'échantillon le plus fin, le plus vaste et le plus solide, modèles enviés de l'Angleterre elle-même. C'est en cet état florissant que la Révolution trouvait la marine française. On sait ce qu'elle en fit (1). »
Louis XVI, à cause de la puissance de sa marine, de l'habileté et de la loyauté de son ministre des affaires étrangères, de Vergennes, était devenu, en 1787, médiateur dans toute l'Europe. Il avait suspendu la guerre entre la Russie et la Turquie. Fox, le plus éminent des orateurs Anglais, pouvait s'écrier, en janvier 1787, dans les Communes: « de Pétersbourg à Lisbonne, si on en excepte la Cour de Vienne, la Cour de France prédomine dans tous les cabinets de l'Europe ; » et il ajoutait : « Le cabinet de Versailles présente au monde le paradoxe le plus incompréhensible ; c'est le plus stable, le plus constant et le plus inflexible qu'il y ait en Europe. Depuis plusieurs siècles, il poursuit le même système, invariablement, et cependant la
(l)On peut en lire l'histoire dans l'ouvrage de M. Léon Guérin.
nation française passait pour la plus légère de l'Europe. »
Malheureusement, de Vergennes mourut le 43 février 4787. Ce fut une perte pour la France ; on ne pouvait le remplacer.
Notre guerre civile, morale et intellectuelle, commença dès 4788; il ne faut donc pas s'étonner de voir, dès ce moment, notre puissance extérieure diminuer considérablement.