SOULS
•i j’étais heureux quand une fois je tenais la somme mes mains, heureux au point que je ne croyais is avoir faim; quels combats il m’avait fallu livrer 2C moi-même pour me déterminer à m’aboucher ec la marchande! Je tournais et retournais dix fois long des quais, de la place Maubert, avant de m’é* nc-er. On avait si souvent rejeté mes guenilles avec nt de dédain et d’ironie! C’était alors une déception ffreuse, comme pour vous quand une maîtresse ous a trompé, et la honte se mêlait à mes soufrances.
J’avais peur, quand le paletot ou la culotte étaient un peu brillants, qu’on me prît pour un recéleur ou un escroc; toutes ces inquiétudes m'assiégeaient au vwoment d’aller chez le brocanteur. Mais, la faim poussant, il fallait bien s’y décider. Qu’on me refusât à une porte, je me traînais jusqu’à une autre. Le Sisyphe antique souffrait moins à toujours remonter son rocher, que moi, affamé, à toujours offrir ma guenille!
Un soir (je donnais à cette époque, le matin, dans une pension des grands quartiers, une leçon d’une heure qu'on me payait dix sous), je m’étais tourné et retourné sur ma chaise à la bibliothèque Sainte- Geneviève, dévorant une page de philosophie et
5Ü LES mUÉGUUERS DE PARIS.
n’ayant rien eu sous ki dent depuis un temps infini ; H élait neuf heures, on ne sortait qu’à dix, je n’avais pas d’espoir, mais je me sentais miné par la fièvre. Je pars en courant, comme si j’étais devenu fou ; je descends sur les quais, de la place Maubert, — il gelait à pierre fendre, — j’ôte un vieux gilet que j’avais sous un paletot d’été, et, reprenant ma course, je remonte. Je me précipite rue de la Bûcherie, chez une brocanteuse.
« Combien voulez-vous de ce gilet? me dit-elle.
— Quatre sous. »
A. ce moment, sort, comme de dessous terre, un homme en blouse sale qui m’interpelle.
« Vous vendez ce gilet? lit-il.
— Oui.
— Nous allons voir s’il est à vous.
—^11 est à moi. »
J’avais à peine répondu, que, tirant lui-mème sur mes manches, il m’ôte, sous le vent glacé du soir, le paletot qui était mon dernier vêtement, et me fait essayer le gilet qu’il mesure sur ma taille. Il eût pu se passer de me déshabiller. Le gilet était au premier coup d’œil trop grand — tous les gilets me sont trop grands!
11 fallait en justifier la possession.
« Il m’a été donné par telle personne , rue Saint- Fiacre....
— Allons-y, » me répondit l’homme.
1 tournant de la rue, nous passons devant un e militaire. Mon conducteur m’engage à entrer ititre sans défiance aucune. Je pensais qu’on alà s’expliquer et que tout serait dit.
: suis bel et bien retenu, et fourré au violon.
! ne vis mon homme que le lendemain.
Comment! lui dis-je, tout grelottant et épuisé, r un gilet de quatre sous, vous me faites passer nuit au poste?
- Il n’y avait personne hier soir à l’adresse indie. »
e fut là toute son excuse. Je ne répondis pas; ir peu que j’eusse élevé la voix — et je n’en avais !ie la force — on me gardait, l était neuf heures. Ma classe attendait. J’arrivai retard de vingt minutes; on me traita sévèrement, iireefeur me demanda si j’avais passé la nuit avec , fenmics, et on me rogna trois sous sur ma leçon ce jour-là.
Quand il n’y avait ni roman dépareillé ni culotte frangée à vendre , qu’on n’avait pas un sou , un ird, un centime, et qu’on avait faim, bien faim, üis commençait la chasse.
Dos gens tharitablcs, qui ont dû souffrir, vident
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leur poche d’un morceau de pain desséché et le déposent soigneusement sur une borne, un rebord de fenêtre ou le parapet d’un pont.
Je parlais, fouillant de l’œil coins et recoins. Cette chasse sérieusement poursuivie amenait presque toujours un résultat. Il me fallait quelquelois rôder dans toute une aile de Paris, faire, en tournant et retournant, deux lieues, trois lieues; mais il était rare que je ne misse pas la main ou le pied sur im reste de pain, boule de mie ou lambeau de croûte. Jamais, au grand jamais, la trouvaille n’était suffisante pour satisfaire l’appétit, mais elle ranimait les forces, mes jambes retrouvaient un semblant de vigueur, et je pouvais aller jusqu’au moment où la Providence jetait un peu de viande sur mon passage.
Quelquefois mon regard, aiguisé comme un œil de sauvage , apercevait de loin dans un angle ou au bord d’un trou, un morceau de pain. Mais le coin était passager, le monde allait, venait: je serais vu. Il fallait attendre, attendre que le moment fût propice. Il est arrivé que pendant que j’attendais ainsi , un autre qui avait peut-être moins faim que moi, mais aussi moins honte, mettait la main sur le morceau et l’emportait en le dévorant.
Un soir, vers onze heures, courant affamé, j’aperçois sur les bancs circulaires du Pont-Neuf au moins une vingtaine de morceaux de pain. Quelle joie? 11 y
avait là de quoi se repaître pour deux jours. MaR je pus à peine y mordre, malgré mon furieux appétit. C’étaient certainement des restes qui dataient de huit jours, le fond de corbeille de quelque restaurant voisin. Ils étaient plus secs que de l’amadou et aussi durs que de la pierre, ils cassaient comme du verre sous la dent. S’ils n’avaient pas eu de goût, il eût été encore possible de les manger en allant les tremper dans l’eau qui coulait en bas ; mais leur saveur âcre ne me permit pas de faire le festin que je m’étais promis. Le désenchantement fut amer.
L’heure la plus fructueuse et la plus propice pour cette chasse, c’est la sortie des écoles. Les enfants jettent leur pain, et les malheureux le ramassent.
J’ai eu pourtant le courage de courir ainsi après les croûtes déposées ou perdues, ayant sous mon bras des douzaines de gros biscuits. Je les avais achetés sur des économies faites dans une place où j’étais resté quelques semaines, et je complais les revendre dans la campagne de Paris. Après quelques excursions inutiles à travers la banlieue, je me retrouvai seul avec mes biscuits. « Je n’y toucherai, dis-je, qu’à la dernière extrémité. » Mais un soir je n’y pus plus tenir; le lendemain vit partir le reste. J’avais mangé mon fonds.
LKS mftÉGULIERS DE PARIS.
On pense bien que, dans celte situation, je n’avais pas de crédit, point de compte ouvert à la Banque. 11 m’est arrivé trois ou quatre fois, un jour où je souffrais trop et qu’il fallait me reposer, de ne pas payer dans les crémeries dont j’étais depuis longtemps l’habitué. Mais comme j’étais inquiet au moment de partir! Je retardais, retardais ce moment.' Enfin, profitant d’un instant heureux où je voyais le patron sourire, où il caressait son enfant, je m’avançais et disais ; « A demain ! »
« A demain ! » Cela a voulu dire plus d’une fois : A l’an qui vient! A la prochaine révolution ! »
Je me suis fermé pour la vie des crémeries où j’étais bien et où l’on pensait comme moi autour de la table, parce que je n’avais pas, le lendemain ni les jours suivants, les quatre sous que je devais rendre. Le temps se passait. Si quelque monnaie tombait du ciel, je n’osais plus reparaître. Avoir fait attendre pour si peu!
Je viens de consulter mon portefeuille; je dois quarante-neuf sousen loutdans les restaurants de Paris et un petit pain à un boulanger de la rue Saint-Jacques.
Je ne connais les monts-de-piété que pour avoir passé devant, et si j’ai eu des moments d’envie, c’est quand je voyais des gens y entrer. Ils avaient donc des habits en double, de la toile et du drap de reste! Toutefois l’envie n’est pas dans ma nature, et ce mauvais sentiment ne durait pas.
le voit, j’ai cruellement souffert de la faim, bienl ces souffrances- là ne sont rien à côté de . ([u’on éprouve à n’avoir pas d’abri.
' mes quinze ans de séjour dans la grande ville, icn été trois ans au moins nuit et jour dans la
m’est arrivé — des trimestres durant — de ne le déshabiller et de coucher sur la terre dure, ant cent onze nuits consécutives, je n’ai eu d’auit que la voûte azurée du ciel ; et, dans les jours uivaient ces nuits, j’étais dans un tel état de miapparente, que jamais personne ne m’a offert it, prêté son fauteuil, pour y reposer quelques ÎS.
s époques de vie en plein air, sans interruption, riiiver de 53, presque toute l’année 57, et enfin lie saison de G3.
1853 à 1854, j’ai couché rue des Grès et sous on. Rue des Grès, il y avait, en se rendant de la de la Harpe à la Bibliothèque, deux ou trois dies au seuil d’une maison; au haut des trois dies, à gauche, montait l’escalier; à droite, c’était iiur mitoyen à l’autre maison. Il y avait eu prémment une porte vitrée qu’on avait enlevée, je ais pourquoi, et déposée en biais du côté du . Je couchais derrière cçtte porte, découvris cet asile une nuit que'j’avais fouillé les coins sans en trouver un où je fusse à 1 abri
56 lÆS IRRÉGUUtRS DE PARIS.
des regards indiscrets et protégé contre les rondes de la police. Pendant quatre mois j’ai dormi là-dessous, mais dormi d’un triste sommeil !
Les premières nuits, ce fut une crainte affreuse; je me souvenais que je rêvais tout haut et que j’étais sujet au cauchemar. Si le cauchemar me prenait derrière cette porte vitrée, elle allait tomber sur moi, les carreaux se cassaient ; j’étais découvert plein de sang, arrêté, perdu. Mais je ne me couchais là que quand la fatigue m’étendait à terre comme une masse, et je ne bougeais pas plus qu’un mort.
C’était le froid qui me réveillait. J’étais sur la pierre nue, humide ou glacée ; le sang s’arrêtait dans mes veines; si j’avais eu des habitudes d’intempérance, vingt fois je serais mort! Je me levais, je sortais à quatre pattes de dessous la porte vitrée, écoutant si des sergents de ville ne passaient pas, et je me mettais à courir autour delà Sorbonne, de toutes mes forces, pour me réchauffer un peu. Je rentrais ensuite et je me couchais, pour me relever trois quarts d’heure ou une heure après, quand mes veines charriaient de nouveau des glaçons.
Je fus arrêté cinq ou six fois comme vagabond. Le lendemain, je me faisais réclamer par un pays, qui y mettait de la bonté.
Ce séjour de quelques Jieures au poste, au lieu de me nuire, m’était salutaire. J’étais là dans le paradis, et j’y puisais des forces pour retourner le soir dans
LES irréguliers DE PARIS.
înfer. On ne me surprit jamais dans mon trou, pense bien que je ne le fis pas connaître. Le nôme de ma libération, je retournais derrière le; mais je ne sortais alors qu’à la dernière exté, me mordant quelquefois les bras, quand ; trop froid, pour y faire venir le sang, sonne ne me savait là, je pouvais le croire du i ; je partais quand les plus matineux s’éveil- ; tout petit, je tenais peu de place et me cachais 1. Une fois pourtant, à deux heures du matin, i éclatant clair de lune, je regardais, dans un ;nt d’insomnie, les étoiles au ciel, et les beaux e Musset revenaient sur mes lèvres ;
Pâle étoile du soir, lointaine messagère,
L à travers l’air froid, dans un silence des mers es, j’entendis, venant de jencsaisoùeldits d’une e fantôme, ces trois mots ; « Il est làl «
;rus que mes cheveux étaient devenus blancs le la neige qui couvrait les rues. Ce soupir dans t triste m’avaitglacé d’effroi. J’attendis quelques es ou peut-être quelques secondes, je ne sais t je sortis pâle comme un homme qu’on allait iner et qui a entendu approcher l’assassin, is on ne me revit plus derrière la porte de la es Grès. Pendant longtemps j’ai entendu cette
voix mystérieuse murmurer à mon oreille celte parole : < Il est là I »
Nous sommes en août 1857; je viensde publier une brochure de huit pages intitulée : Un galop à travers l'espace. Je fonde sur celte publication des espérances qui ne se réalisent pas, et la vie sans abri recommence ; elle continue presque sans interruption jusque bien avant dans l’année 1858.
A celte époque, je vais demeurer aux fortifications, sous un arbre, près de la porte de Vanves. Je ne pouvais plus passer la nuit dans l’intérieur de Paris ; la nouvelle organisation des sergents de ville, triplés, quadruplés, me le défendait.
Certes, quand je vis M. Haussmann arriver aux affaires, ce que je savais de son indomptable énergie me fit tout' de suite entrevoir l’avenir, et je ne me trompais pas sur les conséquences désastreuses pour moi de celle nomination. On allait refaire Paris, détruire les petites rues, supprimer l’ombre, et il n’y aurait plus place pour les penseurs sans domicile dans les coins obscurs. Nos petits-neveux se trouveront bien de ces améliorations, mais je ne crois pas être séditieux et je reste dans les limites de la plus pure vérité en disant que j’en ai beaucoup souffert.
arbre sous lequel je demeurais existe encore, et, manche quelquefois, j’y vais en pèlerinage et je sieds dessous avec religion; j’y reste un peu de is par reconnaissance. Je ne crois pas devoir islenir de cet hommage les jours où la terre est. illèe. Elle l’était bien autrement quand, pendant sommeil, humide des eaux de l’orage, elle se 5ait et prenait l’empreinte de mon corps enli!
n feuillage d’ailleurs est touffu et large; c’est un î épais sous lequel un homme de bien peut re- " tranquille. Je m’adossaiscontrele pied du tronc, sur un portefeuille à deux poches où étaient mes es, en me pelotonnant.
and j’y étais, j’étais bien heureux; mais pour y , quelle souffrance l
partais de Paris le plus tard possible, à dix heures iiiaire, quand on fermait la Bibliothèque ; mais îe heures seulement, quand je pouvais, pour deux sous, entrer dans quelque crémerie. Je relis autant qu’il m’était permis mon départ, par raison qu’il me fallait arriver à mon arbre à re où personne ne passait plus.
Je ne me mettais donc en roule qu’au dernier moment. Oui, le voyage était pénible !
Je trouvais la force de me tenir éveillé dans les rues de Paris par peur des sergents de ville; mais je cédais en arrivant sur la route de Vanves dès que j’avais dépassé la rue du Transit. Plus de police ! La route était déserte, bordée de champs, et il n’y avait sur le parcours qu’une pauvre maison.
Je dormais en marchant. Il arrivait souvent que, le sommeil devenant profond, mes genoux ployaient et je tombais tout à coup. La chute me réveillait et je reprenais ma marche.
Une nuit, à la suite d’une chute de ce genre, je me relève et poursuis ma route. Mais je m’étais mal orienté; au lieu de tourner à droite, j’avais pris à gauche, et je cherchais en vain ma route.
A travers le brouillard qui pesait sur mes yeux, je voyais des maisons que je ne connaissais pas. J’allais, j’allais toujours. Écrasé de sommeil, je tombai à plusieurs reprises, une dernière fois pour me relever quand le soleil parut à l’horizon. J’étais étendu au milieu d’un pont, à une lieue au moins de mon domicile de hasard ; une voiture n’avait qu’à passer, j’étais broyé.
Un fois au lit, tout n’était pas dit. Ici, comme rue des Grès, je devais me lever au moins tous les trois quarts d’heure et sauter un bon quart d’heure pour réchauffer mes pieds. Dans ces entr’actes de circonstance, je me tournais comme les mages, vers l’orient, pour voir si les premières lueurs du jour ne blanchissaient pas l’horizon.
Quelle joie quand montait au ciel l’étoile du matin ! Elle devançait d’une heure le lever du soleil. Mais comme je regagnais tristement le pied de mon arbre, quand elle ne s’était pas encore montrée ! On était en hiver et les nuits sont longues, par le froid, sous l’orme I
Enfin j’attendais qu’il sonnât cinq heures, et je descendais sur Paris. Je prenais du pain en passant dans les boulangeries, quand j’avais un peu d’argent, et j’allais me restaurer d’une omelette dans une crémerie située au coin de la rue du Four, crémerie ouverte de grand matin sur le passage des maraîchers qui vont aux halles ; ou bien je me réfugiais dans l’église chaude de Saint-Sulpice. Avec quelle joie j'entendais sonner l’Angelus qui devait m’en ouvrir les portes !
C’est de l’intérieur des fortifications, autour desquelles j’errais, que j’ai entendu les tambours de la garde nationale battre la diane du 1" janvier 1858. Le froid avait été rude pendant la nuit; j’avais di\ presque tout ie temps tourner autour de mon arbi c.
Je vis sur le matin l'herhe verte du glacis blanchir en se couvrant de givre ; les tambours au loin battaient joyeux, et, le soir, quand je revins, je ne rencontrai sur mon chemin qu’enfants heureux et pères ivres.
Moi, je suçais des écorces d’orange pour tromper la faim.
lin 1862 , au printemps, la misère revient; le lit me manque. Je retourne coucher sous l’Odéon, où j’ai dit que j’avais déjà demeuré ; mais je n’ai point, je crois, expliqué comment. Il y a, on le sait, aux portes des Ihéâires, des barrières qu’on dresse le soir pour maintenir le public qui fait la queue, et qu’on démonte après l’entrée. Le concierge de l’Odéon dressait ses barrières contre le mur, et je me glissais derrière. J’y étais parfaitement à l’abri, grâce à la précaution que je prenais, en me faufilant, de disposer les eloisons de façon que les barreaux des unes couvrissent les interstices des autres, si bien que l’épée des sergents de ville, quand ils tâtaient, rencontrait toujours Iç bois. Je riais à me tordre quelquefois, quand ils s’escrimaient inutilement. Nous avons été deux longtemps ; j’avais un voisin aimable, ancien économe de lycée disgracié, qui savait beaucoup et disait bien. Nous causions religion et métaphysique
l’oreille. Enfin la conversation tombait, on se laitait une bonne nuit, on s’arrangeait sur ladalle )ii dormait.
la suite d’une arrestation en 1862, je ne couchai sous rOdcon que de loin en loin, par-ci par-là, me rnis en quôle d’un nouvel abri, on arbre des fortifications était toujours debout, 3 il se trouvait prisonnier maintenant. La banlieue t d’être annexée, et on a éclairé le chemin de le qui longe les fortifications. Les sergents de y exercent la surveillance concurremment avec patrouilles de gabelous.
faut gagner la pleine campagne, î reste dans le département, mais je dépasse le )ii de la banlieue.
3 choisis sur le territoire d’Arcueil un arbre qui vaut pas l’autre; je viens y coucher tous les ■s-
Ine fois pourtant je ne rentrai pas.
^ous souvient-il de ce banquet à une table de la ifornie sous les grands marronniers, où, à la luii e des lanternes, sous le ciel tiède, nous vidâmes ualre les trois litres à seize dont le flot ardent avait 5 le feu dans nos veines et l’inspiration sur nos
lèvres. Gérard défendait la monarchie, nous élions pour la république; Boulmier nous récita de sa voix vibrante une olynthienne ; î*aygan nous fit l’iiistoire du bataillon de Flotte. Ah ! nous ne songions, Dieu nous en est teinoin, qu’au bonheur des peuples; nous n’aimions que le beau, ne voulions que le vrai I
Vous payâtes 5 fr. 40 c. et nous partîmes.
Chacundit qu’il rentrait chez soi, etjele dis comme les autres.
Vous croyiez que je restais route d’Orléans : j’y rcs- . tais.... le tetnps de la suivre jusqu’à Arcueil, et là, je me couchais sous la lune.
Mais ce jour-là, un peu gai, peut-être un peu parti, l’idée me prit de découcher. Derrière une haie verte, j’avisai uu monticule où se trouvait ménagé un trou comme une niche. Je m’y laissai couler et m’étendis.
11 plut pendant la nuit, et l’eau passait sous moi par une petite rigole courant dans l’herbe; mais il n’est pas de joie sans mélange, et dans les deux les plus cléments passent des éclairs d’orage. Je ne pouvais en vouloir au bon JDieu de mettre un peu d’eau dans mon vin.
Les exigences de la civilisation troublaient pourtant ma vie nocturne et me gâtaient ma saison.
Je fus une nuit découvert par un garde champêtre, armé d’un fusil chargé, qui me mit en joue à un moment où il croyait que j’allais fuir; certainement i[
Diâiîized by Coo^l
eût fait feu, si je ne m’étais pas arrêté. C’était la consigne, il l'aurait impitojablemciit exécutée. Nous partîmes pour la gendarmerie de Sceaux, où il devait me mettre aux mains des gendarmes. Mais, en route, on causa.
Je m’adressai à son bon cœur en lui faisant l’aveu de ma misère 1 II répondit à mes confessions par les siennes. C’était un ancien montagnard de Gaussidiëre, toujours républicain, mais qui, pour vivre, avait dû cacher sa cocarde. Un notable du pays, qu’il avait par hasard défendu un jour d'émeute, lui avait fait avoir la plaque et le fusil de garde champêtre. Il était devenu sceptique, ne croyait plus guère aux hommes; mais mes théories socialistes lui plurent, et nous nous trouvâmes du môme avis sur plus d’un point. Il me quitta au matin en m’appelant son frère, et il me promit de ne revenir me réveiller sous mon arbre, désormais, que pour reprendre la discussion à l’endroit où nous l’avions laissée.
Je sentais qu’il y avait là une éducation politique à refaire, et que je pouvais ranimer chez cet homme la notion du vrai, pour peu que j’en eusse le temps. Mais devais-je, sur cette espérance incertaine, exposer ma liberté? Fus-je coupable en abandonnant cette tâche? Jeme le crois pas; d’autant plus que l’ancien montagnard m’avait avoué qu’il aimait à boire, et que j’aurais eu affaire plus d'une fois à un élève aviné qui m’aurait mal compris.
Je ne ijrolilui pas de son ofl're, el m’abstins de reparuître sous mou arbre.
J’allai sous l’un, sous l’autre, pendant quelque temps; mais le risque d’ôtre découvert était grand, et ces nuits d’été, moins douloureuses que les nuits d’hiver, étaient peut-être plus fatigantes.
En été, le jour vient vite. Cette étoile du matin que j’accueillais d’un remerciment en décembre, je la saluais d’un soupir en mai, et rien ne m’attristait plus que l’aurore.
A trois heures et demie au plus tard, une lumière pèle éclairait les routes. Il commençait à passer du monde. Je ne pouvais rester là. Il fallait fuir et continuer le sommeil en marchant, me réveillant quand j’allais donner de la tête contre un arbre.
Je ne devais pas songer à rentrer en ville de sitôt. On est sus[iect de vagabondage à cette heure, dans les rues, quand on y marche d’un pas traînant, chaussé de souliers sans talons, sous des habits troués. Mais enfin il faisait bon. J’allais devant moi surdes routes peu fréquentées, la tète dans l’air frais, les pieds dans la rosée. Quand il passait du monde, je cueillais des fleurs dans l’herbe, comme un rêveur.
le m’arrêtais enfin dans un sentier, et là, assis près me haie, faisant semblant de lire, mettant sur mes loux quelque roman dépareillé, je sommeillais, it près des champs pleins d’odeurs et des bocages ins de chansons.
I me fut donné enfin, au bout de ces mois d’éiive, de loger sous un toit entre les draps d’un
ontan a arrêté là ses confidences, n fait domine ce récit curieux, e n’est pas le froid, la faim, la fatigue, la veille épouvantent cet irrégulier. Si la terre eût été e, il y aurait fait bravement son lit, sous le ciel, ittendant d’y trouver sa tombe, n’a pas vieilli; il a le teint rose, un estomac de et jamais il n’a eu un rhume !
3 ne parlerai pas de sa gaieté, qui est proverbiale, sur ses lèvres un doux sourire; jamais une plainte ;re contre la société.
ai dit que sa petite taille, le désordre fatal de sa ;tle, désordre irrémédiable, éternel, à cause delà une énorme qu’il eût fallu pour lui faire une Ic-robe, lui rendaient impossible l’accès à une ition libérale. Il ne pouvait pas grandir , et avec
des prodiges d'héroïsme, il n’arrivait jamais qu’àavoir trente sous pour renouveler sa chemise ou quarante pour acheter des souliers sans talonsdans une échoppe.
Ainsi fait et vôtu, il n’avait d’autre ressource que le métier de hasard ou le travail de peine. Mais ici encore il était trop faible pour porter des fardeaux. Quant à gagner sa vie en faisant n’importe quoi, il y a essayé; on ne le lui a pas permis.
Il a essayé aux Halles de faire les commissions; mais il est interdit, au nom du factage réglementé, de porter un pain de beurre ou un sac de pommes. On sait déjà qu’il n’avait pu étaler le Spectre noir, et je l’ai vu qui tremblait devant les têtes de mouchard, quand il faisait, sans permission, le commerce des biscuits ou des verres à gaz.
On ne peut rien vendre, rien tenter, rien faire sans autorisation ou sans médaille.
En demander une ? mais on hésite. C’est se mettre pour la vie au ban de la société 1... On ne s’en relève pas, le préjugé pèse sur vous et sur vos fils : c’est un boulet aux pieds, une plaie au cœur 1 Eût-on de quoi acheter une sellette pour cirer les souliers, on n’ose pas pour cent raisons! «Je n’aurais pas décrotté, dit Fontan, par respect pour les lettres. »
Qu’il retourne dans son pays, diront les uns.
El des souliers?
Je me serais tue, crient les autres. Fontan n’a jamais pensé au suicide.
On se doit au monde, dit-ii. Et puis ce serait se rendre, et il ne veut pas se jeter, vaincu, dans les bras de la mort, après l’avoir fait reculer quinze ans !
II a fait ce qu’il a pu, des copies de thèses, des recherches pour des archéologues. Il a donné des leçons, l’élernelle ressource I mais des leçons à dix sous. Sur son costume, les prix baissaient. Il a été garçon chez un apothicaire, et secrétaire de Paul Féval.
C’est à la suite de ce secrétariat qu’il fonda sur ses économies, en collaboration avec un nommé Constant Arnould, le Sans le sou , qui fil du bruit. Il a été le rédacteur en chef gérant-propriétaire de VEnfanl terrible, qui eut deux numéros; il a fait imprimer une élégie, deux brochures, et collaboré au Bohême, à l’Appel.
C’est comme porteur des journaux dont il était corédacteur en chef ou collaborateur, qu’il gagnait les deux francs par semaine dont nous avons vu la distribution ingéiiieus(^et vaillante.
Avec ces quarante sous, il mangeait et prenait de temps en temps son café.
Je lui demandais, après l’avoir écouté me raconter ses aventures, s’il voulait être notre secrétaire, à un camarade et moi, pour écrire une pièce que nous parlerions au coin du feu, et je lui proposai, comme réliibution, sa nourriture. Je savais bien ce que je
faisais, et la spécula lion était bonne. Je le priai de me fixer un chiffre. Combien par mois?
« J’aime mieux vous le dire tout de suite, me ré-
pondit-il.'Je ne pourrai plus vivre comme autrefois.... D’abord ! je mangerai tous les jours.
— Que voulez-vous ?
— 11 me faut ma demi-lasse.
— Allez toujours.
— Mes cigares 1
— Diable !
— N’y allons pas par quatre chemins ; il me faut vingt francs par mois. »
Voilà l’homme qui, s’il était tombé sous la main d’un commissaire cruel, eût été condamné comme vagabond, et eût roulé jusqu’à la tombe, de dépôt eu dépôt, de prison en prison.
Maisje n’ai pas sa résignation. J’ai peur, si j’insiste, que des mots de révolte ne viennent brûler mes lèvres !
Mieux vaut que nos colères, mieux vaut dans sa simplicité le spectacle de cette vie héroïque et triste.
POUrELTN,
dit Mes Papiers.
Par un soir d’hiver, il y a trois ou quatre ans, je vis lout d’un coup, accroché à mes basques, un petit homme étrange, qui avait une tête trop grosse et des bras trop courts, pour lesquels on l’avait refusé à la conscription.
Il était vêtu d’un pantalon d’enfant et d’une redingote de centenaire, coiffé d’uiuhapeau de feutre dur, énorme, à poils jaunes, qui l’écrasait comme un remords !
Je le regardai avec intérêt. Les bouffons m’attirent.
Il remarqua ce regard, et caressant le plastron de sa redingote: « Il faulêtrebien mis, dit-il. Du reste, j'ai toujours aimé la toilette. >
Qui était-ce? D’où venait-il?
Il avait, douze ans auparavant, habité le même hôtel que moi, et, au bout de douze ans, il me reconnaissait. Je le reconnus aussi, et, comme il m’avoua avec franchise avoir tout sacrifié pour ses vêtements.
et souffrir môme de la faim, je l’emmenai pour le soutenir — et l’étudier.
Il s’appelle POUPELIN et prétend que c’est lui qui A FAIT l’Empire.
Personne ne se fâchera, pas môme l’Empereur, j’cspôre, de ce récit où sont consignés les exploits et les malheurs du Warwick nabot.
Je vais prendre Poupelin à son début et le mener jusqu’à nos jours.
C’est un Sfiintongeois. Il était, en 1848, petit propriétaire campagnard dans deux ou trois communes de la Charente-Inférieure, et pouvait vivre de ses lopins de terre, s’il consentait à les cultiver. Mais Poupelin était allé jusqu’en troisième, et il avait lu Plutarque.
La république arriva, adieu les champs et le fumier! Au lieu d’engraisser les poules, il se mêla d’élever des aigles. Poupelin se fit le patron de la candidature Louis-Napoléon Bonaparte.
On SC souvient que c’est le département delà Charente-Inférieure qui envoya, le premier, le prince comme représentant à la Chambre. Poupelin conduisit au vole trois villages. A l’époque de l’élection présidentielle, il soutint en faveur du candidat illustre des luttes pleines de gloire et de périls. On faillit l’assommer deux ou trois fois. Il ne pouvait pas rendre les coups de poing qu’il recevait, puisqu’il avait les
bras trop courts. Enfin, couvert de bosses, noir de coups, il vit de ses yeux pochés le nom de son protégé sortir de l’urne.
Le prince Louis-Napoléon Bonaparte était président; — H.-J.-P. Poupelin était ruiné.
La propagande veut des frais, ou plutôt la gloire coûte cher. Pour se ‘faire un nom et dresser un piédestal à son éloquence, Poupelin parlait au peuple du haut de ses propres barriques, qu’on remplissait avant et qu’on vidait après. Il donna même des banquets, et, chaque fois qu’il tuait un cochon, il envoyait du boudin aux impérialistes.
Son petit avoir fut ainsi entamé, hypothéqué bientôt, et il lui suffit, quand il était à Paris, de quelques emprunts faits dans le pays pour achever de le ruiner. Mais Poupelin croyait qu’au lendemain de la victoire,
on ne l’oublierait pas, et il ne lésinait point. Son cellier et sa basse-cour étaient les corridors de la députation.
Il fut, pour son malheur, un des délégués de la Charente-Inférieure, chargés de féliciter le Prince. L’aide de camp général lloguet les reçut sur le pont de la frégate-école, où Poupelin le harangua.
Il n’a pas voulu me dicler son discours ni la réponse qu’on y fit; mais, quand il raconte cette entrevue, c’est toujours à la première personne qu’il parle, se déi)laçant, faisant les gestes, changeant la voix. On dirait qu’il lit une tragédie.
« Général ?
— Bon Charentais.
— Laissez un Cognaçais vous dire....
— Jeune homme, exprimez-vous! »
Le général fut aimable comme toujours, et félicita vivement l’orateur, l’assura de la reconnaissance du Président, manifesta l’espérance qu’on se reverrait, etc., etc. On se quitta.
Poupelin rentra chez lui. Il songea quelque temps à son coteau natal, se rappelâtes bonnes heures passées dans ses vignes, sous le soleil qui l’avait vu naître ; mais le citoyen l’emporta sur l’homme et il écrivit à Cognac.
Il écrivit qu’on ne devait pas compter sur son retour. Le soin de la chose publique le retenait ici, près de l’Elysée. Mais on pouvait être sûr qu’il n’oublierait pas le village où il avait joué enfant, et que ses sympathies les meilleures étaient toujours acquises à cette Charente où il avait grandi (pas trop). Il terminaiten promettant qu’il ferait Wut pour obtenir une fontaine sur la place.
A ce moment, un régiment passait dans la rue, tambours en tête. Gomme il y avait un embarras de
voitures, la musique s’arrêta sous ses fenêtres. Poupelin parut au balcon, salua et disparut. Il savait que dans la vie publique il ne faut pas se prodiguer.
Le lendemain, il se rendit à l’Élysée.
Poupelin entre, son portefeuille sous le bras; il venait sans doute pour travailler avec le président, et, comme il était tard, il allait vite.
On l’arrête à la porte.
« Je vois, dit-il au factionnaire, que vous faites votre devoir en bon serviteur et en bon soldat. Votre nom, pour que j’appelle sur vous l’attention du Prince.
— C’est le vôtre qu’il faut nous donner, fit le gardien, que le costume hétéroclite de son protecteur inattendu laissait encore incrédule et défiant.
— Votre intelligence égale votre dévouement, » répondit Poupelin, et il jeta son nom.
On revint, quelques minutes après, répondre qu’on ne le connaissait pas.
« Dites, cria-t-il avec un geste à la Mirabeau, dites que c’est l’orateur des Charentais qui vient visiter l’élu de la Charente. »
Après trois quarts d’heure d’attente, pendant lesquels Poupelin croyait qu’on préparait les appartements, on le fit entrer.
Un homme, au seuil d’un couloir un peu sombre, se tenait debout, vêtu de noir.
Poupelin baisse l’échine, lève le bras, et il commence :
— Votre nom à la fois fait trembler et rassure » -
— Je m’appelle Pitou, répondit l’homme. »
Si Poupelin eût été superstitieux, il s’en fût tenu là. Sa carrière de courtisan commençait mal, on ne confond pas ainsi les huissiers et les présidents. Il devait reprendre le chemin de fer et ne plus songer à la fontaine.
Il resta.
Faut-il dire combien de fois il a frappé aux portes des ministères, que de gens il a poursuivis, harangués, lassés ! On ne connaissait que lui autour de l’Élysée, et il passa pendant quelque temps pour un envoyé de Mazzini, de Mazzini, scélérat, qui avait choisi ce petit homme comique, grassouillet, bavard, pour accomplir le crime.
Il descendit d’illusions en illusions jusqu’à un septième de la rue de l’ Arbre-sec, où j’eus l’honneur de le connaître. Il espérait encore.
Mais non; l’Empire se fit, etNapoléonllIgouverna, fit la guerre, sans s’aider de ses services ou seulement de ses conseils. Il y eut des changements d’ambas-
sadcurs, des remaniements de cabinet, on appella des hommes nouveaux : Poupelin ne fut d’aucune combinaison,
A la fin, fatigué, un peu trisie, il songea à se retirer, pour un temps au moins, et je le vis au jour qui rentrait avec une feuille de papier-ministre à la main. Il écrivit, le soir, au chef du cabinet des Tuileries; sa lettre était simple et digne.
11 annonçait son intention de rentrer dans la vie privée.
Laissant à d’autres le soin des affaires, il allait se reposer des luttes d’autrefois sous le toit de ses pères. Il était décidé à refuser désormais tout ce que le gouvernement songerait à lui offrir. Mais, pour montrer qu’il ne boudait pas, que c’était fatigue et non rancune, il déclarait qu’il accepterait avec reconnaissance la croix de la Légion d’honneur. Il .priait Son Excellence de vouloir bien appuyer le plus tôt possible sa demande, et soumettre prochainement sa nomination à la signature de l’Empereur. Il allait partir et aurait voulu attacher le ruban à la boutonnière de sa redingote de voyage.
A partir^e ce jour, il lut tous les matins le ifonitewr sur les murs des mairies et se chercha parmi les décorés. Il commençait à perdre patience, quand un jour, sur la liste, il voit un nom qui ressemblait au sien. Ce n’était point l’orthographe exacte, et un des prénoms était faux. Aussi écrivit-il au ministre pour
obtenir lu rectification, en faisant remarquer sans aigreur, mais non sans mélancolie, combien la fortune, jusque dans ses faveurs, se montrait bizarre envers lui. Il n’en remerciait pas moins Son E.\celience, qui avait accordé à son dévouement cette récompense glorieuse, quoique tardive, qui serait l'unique héritage de ses enfants, — s’il en avait.
Le Moniteur resta muet, et quand Poupelin se présenta au ministre pour s’expliquer, il apprit qu’on n’avait point fait erreur et que ce n’était point lui décidément le décoré.
Ce fut le coup de grâce, et sa foi politique en fut même, dit-on, ébranlée. Non qu’il ait rompu avec l’Empereur : < Je le vois toujours avec plaisir quand il passe, > dit-il; mais il ajoute, avec un sourire à fendre du bois, que sans l’Empire il aurait encore des vignes et plus de toilette.
A partir de ce moment où lui fut refusée la croix, Poupelin voua à certains hommes des ministères une haine implacable, et, pour donner à sa personne de l’autorité, alla de par le monde, recueillant partout des certilicats en son honneur, pour prouver qu’il était apprécié dans la foule, s’il était t:raint chez les puissants. De là l’histoire épique de sa serviette et sou surnom de Mes Papiers.
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Dès son entrée dans la vie politique, Poupeliii s’élait dit qu’on ne puise une autorité sérieuse que dans les sympathies de ses contemporains et que la véritable garantie, par ce temps de démocratie, est le témoignage des hommes. Aussi, s’adressa-t-il de bonne heure à leur mémoire et à leur franchise. Il avait, dès le début de sa carrière, tenu un registre exact et inexorable de ses actions.
Les premiers feuillets de son portefeuille racontent comment il résistait à l’émeute dans les campagnes; on y constate tous les triomphes qu’il obtint avec les raclées qu’il reçut. Tel soir, à l’auberge du Cheval blanc, il terrassa sous ses arguments victorieux un pharmacien orléaniste; tel autre jour, on le relève, moulu, l’œil jaune et le nez enflé; un jacobin s’est assis dessus.
Tout le monde a signé : le maire et les adjoints, le commissaire et les gendarmes, des fonctionnaires qui étaient en tournée, et des touristes qui passaient par là.
C’est avant la Présidence cela ! Mais ensuite, après l’Empire, les certificats changent. Ce n’est plus le souffle ardent de la politique qui va tourner les pages. Poupelin, ne pouvant être pasteur des peuples, se fait éducateur d’enfants; il enseigne à nos fils l’alphabet et les quatre règles', c’est à ses patrons les inattres d’école qu’il demande des certificats. L’un d’eux a mis: « Je certifie que M. Poupelin jouit d’un excellent
appétit. » Eft Poupelinaécrit en marge : < Un bon appétit est le signe d’une bonne conscience. » En 1 860, le niveau baisse sensiblement. Poupelin fait établir qu’il paraît tranquille ; qu’en le voyant passer on ne remarque rien d’insolite ni de disgracieux dans sa démarche. Les garanties sont aussi sérieuses, mais les faits moins vastes.
Un jour, il regarde marcher un prisonnier entre deux gendarmes, et ses yeux se mouillent. Vile il tire une écritoire de sa poche, et se fait délivrer par les assistants cette attestation ; c Nous déclarons qu’un monsieur que nous ne connaissons pas, un peu noué, en voyant passer un prisonnier, a paru vivement énîu et qu’il a versé des larmes. »
Par un beau soir d'été, au n® 11 de l’ancienne rue d’Enfer, il laisse tomber son portefeuille dans la fosse commune. Nous entendons des cris affreux ; Poupelin, d’une main, retenait ses vêtements, de l’autre s’arrachait les cheveux. Il courut au poste des pompiers, et revint avec un sapeur qui plongea, et, dans l'abîme, alla repêcher la serviette.
Ce sont ces papiers-là qu’on peut toucher quand on est entré dans la familiarité de Poupelin ; mais autre-
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ment il ne les montre qu’aux fonctionnaires et aux gendarmes.
Je me rappelle le jour solennel où je les vis.
C’était un dimanche de juin. Nous partîmes du- Luxembourg, un compatriote et moi, ayant Poupelin entre nous deux, Poupelin qui ne devait plus rien nous cacher.
On prit la rue de Seine, les quais ; nous descendîmes sous les ponts, nous remontâmes. Il faisait un soleil torride. Nous enfilâmes le pont des Saints-Pères, nous longeâmes les Tuileries. Poupelin était ému, mais calme.
Mon ami, en face de ce silence, sous le ciel brûlant, commençait à se repentir. « Nous sommes, me dit-il à un moment où il croyait n’être pas entendu, sur la trace d’un grand crime. »
Par trois fois, nous entrâmes dans les cafés et nous en sortîmes, Poupelin en tête.
Enfin, à l’entresol d’un estaminet sombre, Poupelin se déboutonna, déboucla la vieille bretelle qui retenait le portefeuille, l’ouvrit toute grande, et, le levant dans sa main gauche, de la main droite il frappa au milieu et dit :
« Ce n’est pas pour vous humilier, loin de là! mais vous n’en avez pas des comme ça! »
Il est de fait que mon ami ne portait pas de papiers établissant qu’il était sensible, maigre ou gras. Poupelin triomphait.
Avant de lever la séance, il nous soumit un procèsverbal de la journée qu’il nous pria de lui signer, si nous n’y trouvions rien de compromettant.
11 était ainsi conçu ;
« Nous certitions nous être promenés avec le sieur Poupelin, et rien, dans le cours de celte promenade, ne nous a paru trahir chez lui une nature venimeuse et malfaisante. »
Nous signâmes.
Que fait Poupelin dans l’intervalle des coups d’État?
Gomme le métier de noircisseur de verre pour les jours d’éclipse, celui de faiseur d’Empire a ses moments de relâche; il y a des morte-saisons.
Nous l’avons dit, il est instituteur primaire.
. Mais il exerce de préférence dans la banlieue, et principalement du côté de Passy, Boulogne, Auleuil, Saint-Cloud.
11 m’a expliqué pourquoi.
« L’Empereur, dit-il, aime à prendre l’air. Je puis le rencontrer un jour. Nous causerons. Il faut que nous soyons seuls. » Et, vivant de cette espérance, Poupelin rôde dans les petites pensions de la banlieue, cherchant, quand il mène les enfants en promenade ou qu’il a un quart d’heure de liberté, les
coins où peut de préférence, pour un motif ou pour un autre, s’arrêter un empereur.
Un jour, il se trouva face à face avec l’Impératrice, le petit Prince et une dame d’honneur, dans une allée du bois de Boulogne. C’était le moment, et il était justement en toilette. Par un hasard sans nom, ce jour-là, il avait oublié ses papiers!
Il est bien peu d’écoles aux environs de Paris dans lesquelles il n’ait été professeur, pion ou cuisinier ; le tout ensemble quelquefois. Des trois fonctions, doisje le dire? c’est encore la dernière qu’il préfère, et il est à craindre, malgré tout, qu’il soit à jamais perdu pour la politique.
Son éloquence lui nuit !
Je le fis entrer, il y a quelques années, dans un hôpital où j’avais des amis. On le traita pour la fringale. Il eut portion double, du rôti, du vin.
Mais on signala, au bout de quelque temps, une mortalité considérable dans la salle qu’il occupait. Les malades tombaient comme des mouches : c’était Poupelin qui les tuait.
Il profitait de la souffrance qui les clouait sur le lit pour leur raconter sa vie et leur montrer ses papiers. Il inquiétait les agonies, il troublait les derniers moments; on le vit faire signer des certificats à des malheureux qui rendaient l’âme.
On s’alarma.
Poupelin, qui avait une mine de chanoine, dut s en
aller. Le chef de service constata, à partir de ce jour, une diminution sensible dans le chiffre des morts.
Poupelin s’éloigna, et, dégoûté des hommes, il partit pour la banlieue, où il avait laissé du linge quelques années auparavant.
Il retrouva son linge, une place dans la maison, des saucisses les jours de fêle et une cuisinière qui l’adorait. L’établissement ayant fait faillite, Poupelin songea à fonder, avec le cordon-bleu, une petite fruiterie; mais elle le planta là pour un dragon.
Poupelin reprit son bâton de pèlerin et se remit à parcourir les communes.
11 mène depuis des années cette vie postiche et vagabonde, allant d’une extrémité du département à l’autre, enjambant même dans Seine-et- Marne, mais, de préférence, campant à l’ouest pour l’Empereur, et marchant surtout la nuit. C’est pour qu’on l’arrête et qu’il puisse montrer ses papiers-
Sous tous les quartiers de lune, il a été par les grands chemins, se rendant où l’appelaient la lettre d’un maître d’école, une invitation à déjeuner d’un collègue, l’assignation d’un magistrat.
Car il est connu des magistrats; les marchands de soupe sont mauvaise paye, et on lui doit 5 francs à Ârpajon, un écu à Gonesse, 52 sous à Saint-Mandé. Il va nuitamment où l’appellent ses intérêts, consolé en route par l’idée qu’il va parler et montrer ses cer-
lificats. 11 est célèbre à dix lieues à la ronde, et quand, le matin, aux premières heures du jour, les paysans qui vont aux champs voient un homme assis sur les marches de la mairie, qui attend que le village s’éveille, ils disent : « C’est le petit qui a des papiers. »
Qu’est devenue décidément, dans cette vie extramuros, l’ambition de Poupelin, et que reste-t-il de ses rêves de gloire?
Poupelin, comme beaucoup d’hommes politiques, . a perdu la foi. Il va maintenant à la dérive. Il a pour la dernière fois, l’an passé, usé des protections qui lui restaient pour obtenir d’être admis à faire son surnumérariat comme apprenti sous-contrêleur dans l’administration des Petites-Voitures; et encore n’a-t-il pu mener à bonne fin ses tentatives. Aujourd’hui il n’attend plus rien que du hasard et s’eu rapporte à la volonté de la Providence.
11 a dormi longtemps chez moi dans un vieux fauteuil, étendu là comme Moïse dans son berceau : on avait fait même à ce propos une romance intitulée : Poupelin sauvé des eaux.
La nuit, il quittait quelquefois son fauteuil, et, dans les ténèbres, se glissait jusqu’à mon lit pour me ré-
veiller et me demander, en tirant la couverture, si je croyais en Dieu. Quand, à travers ma mauvaise humeur, perçait un grain de scepticisme, Poupelin essayait de me convertir, mais c’était pour se rassurer. Cette préoccupation égoïste se trahissait dans son indilTérencc obstinée pour la vie future. Il ne parlait pas de l’autre monde et s’en tenait à celui-ci. En un mot, il voulait un Dieu équitable et bon, qui ne lui donnerait peut-être pas l’éternité, mais lui trouverait sur cette terre une petite place où il aurait la table et le logement avec quelques sous de poche. Quand mes arguments terrassaient les siens, il retournait plié en deux, vers son berceau, et je le voyais qui levait au ciel ses petits bras en soupirant.
Il se contenterait de bie.n peu cependant, et ce n’est pas le poste toujours périlleux de ministre ou d’ambassadeur qu’il réclame aujourd’hui.
« La France, dit-il, a des possessions sur l’Océan dont elle ne profite pas et ne fait rien. On m’y transporterait. J’aurais là une cabane, des poules; j’acclimaterais les volatiles européens et je pourrais recueillir les naufragés. Si une femme voulait me suivre, je l’accueillerais à bras ouverts ; sinon j’attendrais que le hasard en fit échouer une sur les côtes, et, si je lui convenais, tout serait dit. Je lui apporterais trentehuit ans de vie presque chaste, mon cœur.... et..., mes papiers 1...»
Telle est la dernière idée à laquelle s’est attaché
Poupelin et qu’il me développait, il y a huit jours. Je la soumets au gouvernement, qui trouverait ainsi à faire garder ses poules et réparerait douze ans d’ingratitude.
Poupelin voudrait un uniforme.
Je ne vois pas trop au milieu de l’Océan, sur un écueil, de quel éclat utile pourraient briller une redingote à collet groseille et une casquette en cuir bouilli. C’est une faiblesse, passons-la-lui. Elle ne ruinei ait pas l’Empire, et cela d’ailleurs inspirerait plus de respect aux visiteurs et de confiance aux naufragés.
En attendant, Poupelin a pris une spécialité peu connue et qu’il fonde :
Il est professeur d’enfants hydrocéphales.
Avis aux familles I Écrire rue Voltaire, 10, ou à M. A. B...., au Jockey-Club.