‹ Les réfractairesChapitre 25 sur 45 · BALZAC · texte numérisé non relu

BALZAC

Ah I sous les pas de ce géant, que de consciences

écrasées, que de boue, que de sang ! Comme il a fait travailler les juges et pleurer les mères?

Combien se sont perdus, ont coulé, qui agitaient au-dessus du bourbier où ils allaient mourir une page arrachée à quelque volume de la Comédie hu^ mainel

Ceux-ci, avec Rastignac, du haut d'une mansarde ou debout sur le pont des Arts, ont montré le poing à la vie et crié au monde : A nous rfewx/ jurant, sur le Phe Goriot ou le volume à côté, de faire leur trou à coup d'épée — ou de couteau, prêts à jouer tout, et, pour forcer la porte, sauter dans Farène, passant d'avance sur le ventre des hommes et le cœur des femmes.

Quelles femmes? des drôlesses sentimentales qui vous jettent des places, des croix par les alcôves, vous font entrer dans leur boudoir devant le mari qui s'en va, et vous promènent à leurs bras à travers les salons, au théâtre, au bois, devant le monde qui salue !

On ne parle que par millions et par ambassades, là dedans I Les hommes de lettres y font des vies ! les attachés s'en donnent 1

La patrie tient entre les mains de quelques farceurs, canailles à faire plaisir, spirituels à faire peur, qui allument des volcans avec le feu de leur cigare et écrasent vertu, justice, honneur sous la semelle de leurs boUes vernies.

Il s'est trouvé des gens — des conscrits — ^ pour

prendre le roman à la lettre, qui ont cru qu'il y avait

comme cela de par le monde un autre monde où lés duchesses vous sautaient au cou, les rubans rouges à la boutonnière, où les millions tombaient tout ficelés et les grandeurs toutes rôties, et qu'il suffisait de ne croire à rien pour arriver à tout...

Monde de filous et d'entretenus.

Dans Tombre, au second plan, la Vieille fille^ les Detix Frères, les chefs-d'œuvre.

Au soleil, le sermon de Vautrin, coupé par le célèbre jet de salive ! Et les pauvres garçons d'en faire un évangile, crachant comme lui, en homme supérieur (voyez la page), au nez de la société, qui les a laissés s'embarrasser dans leurs ficelles et tomber— de ces chutes dont quelquefois on porte la marque sur l'épaule.

Les grands hommes de province à Paris/ — J'ai vu s'en aller un à un, fil par fil, leurs cheveux et leurs espérances, et le chagrin venir, quelquefois même le châtiment — en voiture jaune, au galop des gendarmes. Qu'on en a reconduit de brigade en brigade, de ces Illusions perdues/

Les plus heureux, je vous les nommerai un jour, jouent au La Palférine dans les escaliers de ministère, les antichambres de financiers, les cafés de gens de lettres, et font des mots, n'ayant pas pu faire autre chose. Ils attendent l'heure de l'absinthe, après avoir laissé passer celle du succès.

Je m'arrête à Balzac.

Il résume la grandeur du livre et ses dangers.

J'aurais pu parler de Dumas, de madame Sand!

C'est assez d'Antony, et je ne veux pas passer en revue le régiment des Amazones,

La Bovary, Fanny, Lélia, le monde des amoureuses, les Victimes d'amour /

Je mets des points et je jette du blanc.

Que chacun y loge ses souvenirs, et qu'on me dise s'il n'y avait pas du livre dans tout cela, — avant, pendant et après ?

Files ont un livre pour exécuter toutes les trahisons, poétiser leurs crimes !

La courtisane a Manon Lescaut, Léonie Chéreau copie la Dame aux Camélias, Angélina Lemoine lit Manon Delorme. Madame Lafargue avait lu aussi !

Toutes les femmes qui ont un peu empoisonné leur mari, jeté au feu leur enfant : des victimes du livre !

Tout assassin en redingote^ tout suicidé en blouse, victime du livre !

Et si je regarde plus haut, sur le théâtre de l'histoire, qu'y vois-je? Derrière l'armée de Béotie s'avance la légion thébaine, noire de poudre...

Notre génération n'a pas été avare de son sang ! Sur la route où nous hésitons, a passé un peuple de courageux, et dans les cimetières qui bordent l'arène est couché un bataillon de martyrs.

Eh bien I si l'on déterre les victimes — je mêle ici

les cadavres, gentilshommes ou plébéiens, républicains et royalistes, crânes cassés à la Pénissière ou à Saint-Merry — combien qui s'étaient jetés dans la mêlée, grisés par Todeur chaude de certains livres, histoires de la Montagne ou de la Vendée, des Girondins ou de Dix ans/ Ësquiros ou Crétineau-Joly, Lamartine ou Louis Blanc I

Je les salue, ces morts qui rendirent leur âme avant leur épée ?

Je les plains^ au lieu de les insulter — ceux qui vécurent pauvres et seuls, par delà la frontière, et ceux surtout qui ^ont restés là-bas, plus loin, de Tautre côté de TOcéan, jusqu'à Theure des amnisties.

Mais, disons-le — non sans tristesse — chez quelques-uns de ces héros, Tamour des batailles remportait peut-être sur Tamourdu bien ; on avait plus soif de poudre que de justice; la tète donnait plus que le cœur.

Ah ! que n'ai-je le droit et le temps d'en parler 1 Ce loisir, je l'aurai ; ce temps, je le prendrai. Mais dès à présent, je l'affirme, tous, presque tous, ces chercheurs de dangers, ces traîneurs de drapeaux, apôtres, tribuns, soldats, vainqueurs, vaincus, ces martyrs de l'histoire, ces bourreaux de la liberté :

les YlOTDCES DU LIYBE.

d'un

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