CHAPITRE YÏI
Les succès nombreux et signalés de la marine sons Louis XYI frappent tout le monde; mais, comme il n'y a pas eu de guerre continentale, les historiens ont peu parlé de l'armée de terre : ils ont cité seulement Rochambeau., Lafayette et leurs campagnes glorieuses. La rénovation presque totale de l'administration de la guerre, qui est due aux ministres de Louis XVI, est passée presque inaperçue; cependant les ordonnances sont nombreuses , motivées avec soin , et doivent être étudiées.
Les ministres deîla guerre furent des hommes remarquables, qui se sont illustrés sous bien des rapports, et nous signalerons parmi eux le ma-
réchal de Muy, MM. de Saint-Germain et de Ségur (4).
Louis XVI choisit de Muy presque en même temps que Turgot, de Sartines, de Vergennes, et Malesherbes (2). Le maréchal avait servi d'abord dans la guerre de 4734; puis on le vit à la bataille de Fontenoy, et dans les campagnes postérieures, où il s'était signalé glorieusement.
Louis XV lui ayant proposé ce ministère, il avait répondu, dit-on : « Je n'ai jamais eu l'honneur de vivre dans la société particulière de Votre Majesté ; par conséquent, je n'ai jamais été dans le cas de me plier à beaucoup d'usages, que je regarde comme un devoir pour ceux qui la forment. A mon âge , on ne change point sa manière de vivre. Mon caractère inflexible transformerait bientôt en blâme et en haine le cri favorable du public, dont Votre Majesté a la bonté de s'apercevoir; on me ferait perdre ses bonnes grâces, et j'en serais inconsolable. Je la prie de choisir un sujet plus capable que moi. »
Quelques personnes doutent de l'authenticité de cette lettre; mais il est certain qu'elle était tout-à-
(1) On trouve sur eux îles renseignements exacts, plutôt dans les biographies particulières que dans les histoires générales.
(2) On attache une trop grande importance à Maurepas : il devait exercer peu d'influence sur ces ministres, ainsi que sur leurs successeurs, de Saint-Germain, Necker.
fait conforme à ses idées. De Muy accepta ces mêmes fonctions de Louis XVI. Il était religieux , juste et quelquefois sévère jusqu'à l'austérité (1); son caractère fut remarqué et ne plut pas à la cour.
De Muy s'est occupé avec beaucoup de détail des régiments provinciaux et du recrutement de l'armée (2). Son ordonnance du 3 octobre 1774 (3) sur l'artillerie est considérée comme importante. Une ordonnance du 15 juillet 1775 concerne l'administration de la masse des militaires. Chaque mois, les fonds devaient rester entre les mains du trésorier général des guerres, pour acquitter les dépenses de l'habillement et de l'équipement des troupes sur les ordres du secrétaire d'État de la guerre (4).
Un bref du pape dispensa alors les troupes de Sa Majesté d'observer le maigre (10 mai 1775), décision très-heureuse.
Le 10 octobre 1775, de Muy mourut d'une opération de la pierre. Il fut remplacé immédiatement
(]) II a laissé, dit-on, îles manuscrits sur l'administration.
(2j V. Ordonnance de 1774.
(3) Elle n'est pas imprimée dans Isambert, le litre seul s'y trouve.
(4.) Ordonnances militaires, Bibliothèque nationale :
« Art. 4. — Veut S. M. que les Inspecteurs généraux de ses roupes examinent avec la plus grande attention l'état de l'habillement et de l'équipement des régiments dont l'inspection leur sera confiée, qu'ils rendent au secrétaire d'Etat de la guerre un
par un des officiers les plus distingués de notre armée.
Le comte de Saint-Germain, âgé de soixante-huit ans, comptait quarante années de services militaires en France et en Allemagne. Dans sa jeunesse, il était entré chez les Jésuites; mais il avait changé bientôt de carrière.
D'abord sous-lieutenant de milice, puis officier de dragons, ne trouvant point de guerre en France, il voulut servir en Allemagne dans les troupes de l'Electeur palatin. Dès 1738, il signala sa valeur contre les Turcs en Hongrie. Mais la France s'étant déclarée contre l'impératrice Marie-Thérèse, il donna sa démission et passa colonel au service de l'électeur de Bavière, qui devint bientôt empereur sous le nom de Charles VII. Le courage et les talents de Saint-Germain relevèrent au grade de feld-maréchal-lieutenant. Après la mort du prince son protecteur, il offrit ses services à Frédéric II,
compte exact et détaillé de leur situation, et qu'après avoir distingué les objets qui doivent être à la charge de la petite masse destiné au même entretien et aux réparations journalières, ils proposent les ilifférentes parties dont ils auront reconnu le remplacement nécessaire pcair l'hiver suivant.
« Art. o. — S. M. voulant qu'il ne soit remplacé chaque année que la partie de l'habillement et de l'équipement prescrite par les règlements précédents, les majors auront attention de ne pas excéder lesdites quantités dans les états qu'ils devront remettre à l'inspecteur. »
mais, presque immédiatement, le maréchal de Saxe le fit rentrer en France avec le grade de maréchal de camp. Sa réputation militaire s'accrut dans les campagnes de Flandre de 1746 à 1748 : il fut nommé lieutenant-général. Pendant la guerre de sept ans, Saint-Germain s'est signalé par de grands services, notamment à Rosbach (1757), où son corps d'armée, qui protégeait la retraite, ne fut point entamé (1).
Trouvant qu'on avait été injuste pour lui , il quitta la France pour se rendre en Danemark, où il obtint de grandes faveurs. îl s'occupa de réorganiser l'armée pour résister à la Russie, qui se proposait de s'emparer du Holstein. Mais le roi vint à mourir, et Saint-Germain retourna en France. Rientôt, cependant, on le rappela enDanemarck, mais il n'assista qu'à une révolution, où Struensée périt sur l'échafaud. Il demanda alors une retraite : on lui donna une somme de 100,000 écus.
Nous le retrouvons en France, en 1775, se livrant à la culture, après avoir passé toute sa vie dans les camps. Un malheur le frappa: son banquier ayant fait banqueroute, il se résigna avec courage, congédia ses domestiques et se soumit à toutes les privations. Alors les officiers allemands , voulant témoigner leur reconnaissance, se cotisèrent pour
(1) iNous renvoyons , pour les détails, aux Histoires générales.
lui offrir une pension. Mais le ministre de la guerre ne pouvait laisser dans le dénûment ce général si distingué: on lui servit une rente de 10,000 livres sur la cassette du roi.
De Saint-Germain rédigea des mémoires sur les moyens de perfectionner le système militaire en France, et les fit parvenir au ministre. On les trouva après la mort de M. de Muy.
Turgot, ayant connu ces mémoires,, le proposa au roi comme ministre de la guerre. Le courrier qui portait. sa nomination, le trouva labourant dans sa propriété près de Lauterbach, en Allemagne. Il fut présenté au roi le 21 octobre 1775, et parut à l'audience avec le cordon bleu de Danemarck; mais Louis XVI, sachant apprécier sa valeur, détacha de sa boutonnière la croix de Saint-Louis, et la lui remit.
Nous connaissons de Saint-Germain comme militaire, nous l'avons vu assister à tous les combats importants de cette époque, diriger une partie de nos armées dans un grand nombre de campagnes: maintenant, en le voyant à l'œuvre, comme organisateur, nous nous assurerons que Louis XVI trouva en lui un excellent ministre.
Il commença parune sage mesure. L'ordonnance du 12 décembre 1775 abolit la peine de mort contre les déserteurs (1), en proportionnant les nouvelles
(1) Appendice, ch. 7, A.
peines aux motifs et aux circonstances de la désertion.
Le 15 décembre 1775, Louis XVI, « jugeant nécessaire d'augmenter ses troupes d'infanterie et de cavalerie, s'est déterminé à sacrifier une partie de l'éclat qui l'environne en réformant plusieurs corps de la maison militaire et en réduisant les autres pour concourir aux vues d'économie et d'ordre qui l'animent. »
Par un premier édit , il supprime les sixièmes brigades de chacune des compagnies de gardes du corps , et réforme le commandant de l'hôtel , son survivancier, les deux sous-aides major et les porteétendards de chaque compagnie, ainsi que le timbalier et les quatre trompettes des plaisirs. S. M. exprime l'intention que toutes ses troupes à cheval, quelque distinction qu'elles aient entre elles, soient exercées d'après les mêmes principes.
Dans le but de restreindre de plus en plus les dépenses, trois autres ordonnances du même jour ont supprimé la compagnie des grenadiers à cheval, les deux compagnies de mousquetaires de la garde, et réduit les deux compagnies de gendarmes et des chevau-légers de la garde. Il est évident que ces mesures rendirent dès ce moment le ministre et le roi impopulaires auprès de la cour de Versailles.
Le même jour encore, un édit très-important fut
rendu pour supprimer les régiments provinciaux et prescrire de nouvelles dispositions sur le recrutement de l'armée (1). La forme ancienne de la levée causait une dépense assez considérable, sans une utilité reconnue pour le bien du service ; on voulait aussi distraire le moins possible de leur travaux les habitants de la campagne.
L'art. 5 est ainsi conçu :
« Pour que les hommes ainsi inscrits ne soient détournés des travaux auxquels ils sont occupés, que dans les cas où la nécessité du service de S. M. et la défense du royaume pourroient l'exiger, Sa Majesté veut que, dans aucune autre circonstance , ils ne puissent être assujettis à se rendre dans les lieux indiqués, pour être examinés ou inspectés: mais son intention est que l'intendant, lors des tournées qu'il fait dans son département, se fasse présenter lesdits hommes, par subdélégation seulement (2), pour s'assurer de leur existence, juger s'ils sont propres au service, et faire remplacer ceux qui manqueroient par mort, ou qui ne seroient pas propres au service. »
Un règlement du 22 décembre 1775 établit dans certains hôpitaux militaires des amphithéâtres destinés à former des officiers de santé. Dans une dé-
(1) Appendice, en. 7, B.
(2) Les subdélégués faisaient une tournée à peu près comme celle des sous-préfets d'aujourd'hui dans chaque canton.
claration du 1er février 1776, on s'occupa surtout de l'éducation des élèves de l'école militaire et de l'administration de leurs biens. On prit le 14 février et le 22 mars des décisions relatives à la ration des soldats et au prix du pain (\). Un règlement du 18 mars 1776, sur les gouvernements militaires des provinces, décida principalement que plusieurs emplois réunis sur une même tête seraient à l'avenir la récompense et le bien-être de plusieurs (2). Par deux éclits du 25 mars 1776, on supprima les inspecteurs généraux de cavalerie et d'infanterie, et de plusieurs légions.
Il parut alors des ordonnances importantes sur l'infanterie, la cavalerie, les dragons et les hussards. Le nombre des régiments d'infanterie française fut porté à 78 , composés uniformément de deux bataillons (3). Il n'est pas sans intérêt de comparer l'effectif des troupes avant et après les réformes de Saint-Germain. Les archives du ministère de la guerre (4) contiennent sur ce sujet des renseignements précieux. En voici le résumé :
(1) Dans les archives de la guerre, on peut voir combien Saint- Germain s'en est préoccupé. Appendice, ch. 7, C.
(2) V. Appendice au ch. 7, D.
(3j D'après l'ordonnance de 1762, il n'y avait que 65 régiments d'infanterie française, dont : 19 à 4 bataillons, 39 à 2, et 7 à i . (4) Administration de la guerre, vol. 3096, pièce 27.
eo
LU
cj>
MO COO -ri lO
(M 00 00 lO
CDCM CM
CD