PAR CHAQUE
Ancien Pallicare.
Malheur aux philhellènesl
Pendant dix ans, tant qu’il resta un exemplaire de l’édilion, nul de ceux qui avaient eu des paroles d’encouragement pour la cause grecque ne fut sùr de se lever tranquille. Les joies calmes de son foyer, la paix de ses promenades étaient troublées par l’appar rilion du Pallicare. Au nom de la nation martyre, et parlant de montrer ses blessures, il offrait son livre, et c’était un petit écu, dix francs, un louis, qui tombaient de la bourse des philhcllènes.
Toutes les illustrations y passèrent.
Le malheureux M. Villemain est l’objet d’une poursuite particulière. Sa mère a beau fermer les portes, veiller au grain : Chaque trouve toujours moyen de pénétrer, et brandit au-dessus de leur tète l’éternel exemplaire. Le spirituel secrétaire de l’Académie française doit avoir quelque part, sur un rayon de sa bibliothèque, deux ou trois exemplaires des Campagnes en Grèce.
Du reste, la fortune de M. Villemain et celle du père Chaque sont liées par des nœuds plus étroits.
Chaque était chargé par le Messager du soir, moyennant 50 francs par mois, de rendre compte en quelques lignes des cours alors si populaires de la Sorbonne. Il vivait ainsi dans le commerce des hommes considérables, plaçant toujours bien un exemplaire de-ci, de-là, et s’entretenant la main à rédiger des bouts d’article.
Un jour, paraît, entre un article de Capefigue et un autre de M.ilitoume, tin compte rendu d’un cours de M. Villcmain, où l’on cite les passages les plus (leuris elles plus éloquents de la leçon. C’est sur toute la ligne un concert d’éloges. Le bruit du triomphe arrive jusqu’aux oreilles du professeur, qui lit le compte rendu et pousse les hauts cris : « C’est bien, dit-il, mais ce n’est pas mon genre. »
On s’en explique, cl il ressort de cette explication que c’est la prose de Chaque qu’on a prise pendant un jour pour la sienne. Jamais, avait écrit le Journal de Paris, V éminent professeur ne s’était élevé si haut! (Mai 1827.)
Le colonel Fabvier, qui avait dirigé l’expédition en Grèce, ne devait pas être, on le pense bien, à l’abri du pallicare. Mais il put d’un coup payer son tribut: dans un banquet de phillidlènes, à .Metz, il plaça cent cinquante Campagnes en Grèce, amenées le matin, d’autorité, chez lui.
Chaque s’y prenait, du reste, avec une bonhomie naïve, et y mettait une patience féroce, causant avec le suisse, allant entr’ouvrir la portière, se jetant à la tète des chevaux comme s’ils allaient s’emporter.
Dans l’intérieur, aux bougies, sous la lampe, il parlait d’Homère et se comparait à Camoëns. Et on le voyait, en effet, à travers tous les orages, agiter ses Campagnes, comme le poëte portugais, tenant audessus des flots les Lusiades.
Il va un jour chez Martial Daru, l’oncle du membre actuel du Jockey-Club. Le baron Daru était, on le sait, bonapartiste résistant, convaincu. Un tableau représentant l’Empereur couvrait un coin de son salon. Chaque regarde le portrait et fond en larmes :
« Voilà donc le grand homme qu’on a laissé mourir! » Il s’affaisse sur une chaise; on le relève avec vingt francs.
Cependant la Sorbonne et les philhellènes étaient las. On se consulte, et il est décidé qu’une place sera donnée à l’auteur des Campagnes en Grèce, loin de France, au delà des mers. C’est le seul moyen de s’en débarrasser.
On court chez les ministres.
M. Hyde de Neuville compalitaux tourments de ses illustres amis, et Chaque est nommé professeur au collège royal de Pondichéry. Je n’ai pas dit que ce CamoCns sans préjugés est un lettré, ferré sur les langues mortes, possédant à fond ses classiques, et qui ne se couche jamais sans lire une page d’Horace. Il a écrit sur sa porte le vers célèbre :
« Abstiauit vcaere et vino, sudavit et alsit. »
Et cette maxime a été religieusement observée par
lui. On ne lui a jamais connu une affection coupable, il est célibataire, et jamais, je crois, il n’aima! Sous les palmiers de Pondichéry, il se voilait les yeux quand passaient lascives, demi-nues, les filles de la chaude Asie.
L’Université ne se compromettait donc pas en lui confiant une chaire dans le collège transatlantique. Ses opinions littéraires sont saines, et le poison du romantisme ne l’a pas encore envahi, non qu’il soit injuste I
« Si lord Byron avait travaillé, dit-il, — mais il avait tant d’ennuis 1 — il se fût élevé à la hauteur de Jacques Delille! »
Il accepta avec enthousiasme sa mission aux Indes.
« Toujours dévoré de la soif des voyages , avide d’apprendre et de connaître, je m’élançai heureux vers ces contrées que n'a pas encore consacrées l’histoire, mais qu’a illustrées la fable....
U Nous débarquâmes à la côte de Coromandel.
« Voulant montrer aux populations de ce littoral que c’était un ami qui venait dans leur sein, j’exécutai, en descendant sur le rivage, un menuet et une gavotte qui furent couverts des bravos sympathiques de tout un peuple.
«Les Indiens m’emportèrent en triomphe au palais du gouverneur, où je passai deux ans. »
Que fit-il dans ce palais pendant deux ans ’/ Et le
collège? Comment s’écoula cette vie d’Asie commencée par une gavotte sur le rivage ? Qui le sait?
Quand on lui demande pourquoi il revint ;
« Je revins au bruit d’une révolution passant les mers, » dit-il. Et en même temps, il se reproche ce retour si précipité.
« J’aurais dû rester là-bas, apprendre le persan et l’indostani ; et maintenant, chargé d’honneurs, professeur à la Bibliothèque impériale ou au Collège de France, je m’éteindrais dans la gloire et l’aisance. »
Il ne sait pas le persan, ni le mantchou, ni l’indostani, mais il aurait pu les savoir.
Voilà pourquoi on l’appelle l’orientaliste.
Chaque est de retour en France.îl reste dans l’Université. On l’envoie comme régent dans des collèges communaux, et en dernier lieu à Mont-de-Marsan, chef-lieu du département des Landes, qu’il est obligé de quitter après une querelle avec le principal.
Il revint à Paris, avide de vengeance. Il demanda justice, on ne l’écouta point. Alors ce fut une poursuite acharnée, terrible. Pendant trois ansj il tint M. Delebecque, directeur du personnel à l’instruction publique, dans de continuelles alarmes. Quatre-vingtcinq jeudis de suite, il se présenta à la porte de son cabinet et pourchassa dans les corridors cet homme que dans une pièce de vers flétrissante il appelle :
.... le Néron des communaux collèges.
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Il s’agit de M. Delebecque, le député actuel, administrateur du chemin de fer du Nord.
Ne pouvant plus rentrer dans TUniversité, l’ex-régent, l’ancien Pallicare, le gavottier des îles, se fit professeur libre, libre de mourir de faim, s’il n'avait eu des goûts modestes, de la philosophie et du génie. 11 eut tout cela, et je ne crois pas que beaucoup d’hommes en France aient plus induslrieusement lutté dans l’ombre, contre la misère.
Il ne s’est jamais mis au lit sans avoir mangé, le Pallicare 1 et il a toujours eu un coin, caisse ou sépulcre, pour se coucher.
Tout lui a payé tribut : les hospices et les casernes, les tripots, le collège, les religions, le cimetière!
11 a dkié cent fois à la table des internes, dans les différents hôpitaux de Paris. On l’a, comme tant d’autres, admis par complaisance dans des services où il prenait le temps de se refaire.
A la suite d’une maladie de ce genre, il fut admis comme convalescent à l’asile de Vincennes. 11 y avait là une bibliothèque et un bibliothécaire ; ce bibliothécaire mourut. Chaque faillit le remplacer.
On le connaît dans les casernes. Il y va donner des
leçons de grammaire ou de géographie, raconte l’hisfoire de l’Empire, sans oublier ses campagnes en Grèce. Il fait des copies de mémoires pour les officiers, aide le sergent-major dans ses comptes, et prête le 101' aux engagés. Aussi la meilleure soupe ‘ est-elle toujours pour lui, il a le dessus du rata et toujours un verre de mêlé à la cantine. A la porte, les pauvres mendient sa protection, et le sergent qui distribue donne à ceux qu’il recommande une cuillerée de bouillon et un morceau de plus. Aux grandes fêtes, on l’invite, et on se l’arrache pour le 15 août.
La maison de jeu lui fournit le matin le biscuit des décavés fondant dans le madère ou émietté dans le * malaga. C’est un bon point pour la journée. Tonifié dès l’aurore, il peut avec ce réconfortant attendre que le dîner arrive.
Les lycées l’ont nourri sept ans, de 1845 à 1852. Modeste, révoqué d’ailleurs, ne pouvant répandre les bienfaits de l’éducatiom dans les classes purement aristocratiques, il se contentait d’apprendre à lire et à compter aux garçons du lycée Henri IV.
Le concierge était un de ses élèves et le lampiste lui a fait honneur.
Presque toi*s les subalternes, du reste, venaient lui demander des leçons ou un service. On le chargeait d’écrire les lettres aux parents ou à la bonne amie.
En échange, de tous les réfectoires lui arrivaient des
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rogatons, du pain, des fruits. On lui apportait des casseroles de riz, du miroton, qu’il vidait dans sa redingote et emportait avec le jus et le beurre chez lui. Non-seulement il mangeait, mais il pouvait môme inviter, recevoir; on trouvait toujours un peu de sauce dans ses poches.
Les jours de sortie, il était correspondant.
Chaque rôdait au coin des rues qui avoisinent le lycée, et quand des taupins en goguette, qui avaient lâché leur correspondant pour aller Dieu sait où, revenaient sans pilote, sinon sans boussole, il s’approchait, et avec la bonté d’un père, les ramenait dans le droit chemin et les conduisait au parloir. Il faisait ce inanége-là avec deux, trois, quatre, retournant son paletot, s’il le fallait, apparaissant en habit après être venu en manteau, imitant au besoin l’Anglais. Il àvait des dimanches de quatre francs, quelquefois môme de cent sous.
En semaine, il était le Mercure de la division des grands. C’est lui qui introduisait les saucissons dans la place et y glissait des journaux incendiaires. Les garçons qu’il enseignait se faisaient ses complices ; on a mangé beaucoup d’ail et bu à flots le poison des mauvaises doctrines sous son commissionnariat célèbre.
On le payait rarement en argent— des lycéens n’en ont guère! — mais il héritait des vieux vôternents, tuniques, képis, gilets, culottes.
Je l’ai vu se promener en costume de collégien aux
Tuileries, où les lyc{ens le regardaient avec terreur. C’était en 1859, et Chaque combattait en Grèce en 182.... ! Dans quelle classe était-il donc ? 11 avait commencé bien tard !
Du reste, il a (et ils sont presque tous ainsi dans ce monde des déclassés), il a la manie de Tuniforme; car, en 1848, on le vit longtemps flâner en costume d’élève de l’École polytechnique, sans l’épée et en pamoufles.
Un de ses fournisseurs habituels était un cornichon (on appelle ainsi l’élève qui se prépare à Sainl-Cyr), un cornichon nommé Romieu, le capitaine qui a été tué à Sébastopol, le fils même du préfet; et voilà comment s’explique le fameux pantalon à bandes d'argent dont il est parlé au début de cette histoire. Un pantalon du père s’était mêlé aux culottes du fils.
Le marquis de l’Aubépine, qui a été sous-préfet de Montargis, est représenté, lui aussi, dans la garderobe de l’orientaliste où se trouvent par douzaines encore, des culottes du temps jadis, des habits d’antan; et les jours de fêle publique Chaque s’habille avec la défroque des arrivés. — Superstition qui cache une ambition sourde 1 Cet homme n’a pas dit adieu à la vie publique, il attend son heure. Vous verrez qu’un jour il se présentera à la députation dans les Landes.
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Quoique élevé dans la religion catholique, Chaque, se faisant un devoir de la tolérance, ne craint pas d’accepter ce que les autres sectes peuvent avoir de bon, et n’en repousse pas, de parti pris, toutes les pratiques.
On le voit à la synagogue, les jours de sabbat, prier avec les juifs, et se détourner, quand il sort, devant les charcutiers. En sa qualité de croyant, les fourneaux Israélites, institution de bienfaisance, patronnée par les banquiers du judaïsme, lui trempent pour un sou une soupe énorme.
Il a sa bouchée de pain à la communion des protestants, et il communie, suivant sa faim, le môme jour, dans tous les temples de Paris.
Il mord, avec la foi d’un fils, dans le pain bénit que la religion apostolique offre aux grand’messês et les jours de cérémonie. Les dames pieuses de Saint-Séverin, Saint-Sulpice et Saint-Thomas-d’Aquin n’ont pas assez d’éloge pour sa piété, il n’est bruit que de son assiduité dans les sacristies.
Il n'est venu qu’un Mormon en France. Chaque a trouvé moyen de le connaître, et de dîner avec lui pour se faire expliquer la religion. Il le traîna jusqu’à minuit dans les cafés, sous prétexte qu’il n’était pas encore converti.
Mais où il glane maintenant, c’est sur le chemin du cimetière.
Il a adopté de préférence Montparnasse où sont enterrés les gens des classes simples; il .se poste sur le chemin des enterrements.
Quand un convoi passe, l’ancien Pallicare, le mouchoir aux yeux, tète nue, se môle, recueilli et grave, nu groupe triste des assistants, et, remontant jusqu’aux héritiers , il parle de la personne qui n’est plus.
« Elle avait des vertus sérieuses, dit-il en retenant mal un sanglot. Elle ne peut partir sans un adieu. » Et il propose au parent, dont il serre avec effusion la main, de faire dire un mot sur la tombe.
Il a l’oraison funèbre toute prête, très-lisible, et le cousin peut parler lui-même sur le bord de la fosse. Chaque, si l’on veut, mouille le papier de larmes; si l’on veut aussi, il prend la parole lui-même, et je l’ai entendu, les cheveux au vent, qui, sur le cercueil d’un liquoriste, disait :
« Adieu, Ernest! adieu.... ou plutôt au revoir dans un monde meilleur I »
La cérémonie terminée. Chaque replie son oraison funèbre, et suit la famille éplorée chez le marchand de vins, où il suce une cuisse du lapin des morts et dévore mélancoliquement le gruyère des trépassés.
Telle est la profession dernière de M. Chaque,
orientaliste, ex-régeni, ancien Pallicare, qui s’est inspiré en cela de ses souvenirs de la Grèce antique et de son amour pour la Grèce moderne :
Il est pleureuse à Montparnasse*.
1. Chaque a protesté contre cette qualification de pleureuse, et il nous menaça même d’un procès, jadis. J’ai pourtant laissé subsister l'anecdote, car elle n’entache pas son honneur. Faut-il répéter ici, à propos des autres histoires, que j’ai voulu simplement peindre un excentrique et non pas médire d’un brave homme?
LES MORTS
LES MORTS
2 novembre.
C’est aujourd’hui que les trépassés donnent audience aux vivants; aujourd’iiui qu’on va leur porter des fleurs et les saluer au cimetière.
Moi, j’irai visiter les tombes sur lesquelles personne ne viendra pleurer ; j’irai saluer d’un dernier adieu ces inconnus enterrés pêle-mêle dans la fosse commune, que n’a point, à vrai dire, enlevés la mort, mais qu’a tués la vie.
A Dieu ne plaise que je vienne ici faire le procès de mon temps, accuser mon siècle de cruauté ! Les morts dont je parle n’ont point été assassinés, mais
brisés, écrasés par la fatalité. 11 y a dix ans, j’aurais
LES MORTS
poussé peut-être un cri de guerre, appelé aux armes, en traînant, comme au soir des révolutions, le cadavre des victimes, à la lueur de mes colères. C’eût été une satire ou une Marseillaise, le Dicsiræ et nonlc Requiem.
Aujourd’hui que je suis moins jeune, que j’ai vu mourir plus d’hommes et passer plus de choses, je ne me laisserai point égarer. Je ne jette point un glaive dans la balance pour faire pencher le plateau; je viens seulement évoquer la charité de ceux qui ont, sans le vouloir, de bonne foi, sous le pavillon déchiré de la tradition, empoisonné .la vie, précipité la mort de quelques braves gens dont le seul crime ôtait de vouloir vivre à leur guise, au courant de leurs illusions, et qui, les pieds dans le ruisseau, l’œil au ciel, immolèrent leur corps en l’honneur de leur âme. Je ne viens donc point faire de leur tombe une tribune et haranguer du fond d’un cimetière; mais je me souviens, en voyant passer ces femmes en deuil, au bruit triste des cloches sur les églises, de tous ceux que depuis dix ans j’ai entendus tousser, soupirer, râler, et que j’ai vus mourir : pauvres diables, toujours humiliés, traqués, blessés, toujours meurtris, toujours saignants, qui n’ont connu de la vie que les nuits sans sommeil, les jours sans pain, les silences lourds, les bruits vulgaires. A peine a-t-on su leurs combats et cru à leur courage. Leurs commencements ont été obscurs, leur lin ignorée, sombre, terrible. Moins heurou.v que le forçat qu’on tue à grand spec-
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tacle devant le bagne assemblé, que le corsaire qu’on fusille sur le pont du navire cl qu’on jette avec un boulet au pied dans l’abîme!
C’est le tort, tort généreux, de la plupart de ceux qui ont écrit sur la misère, de s’étre laissé égarer par leur douleur, d’avoir été les soldats de leur sentiment, et d’avoir amoindri en voulant l’élever, compromis en essayant de la glorifier, la cause triste de ces martyrs, tués bêtement, sans bruit, sans gloire, par le froid, la faim, la honte, au haut des mansardes, au fond des hospices, au coin des bornes.
Le monde n’a jamais vu dans les malheureux que des révoltés. La misère ne lui apparaît qu’à travers le brouillard pâle des philanthropies ou la fumée roüge des révolutions, l’écume aux lèvres, la poudre aux mains.
A côté de cette misère classique qui a une histoire, il y en a une autre, — la vraie, l’affreuse, l’horrible, — je veux parler de celle qui n’a point de drapeau, ne jette point de cris ni d’éclairs, de celle qui tue ses victimes à petit feu, de celle qui tous les ans couche dans la poussière et dans la boue un bataillon d’hommes, qui, après avoir éteint la flamme dans le cerveau, brisé le cœur dans la poitrine, dévore les poumons, boit le sang.
Oui , il y a , dans ces cimetières, des cadavres de gens qui ne sont point morts pour avoir abusé de la vie, par le caprice d’un fléau, le feu, le choléra.
LES MORTS
lu guerre; point morts de maladie ou de vieillesse, de douleur ou d’amour, mais morts de froid, morts de faim.
La misère en habit noir, dit Balzac. Mais elle a droit de cité dans le inonde, celle-là; elle est admise, tolérée, reconnue. Il y a dans les poches de cet habit noir un portefeuille de ministre.
Il y en a, hélas! une autre qu’on ne connaît pas, qui n’a ni passe-port ni portefeuille, qui ne peut plus mentir, qui bâille par toutes les coutures, dont on entend claquer les dents, crier le ventre, qui n’a plus rien à mettre sur ses plaies, dont les héros sans nom, affamés, grelottants, poitrinaires, portent des gilets trop courts, des redingotes d’invalides, des vestes de première communion, sur des épaules de trente ans; qui remet à la mode les pantalons à la hussarde et use les derniers gibus ; si grande qu’on n’y croit pas , affreuse à faire rire, grotesque à faire pleurer, qu’on chasse des garnis, qu’on met à la porte des maisons honnêtes; qui rôde, l’œil hagard, les jambes tremblantes au-
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lourdes restaurants borgnes et des maisons aux allées noires.
A peine on en compte un cependant qui, dans cette vie de privations et de souffrances, se soit écarté du devoir, ait violé la loi! Ils ont laissé par les chemins des lambeaux de leur fierté, mais ils ont encore le droit de porter le front haut : l’honneur ne s’est point échappé par le trou des blessures.
Et c’est ainsi qu’elles s’écoulent, les vertes années, dans le doute, l’amertume et le désespoir 1 Ainsi se passe la jeunesse, et l’on a déjà les cheveux gris, l'estomac ruiné, le cœur fané, qu'à peine on a trente ans! Elle vient tout tuer, cette misère, l’amour comme l'ambition. Ni fleurs, ni parfums, -ni maîtresse! On n’ose laisser retomber sur de frêles épaules la croix lourde de ses souffrances! Pas un sourire, une parole tendre, un serrement de main, une larme, un baiser l Ah! plaignons-lcs, ces jeunes hommes étendus là dans le cimetière, qu’une femme n’a jamais consolés avec sa grâce, aimés avec son cœur, qui, au matin d’un duel, au bout d’un jour sans pain, n’ont point senti dans leur main fiévreuse tomber la main émue d’une maîtresse, qui, à leur lit de mort, au moment de sombrer, quand ils ont senti qu’ils en avaient fini avec la vie, n’ont eu personne à leur côté pour apaiser leur regret aux portes de l’éternité.
Au lieu d’applaudir à leur héroïsme, de les consoler dans leur sombre tristesse, nous ne savons que les
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repousser avec pitié, les insulter avec colère. Nous leur en voulons de ce qu’ils ne faiblissent pas dans la lutte, de CO qu’ils n’amènent pas leur pavillon; sans 'nous dire que si, au premier souffle de l’orage, les combattants quittaient leur bord, si les soldats désertaient au malin, épouvantés et lâches, le génie gagnerait raremetit des batailles.
Puis il en coûte tant de sacrifier le rêve à la réalilé, d’étouffer les cris de son âme !
Aussi dussent-ils mourir inconnus, sans laisser au monde de testament , je leur sais gré de leur opiniâtreté courageuse, de leur glorieux entêtement.
Le monde croit peu à ces existences lamentables, à ces fins sinistres! Fatigué par les déclamateurs qui ont voulu faite de tout petit poète mort à l'hospice un grand homme, de toute victime un héros, il crie : qui vive? chaque fois qu’un de ces pauvres passe I Suspectes toutes leurs douleurs! Cette défiance a cours, mais moi qui ai passé quelques heures dans le camp, je sais ce qu’on perd d’hommes tous les jours dans
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ce 101* régiment. Cette nuit, tandis que j’écrivais cet adieu au coin de mon feu mourant, tandis que, dans les chambres des mères, on parlait de ceux à qui l’on irait au matin souhaiter le nouvel an et porter des immortelles, à travers les rues, par le froid triste, sous le ciel gris, rôdait peut-être une centaine de malheureux, portant un diplôme de bachelier dans les poches de leurs habits troués.
C’est leur faute! crie notre égoïsme gêné par ce spectacle et ces images! Oui nous l’a dit? Savons-nous ce que fut leur enfance, comment s’est passée leur jeunesse, à quelle heure ils firent naufrage, comment ils se sont perdus corps et âme dans cette tempête sans éclairsl Et pour cela faut-il qu’ils meurent? Nous n’affamons pas les prisonniers, nous ne tuons pas les fous!
Qu’il devienne fou ou qu’il tue, il aura un lit et du pain. D’ici là, il se traînera malade, enlaidi, épuisé, humilié! Mettez un homme dans la rue, avec un ' habit trop large sur le dos, un pantalon trop court, sans faux-col, sans bas, sans un sou, eût-il le génie de Machiavel, de Talleyrand, il sombrera dans le ruisseau.
Comme on meurt vite à ce métier, et comme l’esprit se gâte dans cette atmosphère malsaine! L’aile dans la poussière, touchée au cœur, comme un oiseau blessé, la pensée s’irrite, se désespère. Elle se meurtrit en se déballant, ne s’échappe qu’en laissant un
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LES MORTS
peu d’elle-même, comme le loup dans le piège, qui se coupe la patte avec les dents. Tout s’en ressent ; langage, caractère, talent 1
Il y a ensuite un danger 1 La misère sans drapeau conduit à celle qui en a un, et, des réfractaires épars, fait une armée, armée qui compte dans scs rangs moins de fils du peuple que d’enfants de la bourgeoisie. Les voyez-vous forcer sur nous, pâles, muets, amaigris, battant la charge avec les os de leurs martyrs sur le tambour des révoltés, et agitant, comme un étendard au bout d’un glaive, la chemise teinte de sang du dernier de leurs suicidés 1
Dieu sait où les conduirait leur folie ! Nous avons vu ce que valaient ces religions de l’émeute, ces théories du combat! La liberté n’y gagne rien, la misère y perd, seulement le ruisseau est rouge.
Il en faut pourtant de ces hommes qui oublient qu’ils ont un corps à défendre pour s’égarer fiévreux dans le domaine de la pensée. Il faut qu’il en tombe ainsi des centaines avant qu’une idée triomphe; il faut qu’elle mûrisse dans bien des tôles, qu’elle ait tourmenté bien des âmes. Ne maudissons pas ceux qui s’offrent en holocauste, ne rions point sur le passage des victimes et laissons au moins s’accomplir pieusement l’hécatombe.
Leur aumône vaut bien la nôtre. Un seul nous paye les dettes de tous! Un jour, du milieu de cette foule en guenilles, jaillit un rayon. Du fond de l’un de ces
LES MORTS
esprits malades, du fond d’un de ces cœurs blessés, s’échappe une note qui va au cœur de l’humanité, portée sur les pages frémissantes d’un livre, sur l’aile d’un chant suhlitne, fixée sur la toile, arrêtée dans le marbre I II lient un monde dans la tête d’une statue et tout le ciel dans le coin d’un tableau.
« Des fous! » crient quelques-uns. Mais la folie d’hier est la sagesse de demain, l’impiété de la veille la religion d’aujourd’hui, l’athée d’une génération le dieu d’une autre. Hypocrites que nous sommes, nous blâmons leur audace, nous condamnons leur témérité, tout heureux, au fond de nous-mêmes, d’assister à leurs jeux sanglants, joyeux du pittoresque de la lutte, irrités seulement parce qu’ils ne crient pas : ituc, Cæsart
Et ce ne sont pas seulement les inconnus, qui se débattent, sanglollent et meurent dans les angoisses de la pauvreté 1
Tenez, par là-bas, un homme est enterré, que nous connaissons tous, qui mérita pendant sa vie d être
LES MORTS
beaucoup insulté, calomnié*. Quoique bien plus jeune que lui, je fus presque son ami. Si je n’ai point assisté à ses derniers moments, si je ne l’ai point vu à son dernier jour, je l’ai suivi pendant ses dernières années, où il descendit pas à pas l’escalier sombre, le chemin obscur qui devait le conduire à l’hôpital.
Ce que la misère lui imposa de sacritices, lui ôta de courage, lui a pcut-ôlre enlevé de talent, nul ne le sait que ceux qui ont côtoyé sa vie et pu surprendre le secret de son amertume. Combien croit-on, pour parler comme le monde, qu’il gagnait bon an mal an, le grand critique, l’homme dont un article valait un livre, dont le nom couvrait comme d’un pavillon la Revue célèbre où il imprimait ses jugements sévères sur ses contem[)orains? Ce que gagne un calligraphe à copier des rôles : douze francs la page; à la fin de sa vie, deux cents francs la feuille : voilà comment on payait son talent. Ce qu’il souffrait en écrivant, il faut, pour le comprendre, avoir assisté à l’enfantement de quelques-uns de ces articles, où sa pensée planait sur les hommes et les choses de notre temps. On l’a dit méchant, cruel , amer. Méchant, il ne l’était point; cruel. Une voulait pas l’être; amer, c’est vrai. Et voilà où la tristesse me revient! Sans le savoir, sans qu’il fût complice, malgré lui, il était atteint, envahi. La misère le faisait