‹ Les réfractairesChapitre 23 sur 45 · A. DE MUSSET · texte numérisé non relu

A. DE MUSSET

Ce qu'il a égaré de talents, ce grand poète, vous le savez ; ce qu'il a fait d'ivrognes, on l'ignore.

11 n'y a pas eu que des cœurs brûlés à cet incendie d'une âme, et de petits génies flambés, mais aussi des poumons fondus, des entrailles grillées...

On s'est grisé après Rolla, on a couru les cabarets et les maisons de filles après don Juan.

J'ai vu des garçons avaler de la bière qui les rendait bêtes, de l'absinthe qui les rendait fous, point par plaisir, parce qu'ils avaient soif, non ! mais parce que c'était déjà être poète que de boire ainsi! — Très mécontents si la tête eût résisté ou si le cœur eût tenu bon I

Ceux qui avaient la chance de n'avoir pas de santé, dont l'estomac se révoltait aux premières gorgées, se vantaient d'ivresses et se flattaient d'indigestions qu'ils n'avaient point eues, prenant, au besoin, pour

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faire croire à l'orgie de la veille, Tair abruti du lendemain.

Après Torgie à tant par tête, la débauche à cent sous rheure, avec des filles qu'on aurait bien voulu rosser un peu comme le maitre, mais qui, quand vous leviez lamain, regardaient s'il y avait des gants...

Je me suis fait des ennemis de bien des poètes, pour n'avoir pas dit d'eux « qu'ils se soûlaient comme des brutes et qu'ils donnaient des coups aux femmes, » pour les avoir, au contraire, défendus naïvement, quand on en parlait. — On ne m'y prendra plusl

Les bien bâtis, les bien doués, ceux qui ne font là que jeter leur gourme, en reviennent; mais les demi-cerveaux y restent, éponges qui s'imbibent d'alcool et de fiel ou s'émiettent comme l'amadou.

Il y a au bout de cela le réchaud d'Escôusse ; le pistolet de RolRi ?... Pas même! On devient idiot ou l'on reste ivrogne ; on a des tubercules dans les poumons et des tremblements dans les mains. Si Ton ne meurt pas, on engraisse, on n'a plus le front pâle, mais le nez rouge ; et quand, par un jour de remords, on remonte ce fleuve de bière et de crachats où s'est noyée la vie, on ne se rappelle pas que la sourc» est au bas de la page, au coin d'un vers.

C'est pourtant vrai. Ajoutons que le poète, ici renchérissait, dit-on, sur ses héros.

Pauvre Musset I qui arrosait de feu sa blessure et donnait à boire au vautour ! — Ils voulaient faire comme lui, ces gamins, et ils buvaient pour oublier/

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comme s'ils avaient quelque chose à oublier, puisqu'ils n'avaient jamais rien appris I — Et, fût-elle vraie cette théorie de la muse fouettée par la bière, des larmes battues par l'absinthe, encore faudrait-il, ce me semble, qu'on eût souffert à jeun et pleuré avant boire...

< Voyez Musset/ » Ils vous fermaient la bouche avec ce mot.

Ils avaient toujours rencontré le poète, l'autre soir, dans une rue borgne, ivre et malade, cherchant le gros chiffre.

Ils mentaient 1 Dans leur ivresse, et pour les besoins de la cause, ils voyaient des Musset partout. On m'en a bien montré une dizaine.

11 est mort sans que je l'aie vu.

Ce n*est plus l'absinthe de Musset, maintenant : c'est l'opium de Baudelaire. — Je croyais d'abord qu'ils se calomniaient, ces jeunes gen$; que de gaieté de cœur on ne se détruisait pas l'estomac, on ne se cassait pas le cerveau; mais non, on en avale bel et bien dans les cafés de Montmartre et du quartier Latin I Ils en mâchent pour dix sous, et ils en rendent pour cinq francs.

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