DE PARIS
Le Jccleur va sc trouver en face d’aventures invraisemblables. On croira que j’ai à plaisir inventé; j’ai, au contraire, éteint, amoindri, oublié.
Mes personnages sont vivants : on les coudoie dans les rues de Paris, on les rencontre dans ta banlieue. Je les ai suivis dans la poussière, la boue et lu neige.
J’ai écrit la vie de Fontan pour ainsi dire sous sa Jictée. Sur le Calvaire où flinentecs rôdeurs mjslé- ■ieux, cocasses, il est Jésus, sans que les autres ourlant soient les mauvais larrons. Poupelin, qui
réte à lûre, est le plus esliuutble des hommes. Le
père Chaque ressemblerait plutôt à Barrabas; mais à lui aussi je confierais ma bourse. Ce sont tous d’honnôlcs gens.
J’avais d’autres portraits à mettre dans ce musée; la place me manque.
J’espère que j’aurai atteint le but que je m’étais proposé : faire réfléchir les téméraires, effrayer les heureux. Et comme nous sommes en France, pays d’ironie joyeuse, j’ai mis la farce près du drame et le bouffon près des martyrs.
l igaru, Avril, 18ü5.
FÜNTAN-CltUBOË,
Aventures d’un déclassé, racontées par lui-même.
J’arrivai à Paris au mois de novembre 1851. Je ne l’ai pas quitté depuis, excepté pour aller quelquefois coucher le soir en province.
J’avais dans ma bourse cent et quelques francs. Ils me venaient de la vente d’un petit mobilier et des économies que j’avais faites sur mes appointements
f de petit clerc, à l’étude de M. D... , avoué à Audi,
! ' flie^qiii je gagnais douze francs par mois.
Ma chambre me coûtait six francs; le blanchissage de mon linge ne me coûtait rien : une ancienne amie el associée de ma mère me le lavait par reconnaissance. Je dînais quelquefois chez des parents, avec des amis de collège, ce qui me permettait de mettre petit à petit de côté pour me rendre un jour dans la capitale.
On fit tout pour me détourner de ce voyage; on craignait pour moi les orages révolutionnaires de 1852, et surtout on me menaçait do la misère, de la faim, du froid. Je devais, en effet, les connaître. Ma résolution était inébranlable. Je fis ma malle. Elle était presque pleine, grâce à la succession d’un oncle qui m’avait laissé sa défroque ; avec ses gilets, en ajoutant des manches, on m’avait fait des paletots qui étaient encore très-larges. Car, je dois le dire dès le début, et c’est l’aveu qui me coûte le plus, je ne< suis haut que de quatre pieds; ma petite taille a fait le désespoir de mon enfance et est encore la tristesse de mon âge mûr. On voit pourtant qu’elle me servait à quelque chose, et plus tard encore, elle m’a servi. Quand je couchais sous les arbres et qu’il pleuvait, je n*Uvais qu’à me plier un peu pour n’étre pas mouillé, et je bénissais Dieu, malgré tout, qui m’avait fait petit pour que je pusse, aux heures mauvaises, échapper à l’intempérie de ses saisons et à la colère
de ses orages. Je pouvais aussi tenir dans les malles de mes amis.
Quelle voix mystérieuse m’appelait à Paris? La voix de la gloire, une soif de renom qui ne m’a pas passé, et si je n’atteins pas la gloire ici-bas, ce sera pour l’avoir plus éclatante dans une autre planète. On ne changera pas mes idées là-dessus.
La diligence Laffitte et Gaillard me conduisit dans la rue Saint-Honoré. Je pris une chambre à l’hétel môme des messageries. C’était la nuit : j’étais fatigué, et je m’endormis d’un lourd sommeil. Le lendemain, à mon réveil, dans cette chambre grande et froide, la peur me saisit. Le souvenir des misères qu’on m’avait promises me revint à l’esprit, assez effrayant cette fois pour m’engager à reculer si je n’avais été si loin. Mais le calice était plein, il fallait le boire jusqu’à la lie. Je me levai, et, sous le coup d’une terreur panique dont je n’étais plus le maître, je me jetai à deux genoux au pied de mon lit, implorant la miséricorde céleste, demandant à Dieu soutien dans ma défaillance.
Dans la journée, je me fis conduire par le garçon d’hôtel au centre du quartier latin, où j’arrêtai une chambre rue de la Harpe, et j’allai prendre à l’École de droit mon inscription de première année.
Il y a quinze ans bientôt de cela, et je n’ai pas encore pris la seconde. Je n’ai pas non plus reçu une seule fois d’argent, et je n’ai presque rien gagné.
J’avais sollicité pour être écrivain public. Dans une peiitc échoppe, j’aurais écrit des lettres pour les artisans et les villageois, et, en gagnant mon pain, préparé mon œuvre.
>4rrivale coup d’Étaf. Je ne reçus pas de réponse à ma demande ; mes quelques sous s’en allèrent un à un, et je me trouvai, un vilain jour, sans rien, plus rien. .
J’allai vendre un atlas qui m’avaitcoùlé sept francs. Oa m’en donna vingt sous.
Je songeai alors à demander à la littérature des ressources immédiates et sérieuses, et j’écrivis le Spectre noir, élégie.
Je vendis mon fond de malle, et, avec le produit, je fis imprimer le Spectre noir.
Puis, de même que les rapsodes antiques allaient parcourant les campagnes, et payaient leur place au banquet par des chansons, je me rendis au vieux Louvre pour échanger contre du pain ma poésie.
Mais, arrivé là, je n’eus pas le courage d’étaler; les autres marchands s’amusaient de moi et me bousculaient.
Je rencontrai enfin un marchand d’almanachs jui, lui aussi, avait été poète; mais, disait-il, le temps >ù Louis XIV protégeait les lettres n’existait plus, et 1 vendait, en attendant qu’il revînt, des almanachs t des noisettes à surprises. Il était bon homme, d ailurs, et il me paya comptant les six ou sept exem
|il.1ires du Spectre noir, qu’il devait placer en disant que c’était d’uii coiulamné à mort.
Je le quitic'i, portant encore cent quatre-vingtdouze exemplaires, dont j’allai afficher une douzaine près de rAinhigu-Comique. Je tendis des cordes, mis des épingles, et le Spectre noir se balança au souffle de la bise. Des acteurs, qui sortaient du théâtre, s’ar- 1 ôtèrent devant l’étalage et se mirent à parodier cette élégie. Huit jours auparavant, cette profanation m’eût fait pleurer. Elle me laissa, ce jour-là, insensible : j’avais très-faim. Les acteurs m’en achelèrent deux ou trois, les flâneurs quatre ou cinq; j’en écoulai une douzaine. La confiance me revenait, et je me disais ; « Le temps des Gilbert n’est plus! » Le lendemain, je reparus et tendis de nouveau mes cordes. Un homme passa qui me demanda si j’avais la permission, et, sur ma réponse négative, me fit plier bagage. A qui donc faisais-je du mal? et pourquoi m’cmpôcber de gagner ma vie?
Je vendis tout, livres et hardes, un flageolet, une casquette, ne sachant plus à quelle porte aller frapper; on m’avait trouvé trop petit dans tous les bureaux de placement pour être professeur ou maître d’études.
J’avais encore un asile, on me gardait à crédit dans mon hôtel; mais je passais des journées sans manger.
Un soir, pour échapper aux tortures de la faim,
ai ma chemise et j’allai la vendre. Tout était dit. ne pouvais plus sortir du bourbier, et j’y devais ter quinze ans. 11 aurait fallu maintenant, pour me irer de l’abime, que quelqu’un me fît habiller de ête aux pieds ; on ne trouve pas tous les jours des is pour faire ces sacrifices. Un homme qui n’a is de chemise est perdu, quand môme il aurait du lie.
Comment je vécus alors, je ne puis le dire. C’est istoire de tous ceux qui ont passé par là. Dans la irnée, j’allais au cours de la Sorbonne jusqu’à atre heures; on fermait les amphithéâtres à ce nnent i je rôdais alors sous l’Odéon, à travers les 2 s, jusqu’à ce que l’on ouvrît la bibliothèque iute-Geneviève, et je passais ma soirée dans la salle, ant de préférence les livres sur les banques, et idiant les hautes questions d’économie sociale pour re un jour profiter l’humanité de mon savoir; elquefois, quand j’étais découragé, ouvrant les res et la géographie de Mallebrun, et me reportant r la pensée vers les pays bénis où l’homme trouve n dîner pendu aux branches sous forme de fruits
voureux.
iik LES IRRÉGULIERS DE PARIS.
Il m’est certainement arrivé de passer trois jours et trois nuits consécutives sans prendre aucun aliment , quoique le fait se soit rarement produit.
Le matin de la troisième journée ou dans la soirée
de la deuxième, l’inquiétude devient tellement vive
que l’on ne tient plus en place, et la résistance que
l’on a pu opposer jusqu’alors à la faim est nécessairement vaincue.
Les souffrances de l’estomac sont à peine sensibles, on n’éprouve dans cette région qu’une douleur confuse; mais, au bout d’une trentaine d’heures, commencent à se déclarer des battements de cœur violents. La journée est pleine de fièvre, et, si* l’on s’est couché le soir sans manger, la nuit qui suit est troublée par des rêvasseries d’halluciné, les oreilles tintent, la tête tourne, le délire commence. Dans un sommeil que l’épuisement impose, on rêve de dindons rôtis, de chapons au lard, et l’on se réveille, la gorge enflammée et sèche, dans un état d’aflaildissement qui est près de se transformer en syncope.
Il faut descendre, et, presque mourant, battre le pavé pour arriver à ne pas mourir : tout le sang qui vous reste vous monte à la face quand vous passez devant la loge du portier qui pourrait voir que vous avez faim! Enfin vous voilà dehors! Celte fois on trouve, il le faut bien; on trouve, puisque si on ne trouve pas, on est mort.
Mais le supplice n’est pas fini et le danger n’est
pas passé. Celui qui vous nourrit né le fait pas pour assister aux tiraillements tristes d’une agonie, et si l’on veut ne pas se fermer sa table pou r la vie, il est bon de lui cacher qu’on est si pauvre 1 Aussi l’on mange, on mange de ce qu’il y a, de la choucroûte ou des andouilles, du bœuf à la mode ou du lapin; on dinc! Faute inévitable , mais lourde ! Il n’aurait fallu qu’un bouillon; l’estomac est trop faible pour supporter le poids des viandes, et la digestion est aussi pénible que le jeûne était affreux. Les gens qui vous voient malade crient au vice; on m’a appelé ivrogne quelquefois, quand je me débattais dans ces convulsions douloureuses.
Quand je calcule quel a été le prix moyen de ma dépense alimentaire, j’arrive à un chiffre de cinq sous par jour; quelquefois je dépensais six sous, je suis ailé jusqu’à sept et même à dix, mais, le plus souvent; je vivais pour trois sous.- Ces jouts-là, j’achetais deux sous de pain chez le boulanger et un sou de gras-double au fricolier. Le fricotier ou la fricotière éventrait d’un coup le pain que je lui confiais, piquait avec un trident de fourchette deux ou trois morceaux dans la poêle
‘i6 LES IRRÉGULIERS DE PARIS.
OÙ ils napeaierft au milieu d’un bain de graisse, les inetlait dans les flancs du pain après les avoir saupoudrés de sel et arrosés de vinaigre, recevait les cinq centimes , et enfin je pouvais allei* dîner. Sans couteau, manger du gras-double n’est point chose élégante ni aisée : je n’ai pas eu pendant des mois un sou à économiser pour l’achat d’un euslache !
Je descendais sur les quais et je mordais à même dans le pain.
La tripe est une viande creuse qui ne soutient pas et remplit seulement l’estomac pendant le temps de la digestion. On ne meurt point, mais on ne vit pas; on n’a plus ni nerfs ni muscles.
Aussi quelquefois je remplaçais le gras-double par du bœuf ; il me fallait deux sous de plus. Je courais à mon restaurant favori, place Maubcrt. J’avais là, pour quinze centimes, un bœuf frais, nourrissant, profitable. Je demandais le morceau entrelardé, et je faisais un repas succulent. Ma soirée était gaie, mon âme était sereine; j’aimais les hommes, et je m’inclinais devant les arrêts de la Providence.
Quand j’avais six sous, je me promenais longtemps, je consultais mes souvenirs et j’interrogeais ma prudence.
La délibération était longue; je me demandais si l’avant-veille j’avais fut pu non un dîner solide. Je n’allais point à la légère du côté où m’appelait la voix
1 plaisir. J’ai toujours eu pour principe de manger î la viande le plus souvent possible, et j’équilibrais s substances.
Au point de vue des légumes, j’étudiais avec ardeur ins les livres du chimiste Payen quels étaient ceux ai contenaient la valeur d’azote la plus sérieuse, — est l’azote qui donne la vie, — et je fis encore cette ude trop tard! mon imprévoyance m’avait laissé endant des années plongé dans l’erreur. Je m’aperis, non sans tristesse, que la pomme de terre, sur iquelle j’avais compté, était de tous nos légumes le lus vide et le plus ingrat, et que la lentille, dont avais fait fi, méritait plus que de l’estime, car elle ccupe sur celte échelle le premier rang. Je m’étais loins trompé sur le haricot, qu’il faut placer entre is deux.
Quelle joie pourtant, fière et douce, quand, après voir consulté mon baromètre alimentaire, je pouvais ae mettre au beau , courir à la crémerie voisine, près avoir passé au bureau de tabac! J’aliais prendre non cigare à la CiutUy et je revenais, le suçant mais le le fumant pas, jusqu’à la crémerie, où alors je ’allumais en demandant d’une voix que j’essayais de endre calme, deux sous de café noir.
Il venait des camarades, dont on avait fait connaisiance à la Sorbonne, sous l’Odéon , autour du bassin lu Luxembourg, près des fontaines, et l on causait. 3n causait de tout cc qui intéresse notre pauvre hu
inanité, des races éteintes, des lois futures, l’émigration des àtnes, l’iminortalité, etc., etc.
C’étaient les jours des six et des sept sous, ceux-là! Il m’est arrivé quelquefois de ne pas dîner, pour aller le soir, avec l’argent, m’attabler dans la crémerie et d’y rester! Que ceux qui n’ont pas le culte de leur intelligence et se résignent à vivre comme des bêtes me jettent la première pierre I
Ce qui me soutenait un peu, c’était la vente faite aux brocanteurs de vieux pantalons, d’anciens gilets dont n’avaient pas voulu les marchands d’habits à cor de chasse et que les camarades, souvent égoïstes, me laissaient emporter, comme on laisse les passants ramasser sous les arbres les pommes tombées.
La première affaire de ce genre que j’engageai av.ait pour objet, je crois, une blouse d’apothicaire fortement sirupée, mais qu’un simple lavage pouvait remettre à neuf. Elle avait coûté trois francs; je la revendis quinze sous à une bonne grosse femme qui trônait sur un tas de chiffons, éclairée aux lueurs d’une chandelle sépulcrale, dans un trou de la rue Galande. Je continuai avec elle ces ventes intermittentes, mais rarement je pus atteindre au chiffre de
première affaire et le produit de nos échanges T\OT\ta guère jamais pour moi au delà de six ou