M. CHAQUE
Orientaliste, ancien Pallicare. •
Celui-ci-aussi est bachelier. Il a payé sa première inscription de droit en 1831, une autre en 1848, il en
prend une le lendemain de tous les grands événements. Il a professé en France et à l’étranger.
Ce n’est point un naïf, lui, et il a su organiser la résistance contre la vie. Vous verrez 1
Faut - il dire dans quelles circonstances je l’ai connu ?
C’était à un cours de la Sorbonne. Il n’eu manque guère, et il assiste à toutes les conférences. Ce jour-là l'amphithéâtre était plein; on étouffait.Tout le monde demandait de l’air, ôtait son pardessus, se déboutonnait. Seul un homme, debout dans un coin, restait boutonné et couvert.
Ce n’était pas qu’il n’eût chaud ; la sueur qui inondait son visage prouvait le contraire : mais, par une singulière anomalie, cette sueur était blanche, comme si cet homme avait eu le crâne en plâtre. Cette persistance à garder son chapeau agaçait ma curiosité, et tout le temps du cours je fixai ce visage de Pierrot mouillé.
Nous sortîmes, j’allai derrière lui. Il pressait le pas. • Je le vis remonter la rue de la Harpe, il prit le Luxembourg et entra dans la pépinière.
Là il s’assit et se découvrit. En même temps, il prit une cuiller dans sa poche, et de son chapeau retira une boîte de fer-blanc qui avait dû contenir des sardines, mais qui contenait ce jour-là, sans doute, du riz au lait. •
Il découvrit la botte, la relogea dans son chapeau
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et se mit à manger tranquillement. Il râcla enfin le fer-blanc, et remit son buffet sur sa tête.
Il se leva et partit.
Je ne l’aurais pas lâché pour un empire, et je me mis à marcher sur ses talons. Il entra dans un hôtel du quartier latin, rue des Maihurins-Saint-Jacques. J’avais eu des amis dans la maison. C’était le même propriétaire; il me connaissait.
Je l’interrogeai à propos de mon homme, il me répondit en deux mots :
U s’appelait Chaque; il était ancien Pallicare, acluellerhent orientaliste.
On ne voulut ou on ne put m’en dire davantage, et je restai rêveur en face de ces renseignements mystérieux, me demandant si c’était la coutume, dans le vieil Orient, de porter sa cuisine dans son chapeau, me demandant aussi ce que pouvait être la profession de Pallicare en retraite et d’orientaliste en garni.
Je n’eus ni trêve ni repos que je n’eusse soulevé ces voiles, et il me fut donné enfin de me retrouver avec ie sphinx à la boîte.
Il avait, ce jour-là, son chapeau vide, mais ses poches horriblement pleines, et il en tira successivement, pour les déposer sur la banquette du café, une omelette dans du papier et du bœuf à la mode dans un bas de laine; puis il demanda la Revue des Devx- Mondes. ’
J’étais intrigué, je l’avoue.
9ü LES IUREOUHEHS LE PARIS.
Mon homme était emprisonné,- (luoiqiie au large, jlaiis une redingote lie de vin aecrochéc sur le ventre et retenue par un seul bouton, mais qui devait être bien cousu, si l’on songe à tout ce qu’il avait à porter.
C’étaient à droite, à gauche, des gibbosités mouvantes, affectant des formes d’écuelle et de saucissons. Une cravate de l’ancien régime tournait deux fois comme un Uq)is autour du cou et s’engouffrait dans le pantalon, un pantalon do drap noir avec une bande d’argent sur le côté.
Comme je regardais cette bande d’un œil effaré, il me vit par-dessous ]a Revue, et, tout en pinçant le tissu sur sa cuisse, me dit :
« C’est le pantalon du préfet de la Dordogne, »
Je me serais ruiné pour cet homme-là ; je lui offris la consommation qu’il voudrait, à condition qu’il se déshabillerait moralement devant moi, et comme on me disait qu’il savait l’indostani, je me proposai pour élève.
Il dit que nous en reparlerions, et en même temps m’offrit ses services dans le cas où j’aurais des rasoirs à faire repasser.
Se moquait-il de moi? Est-ce qu’on se moquait de lui? Pourquoi? Je n’en fus que plus impatient de le connaître.
Je sais de Chaque aujourd’hui tout ce qu’on peut en savoir. Il plane toujours sui’ ces existences hétéro-
dites un mystère qu’ils ne §e chargent pas eiixinômes de percer.
Pour commencer par le commencement, d’où vient ce nom efTacé de Chaque? Ce n’était jusqu’ici qu’un adjectif assez vague et peu compromettant. Voilà qu’il passe à l’état de nom propre, porté par un Pallicare ayant une pâte pour les rasoirs.
Où est-il n»'*.? Je n’ai pas pu l’apprendre, et nul ne débrouillera, je crois, les fils de ses origines.
On le signale pour la première fois en 182.... à Paris, rue Saint-Honoré, avec quarante sous dans son gilet. Il va trouver le duc de Ghoiseul, Gabriel de Ghoiseul, neveu du ministre de Louis XV, pair de France, ami de Lafayette, à cette époque gouverneur du Louvre.
Le duc de Ghoiseul apparaît souvent dans l’histoire du père Chaque. Où il l’avait connu, comment, pourquoi? c’est ce que j’ignore, et l’ancien Pallicare ne s’en est pas ouvert davantage avec ses contemporains.
c Je lui ressemblais, • dit-il; et ses confidences s’arrêtent là.
Toujours est-il qu’à vingt ans le jeune homme est mis en relations avec tout le grand monde politique d’alors. Il fréquente le baron Ternaux, Alexandre
Lamelh, Lanjuinais, LaffiUe, le Mis de Mme de Staël, Mathieu Dumas, MM. de Laborde, Delesserl, de Saint- Léon, Piscalory ; Piscatory qui a dit de lui avant moi: € Il n’y en a pas deux comme ça en France. »
« Mon éloquence entraînante et persuasive , ma figure où se trahissait une intelligence d’élite, tout cela plut. »
Les Grecs demandent des volontaires pour les commander. Chaque est investi d’une mission par le comité de Paris, composé des plus hautes illustrations du royaume, qui encouragent rinsurrection hellénique. On lui fait avoir son voyage, on laisse tomber vingt écus dans son sac. Le duc de Choiseul lui donne son uniforme d'ancien major général de la garde nationale. C’est sous ce costume chamarré d’or que Chaque débarque en Grèce sur l’agora de Napoli di Romani, où se tiennent, armés jusqu’aux dents, les soldats de l’indépendance. Canaris lui-même les commande.
Chaque s’avance dans son costume éclatant de major et est salué de hourrahs frénétiques.
A la bataille des Deux-Moulins, près d’Argos (c’est lui qui le dit), il commande une compagnie et est porté en triomphe le soir de la bataille. Le ministre de la guerre, Adam Duncas, lui serre la main et lui paie la goutte.
Il était à Zantha lorsque Byron, « ceint des lauriers du Parnasse, * aborda à Missolonghi.
Cependant l’uniforme de major s’était usé, et les vingt écus étaient mangés. Il n’avait pas de position fixe et devait vivre en aventurier. » J’allais à bord du vaisseau français partager le biscuit du matelot, ou je me perdais dans les coins fertiles de la vieille Hellas, tantôt au sommet des montagnes, tantôt dans le fond des vallées, me nourrissant de l’olive, fruit de Minerve, ou de l’oignon qui fait pleurer. »
A la fin pourtant, il part, revient; son enthousiasme se réchauffait les soirs qu’il avait dîné mal, et il partait en Grèce, il fit deux ou trois voyages, et, un beau jour, on les vit paraître, racontés dans une langue à la fois familière et solennelle, sous la forme d’un in-octavo imprimé chez Firmin Didot.
Je l’ai feuilleté. Le père Chaque en a, sous son chevet, un exemplaire doré sur tranche et relié en chagrin.
Du reste, la Revue des Deux-Mondes elle-môme ouvrit ses colonnes au volontaire de l’insurrection, et publia deux lettres de lui signées : « Chaque, soldat de l’indépendance. »
Son ouvrage est intitulé :