livre ouvert
Le public s'amusa beaucoup de ma confusion,
donna ses deux, sous et sortit ; je restai.
218 LE BACHEUEB GÉANT.
Le phénomène vint au-devant de mes questions, et descendant de son théâtre après avoir accroché son claque à pltnnet tricolore à une patère — près du ciel :
« Vous vous demandez, monsieur, comment il se fait qu^on soit géant quand on est bachelier, et qu^on sache si bien le grec dans une baraque. Vous cherchez quelle est cette histoire, je vous la raconterai si vous voulez. Venez ce soir, boulevard des Amandiers, à Thôtel du Chien savant ; attendezmoi dans le café d'en bas, à onze heures j'arriverai.
La grosse caisse fit boum, boum, boum ! à ce moment.
« C'est la parade qui finit, dit le géant ; je vais remonter sur mon trône. A ce soir donc, et surtout, ajouta-t-il tout bas, n'en parlez pas. »
Je remontai; le pitre, sur les tréteaux, lutinaitla femme hercule, et il l'embrassa tout d'un coup, presque sur la bouche, en faisant chanter ses lèvres.
Alors, à travers la toile fendue, je vis se relever le rideau du théâtre, et le géant passer sa tête pâle comme celle d'un mort.
J'allai le soir à l'hôtel du Chien savant, le géant ne se fit point attendre; il avait troqué son chapeau à claque contre une casquette de velours usé, et jeté un paletot déguenillé sur sa culotte rouge.
m Montons, dit-il, si vous voulez; ma chambre est en haut, sous les toits, nous y serons plus seuls, et je f\ourrai causer. »
LE BACHBUEB GÉANT. 219
Je le suivis, et nous entrâmes dans une chambre propre, au bout d'un escalier boueux, au cinquième étage. Il se baissa pour passer sous la porte, se tint plié en deux jusqu'à ce qu'il fût assis, et il alluma la chandelle.
Je jetai un coup d'œil autour de la chambre : rien n'y sentait le saltimbanque; sur les rayons d'une petite bibliothèque en bois blancreposaientquelques livres soutachés d'or, teintés de bleu ou ornés de palmes qui se croisaient, avec des rubans verts ou roses pour marquer les pages.
« Ce sont mes prix d'école et de collège I dit le géant. Voulez-vous voir mon diplôme? »
Il ouvrit un tiroir, mais, en cherchant, il mit à jour un médaillon qu'il repoussa brusquement sous les papiers.
Je ne pus voir quel était le visage, mais il avait deviné mon geste.
« C'est elle, dit-il, la femme hercule, celle de la baraque, que Bêtinet embrassait si bien ce matin.
« Et maintenant, voici mon histoire, je vais vous la dire : Prenez, je vous en prie, vos aises, et écoutez-moi jusqu'à ce que je vous ennuie. Cela me fera plaisir, d'ailleurs, de causer avec un homme qui n'a qu'une tête. »
Je portai machinalement la main à cette tête pour voir si elle était seule; le géant sourit et commença.
Je vous dis, dans mon boniment, que je suis né
220 LE BACHELIER GÉAKT.
sur le point le plus élevé des Alpes, d'un père nabot et d'une mère miscroscopique, que nous sommes sept dans la famille, et que je suis le plus petit des sept. La vérité est que je suis né dans la Corrèze, je n'ai pas de frères, et mes parents ne sont pas des monstres.
J'ai fait mes classes au séminaire, passé mon baccalauréat à Toulouse, la conscription dans mon village. Huit jours avant de plonger la main dans le sac aux numéros, j'avais signé, pour échapper à la caserne, un engagement universitaire de dix ans; je préférais être pion dans un collège que tambourmajor dans une armée. Bien m'en avait pris; je tirai le n* 11, dit les deux flûtes, ou les jambes de M. le maire, qu'on n'appelle plus maintenant dans la commune que les échasses du géant.
Le lendemain même, je fus installé au collège oii Ton me donna à faire l'étude des petits.
Pauvres moutards, quand ils virent entrer dans la salle basse, empestée d'encre, ce grand diable qui n'en finissait plus, il y eut un frisson d'eflfroi; ce fut l'affaire de quelques jours. A peine une semaine s'était écoulée que déjà ils ne me craignaient plus, et, comme autorité, je n'allais pas, moi, le Goliath, au genou d'un maigre avorton qui n'avait pas cinq pieds, ne pesait pas deux onces, et, d'un geste, faisait rentrer sous terre les révoltés.
Ils se moquèrent tant de moi, mirent tant de crin dans mon lit et de poix sur ma chaise qu'on me tira de là pour me donner une classe à faire. C'était de
ravancement; je le devais, comme cela arrive souvent, à mon incapacité et beaucoup aussi à la protection du vicaire général qui me savait gré de n'avoir pas porté dans les ordres ma taille compromettante. J'aurais fait rire du bon Dieu en donnant la bénédiction, et puis je n'aurais pas tenu dans les confessionnaux.
C'est à peine si je tenais dans le collège, je me cognais la tête en entrant dans les classes, je crevais les plafonds, je heurtais les lampes, on ne voyait que moi dans les cérémonies; le principal était jaloux.
Je vivais pourtant assez heureux, trouvant moyen encore d'envoyer à ma mère quelques économies, me rendant utile, recroquevillé dans ma modestie. Quand les chefs venaient, je me baissais. Pour qu'ils n'eussent pas trop à lever la tête, je laissais traîner la mienne, je me mettais en quatre, me pliais en deux; on se moquait de moi, je laissais faire. Quand la plaisanterie était passée, je me relevais; j'étais censé n'avoir pas entendu de si haut; les petits s'en donnaient à cœur joie. C'est comme cela partout, dans l'université, le gouvernement ou la banque.
J'ai toujours vu les nains tourmenter les géants.
Ces moqueries de collègues ou d'élèves ne me
chagrinaient point, et parfois même m'amusaient.
Mais quand, par hasard, quelque petite fille ou une
jeune femme me montrait du doigt en murmurant :
« Ils sont deux, son frère est dessous . — Cest un pari.
— // est en bots, — Jean rAraignoirl.,. »
222 XiE BACHELIER GÉANT.
Ces mots comiques m'étouffaient, mon cœur se serrait, et je Tai toujours eu trop gros pour ma taille.
Pourtant ma jeunesse criait dans mon corps si long; la solitude m'était lourde, la nuit je faisais des rêves d'amour — mélancolique qui étouffait dans une peau d'Hercule.
Il me vint une' idée un jour; je demandai en mariage la fille d'un collègue chez qui l'on mangeait plus de pommes de terre bouillies que de rosbif, et les répétitions s'y payaient en fromages. J'avais mis un pantalon assez long et apporté le compte de mes économies. La jeune fille me rît au nez et je sortis à reculons en laissant de mes cheveux au plafond et sur le dessus des portes.
C'était la première démarche, ce fut la dernière, et je rentrai silencieux dans mon obscurité. Il m'arriva quelques épîtres, des lettres qui sentaient Tambre gris me donnèrent des rendez-vous. J'y allai tremblant, j'en revins honteux. On m'appelait comme on appelle un monstre, on voulait voir comment était fait un géant. Une ou deux fois on me rappela, je n'y retournai point, et j'attendis qu'un accident me diminuât ou que je fusse voûté par le chagrin.
Ah ! bien des fois, quand je faisais prendre l'air à mes six pieds cinq pouces, le soir, sous les vieux marronniers, l'homme parlait, le géant faisait relâche, et redressant ma grande taille, je levais les bras au ciel. Mon ombre se détachait immense aux rayons de la lune sur le sable jaune, et allait faire peur aux couples qui parlaient bas sous les grands arbres.
LE BÂGHELIEB GÉANT. 223
Les sentinelles s'arrêtaient dans leur promenade nocturne et disaient :
« C'est le tambour-major qui a bu. »
Pauvre tambour-major! on prenait mes blasphèmes pour ses jurons, et mes folies pour ses ivresses. 11 dit uii jour à la cantine qu'il allait me défendre de me promener, et qu'il ne voulait pas passer pour un pochard parce que j'étais un imbécile.
Mon existence s'écoulait ainsi : il y avait des soirs de résignation et des ^oirs de tristesse. C'est par un de ceux-là que j'entendis un grand bruit dans la rue et que je mis la tête à la fenêtre.
A ce moment aussi Dieu décida de ma vie. A-t-il été cruel ou bon? je ne sais. Je dois à ce hasard de n'être plus un homme, mais une curiosité ; certes, c'est triste. Mais si j'ai eu de terribles souffrances, j'ai eu aussi des moments heureux, et tout monstre que je suis, je ne donnerais pas mes douleurs pour les bonheurs des autres.
C'était une troupe de saltimbanques qui faisait le tour de la ville, annonçant, à son de trombone et de caisse, qu'ils donneraient le lendemain et les jours suivants des représentations sur la grande place du marché.
Trois Allemands aux lèvres bouffies, aux yeux doux, en redingote olive et en casquette verte, soufflaient, en balançant la tête, dans le cuivre et le bois; mais tout à coup tous s'en mêlèrent : la petite caisse battit aux champs, les cymbales faillirent se fendre,
la clarinette mordit jusqu'au sang le nez de son instrument, le trombone jeta au vent du jour des couacs sauvages.
La directrice de la troupe parut.
Elle acheva le boniment du paillasse, fit Téloge de toute sa troupe, la troupe de madame Rosita Fbrbani ! et promit qu'elle ferait tous ses efforts pour mériter les applaudissements du public.
Je récoutai plus étonné qu'ému ; mais quand, son discours fini, elle se mit à danser en s'accompagnant des castagnettes, la taille prise dans son spencer de velours noir collant, les seins gonflés et les bras nus, sourire aux lèvres, cheveux au vent, mon sang ne fit qu'un tour ; il courut sur mon front une bouffée d'air chaud, ma poitrine s'élargit, et tout mon être tressaillit dans sa longueur devant cette statue vivante de la volupté et de la jeunesse.
Je voyais passer et luire, comme en un tourbillon, le jupon étoile d'argent, le diadème aux perles bleues, les rubans verts, l'écharpe rouge, et mon cœur battait au bruit que faisaient à ses poignets blancs les grelots de ses bracelets.
Enfin elle s'arrêta, haletante et superbe, la chair jaillissant du maillot, faisant craquer le bas et le corsage, le buste flottant sur la hanche en relief, et pâle d'une pâleur douce faite de fatigue et d'orgueil.
Distraite, elle arrêta ses yeux sur moi et considéi*a mes six pieds cinq pouces d'un air étonné. Je détournai mon regard du sien, et je m'éloignai, tandis
LE BACHELIEU GÉAIJT. 225
qu'elle montrnît à son pître et ses musiciens ce grand fantôme qui fuyait.
Mais le lendemain j'étais là quand, avant la classe du soir, la représentation commença. Je revins le surlendemain et les jours suivants, et chaque fois elle me regardait, chaque fois je disparaissais, honteux et plus malade, faisant crier le groupe que je dérangeais en partant. J'allais rôder dans la campagne, ma classe finie, et j'avais la fièvre dans le cœur et le feu dans la tête : on dit pourtant qu'il fait frais sur les cimes!
Le hasard s'en mêla : peut-être dois-je dire que je l'aidai un peu. Un jour, après la retraite battue, je me trouvai, au détour d'un vieux mur, en face d'une grande voiture peinte en jaune : c'était la maison des saltimbanques. On avait vu ma tête par-dessus le mur, et Fouille-au-Pot, le paillasse, avait averti Rosi ta.
Je diminuai d'un pied en la voyant tout d'un coup en face de moi, et je devins rouge comme le caleçon du pitre. J'étais venu là poussé par le désir aveugle, n'ayant pas conscience de ce que je faisais, sans avoir préparé une entrée, une excuse, et je ne savais plus comment expliquer ma présence, si je devais rester ou fuir. Mais elle, souriante, combla l'abîme, me reconnut; Fouille-au-Pot jeta, comme un pont, un calembour salé, la glace se fondit et nous parlâmes.
J'inventai que j'avais un livre à faire sur les saltimbanques, j'ajoutai que, grâce à ma taille, j'étais un
peu dès leurs, et que tous ceux qui avaient traversé la ville avaient eu ma visite dans la coulisse, que je voulais mettre aussi la troupe Rosita dans mes mystères de la baraque...
J^étais un curieux et un phénomène ; on sourit, Fouille-au-Pot me mesura, et Rosita me fit voir dans un petit journal illustré d'une grande ville du Midi son portrait avec un bout de biographie. En lisant son éloge fait par un autre, je fus jaloux.
Je promis que je reviendrais, et, en effet, tous les soirs, quand le soleil était tombé, je me glissais du côté du Chemin-Vert; où était la caravane, et sous prétexte d'histoires comiques à écouter et de notes à prendre, je restais là. Rosita venait : toujours coquette, ayant gardé de son costume de zingara un bijou faux, une fleur fanée, un bout d'écharpe : elle racontait ses voyages, je disais mes misères; je lui apportais des vers quelquefois, elle y mettait un air, les chantait en dansant; quand elle avait fini, retombant essoufflée dans mes bras, puis m'échappant joyeuse. Je n'osais la poursuivre, et mon corps immense se débattait dans Tangoisse du désir. Mais jamais, alors même qu'elle irritait mon amour par ses familiarités terribles et ses caresses de hasard, elle ne laissait supposer qu'elle eût compris, et elle éteignait l'incendie dans un éclat de rire.
Quelle était-elle, cette femme à la voix tendre et aux yeux doux, qui vivait la vie d'aventures, par les grands chemins, en compagnie de paillasses ob-
scènes, de lutteurs aimés des catins, et qui poussait devant elle, sans broncher, ce troupeau d'hommes et de monstres?
Elle était veuve, me dit-elle; son mari, un Alcide du Nord, s^était tué dans un exercice, trois mois avant, dans un village de Hollande ; elle avait ramassé les débris de sa mince fortune et organisé la troupe qu'elle avait composée d'un cheval savant, du paillasse Fouille-au-Pot, un vieil ami de son mari, et d'un homme-serpent qui se disloquait. Elle dansait, soulevait les poids, jouait la pantomime et se désossait au besoin.
Elle prétendait n'être entrée qu'à vingt ans dans la banque, parce que l'ouvrage — ils étaient canuts de Lyon — leur avait manqué, et que le mari avait trouvé du pain en soulevant du fer. Il avait emprunté un essieu, pris dans un chantier une pierre, et, après avoir obtenu la permission, il était venu sur la place jongler avec les quintaux ; on ne s'était plus couché, le ventre vide, et puisque le travail honnête avait trahi leurs forces, ils demandaient à ce travail sans nom de quoi vivre : la banque était plus généreuse que l'atelier.
Voilà tout ce que je savais de sa vie et tout ce qu'elle voulut m'en conter. Peu importait, hélas! Il y eût eu à son front ou ses mains de la boue ou du sang, je l'aurais peut-être insultée, méprisée, maudite, mais je l'aimais, et je lui aurais tout pardonné. J'aimais cette voix restée pure et ces yeux restés tendres, dans cette atmosphère viciée, et ces sem-
228 LE BACHELIEB GÉANT.
blants de naïveté sous ses oripeaux de saltimbanque. J*adorais sa naïveté ou son hypocrisie.
Le contraste était singulier : je crus avoir affaire à une Marion Delorme ou une Manon Lescaut, et je logeai dans cette poitrine d'aventurière, sous ce maillot jaune, un cœur de femme aimante, que je voulus faire battre à mon profit, sans songer que, sur ce chemin, après avoir été Didier, on peut devenir Desgrieux.
Elle est moins rare pourtant qu*on ne pense, cette honnêteté des femmes dans les baraques, sur les champs de foire. Ce qui me séduisit chez Rosita, je le rencontrai vingt fois sur mon chemin. C'est un préjugé qui voue à la corde et au vice cette famille de voyageurs ; ils subissent le sort éternel des vagabonds, dans rhistoire du monde : on accuse toujours du crime ceux qui sont passés.
Mais, dans le monde des saltimbanques, on est
vertueux comme ailleurs, et, croyez-moi, j'ai vu des
femmes qui, sur la place, faisaient le grand écart,
n'en pas commettre le plus mince dans la coulisse,
t être des prodiges de pudeur dans la vie privée.
Toujours est-il que Rosita ne semblait point comprendre, et moi je n'osais avouer.
Cependant je maigrissais à vue d'œil : mes yeux, où montait le sang, luisaient sous mon front pâle, comme au bout de la gaule immense des allumeurs la flamme rouge de la lanterne, et avec mes habits, flottant sur mon corps lâche, j'avais l'air, dans la
plaine, le soir, d'un épouvantail pour les oiseaux, qu'emportaient des voleurs de nuit.
L'initiative de Fouille-au-Pot mit fin à cette situation pénible : il osa brusquer le dénouement par une plaisanterie téméraire.
Je me trouvais un jour sur la place pendant la représentation. C'était le tour du cheval savant.
Il avait compté jusqu'à dix, marqué l'heure, dit ouï aux morceaux de sucre et non aux coups de bâton.
« Et maintenant, mon pp'tît cheval, cria Fouilleau-Pot, voudriez-vous nous dire quel est le plus ivrogne de la société? »
Le cheval fit deux ou trois fois le tour du cercle, ot, après quelques hésitations, se planta devant un homme au nez rouge et praliné; et tous de rire, l'homme au nez rouge le premier.
« Le plus amoureux, maintenant? » fit Fouille-au- Pot en regardant de côté Rosita, qui pâlit; et moi, îe me sentis pâlir aussi.
Deux fois le cheval hésita, une fois de mon côté, une autre fois encore. J'eus le frisson; au dernier tour, il s'arrêta net devant moi.
Je cherchai des yeux Rosita; elle se cachait et je restai là, cloué sur le sol, rouge jusqu'aux oreilles et tremblant de la tête aux pieds.
Ce fut le signal des rires. On me jeta des pommes, je fus hué; et, sans Fouille-au-Pot, qui répara son crime en allant tirer la queue d'un chien égaré dans le rond, j'y serais encore.
230 LE BAOHEIiIEB GÉANT.
La foule m'oublia pour rire du chien, et je partis, doublant le pas; on va vite avec mes jambes. Je fus bientôt chez moi.
A peine arrivé, je fondis en larmes, je pleurai — comme un nain! J'avais mes deux grandes mains toutes mouillées, et je ne pouvais plus voir mes yeux dans mon miroir cassé. Je me mis à une fenêtre qu'on n'ouvrait pas et qui donnait sur le cimetière, et je laissai le vent qui passait par-dessus les cyprès sécher mon visage et baigner de fraîcheur mes cheveux. Je restai longtemps ainsi accoudé, à boire à pleins poumons l'air du soir. Ce déluge de larmes avait comme noyé ma mémoire; à peine flottait audessus le souvenir des émotions tristes de la journée.
Il se faisait tard; l'allumeur de réverbères avait passé depuis longtemps; mes voisins, des ouvriers sans femme ni famille, étaient rentrés; je m'étendis moi-même sur mon lit et m'assoupis dans la douleur et la fatigue.
Je fus réveillé brusquement de ce sommeil pénible par un coup frappé à ma porte.
« Qui est là? » demandai-je tout étonné.
On ne répondit pas.
Je renouvelai ma question.
Même silence.
Une idée me vint, mon sang afflua au cœur, et, en tâtonnant, j'ouvris la porte.
On la nîferma.
« C'est moi, dit une voix qui me fit tressaillir.
LE BACHELIEB GÉANT. 231
— Vous?
— Je vous ai vu pleurer de là-bas... Prenez garde, j'ai mon collier à grelots. »
Le lendemain je ne fis pas ma classe, et Rosita ne joua point.
Elle passa la journée à demander pardon pour Fouille-au-Pot, et quand elle partit, je vidai mon sucrier dans ses poches.
« Pour le petit cheval, lui fis-je en souriant.
— Garde le collier, » dit-elle.
Et le géant, tapant sur un coin de la commode, me dit : « Il est là. »
Puis il reprit :
«Rosita revint plusieurs fois; j'allai moi-même dans la baraque. Je passais la nuit là, sous ce toit de planches, dans cette voiture où avait gémi, grogné un peuple de monstres. Il me semblait quelquefois, dans le silence, entendre le hurlement des hôtes d'autrefois, hommes ou bêtes...
Mais rien ne criait plus haut, ne hurlait plus triste que ma sauvage jalousie.
Elle en avait aimé d'autres avant moi, et quand elle m'embrassait, moi géant, c'était peut-être à un géant mort qu'elle songeait, la zingara ! Qui sait? elle avait été peut-être la maîtresse d'exceptions affreuses ; elle avait appuyé sur son cœur des têtes qui n'avaient rien d'humain. Tant mieux! Je préférais, dans mes retours sombres vers le passé, lui croire pour amants des gens au corps horrible, que penser qu'elle avait, dans cette voiture où l'on se
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touche, dans ce métier où Ton se tutoie, livré sa beauté à des hommes dont le souvenir ne fût pas mort, dont je n'aurais pas étouffé limage.
Je lui parlais quelquefois de mes craintes, elle se jetait à mon cou et se mettait à rire.
Cependant mes habitudes avaient changé : au collège, on s'en aperçut; pour comble de malheur, nous fûmes rencontrés un soir dans la campagne et reconnus. Le bruit courut la ville, on amplifia, la fantaisie alla son train, on dit qu'on m'avait aperçu vêtu en saltimbanque, soulevant des poids, demandant la patte à des veaux à deux têtes.
Les élèves me dessinèrent sur le tableau, en sauvage, habillé de plumes, avec Rosita près de moi. Le principal me fit appeler et m'avertit que j'eusse à faire cesser ces bruits par un changement d'habitudes radical et public, ou bien on me demandait ma démission.
Je sortis de chez lui bouleversé, ahuri ; la menace qu'il avait proférée me faisait ouvrir les yeux sur ma situation, la folie de ma conduite m'apparut, et j'entrevis le gouffre à mes pieds I
Je devais, le soir, aller coucher dans la caravane, je n'y allai point.
Le lendemain on frappa à ma porte : je reconnus le signal de Rosita, je ne lui ouvris pas; elle partit.
Je passai deux jours sans la voir, craignant, les premières heures, d'avoir de ses nouvelles, me jurant que c'était fini; le second jour, attendant à chaque
LE BACHELIEB GISANT. 233
minute qu*elle arrivât, comptant les secondes, brûlé parla fièvre, désespéré, jaloux! .
Malheureux! je n*eus pas le courage de lutter encore, et je courus, presque en plein jour, à la caravane.
Elle fit rétonnée, me demanda si j'étais fou
« Oui^ » lui criai-je en me jetant à ses genoux.
Elle me releva avec un geste plein de pitié et rentra dans la voiture en fermant la porte sur elle.
Je frappai, elle ne répondit pas.
« M'avez-vous ouvert? » disait-elle à travers la petite fenêtre aux volets verts.
J'allai pleurer dans les bras mous du disloqué; je voulus acheter Fouille-au-Pot; je fis des bassesses, je fus lâche.
Enfin, on me pardonna et je montai.
Quand je sortis le lendemain, j'étais perdu! Elle m'avait traité de haut, j'avais prié, tout était dit; et je portais ma chaîne au cou, aussi solide et courte que celle qui attachait le chien entre les roues.
a Nous partons dimanche, m'avait-elle dit en se levant.
— Partir ? mais moi I qu'allais-je faire?
— Rester, en prendre une autre, à moins, ajoutat-elle en riant, que tu veuilles nous suivre. »
Je ne répondis pas; mais, deux jours après, j'aidais Fouille-au-Pot à serrer les malles, et pour démarrer la caravane embourbée, je me meurtrissais l'épaule contre l'essieu.
A minuit, ce soir-là, c'est moi qui tenais le fouet,
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et, sur la grand'route éclairée par la lune, conduisais la caravane....
Si vous voulez me suivre maintenant, dit le géant qui reprit haleine, vous allez traverser avec moi ce monde curieux qu'ont mal connu vos romanciers et que calomnie toujours la tradition. J'en sais les joies étranges, les secrets comiques ; ce que je vous raconterai sera vrai : je l'aurais fait ou au moins vu, j'en ai vécu et j'en mourrai ; je serai peut-être albinos à ce moment-là, pour utiliser mes cheveux blancs. Puisque nous sommes par les chemins, je vous parlerai d'abord du voyage.
Vous en avez vu passer de ces caravanes, nom poétique de la maison qui marche. On dirait un fourgon qui emporte des vaincus dans 4'exil. Parfois une fenêtre de la prison qui roule s'entr'ouvre el laisse passer un front bizarre. C'est un des hôtes qui prend l'air : demain il faudra qu'il se cache. Ici, dans le silence, sur le chemin désert, il peut lever la tête au ciel, os sublime, nul ne le voit.... que le Dieu juste qui en a fait un monstre.
Par intervalle, on croit entendre un bêlement, un grognement ensuite. C'est la bête curieuse, chrétien ou phoquC; qui demande son pain.
Aux portes des villes on s'arrête, on attache le cheval à un arbre, avec un bout de corde, à l'endroit où rherbe est moins pâle ; il ronge les racines, lèche la terre.
Les enfants vont aux environs couper la folle avoine, ramassent les branches fraîches pour l'écurie et du bois mort pour la cuisine ; on allume le feu et Ton mange — ce que Ton a 1 On disloque un peu les moutards, on époussette les phénomènes et Ton rentre dans la voiture; on tire le rideau et Ton dort.
Le soleil se lève, on se remet en route. C'est demain la foire, il faut avoir sa place, aller voir le maire, dresser son théâtre, gagner sa vie.
Ceci est la caravane des commençants ou des ruinés, de ceux qui se montent ou de ceux qui meurent, qui n'ont plus la vogue, qu'on trouve trop vieux ou trop tristes, dont les veaux sont pelés, les trompes connues, les bras usés : c'est un berceau ou une tombe, cela roule vers la fortune ou vers l'abîme, à la grâce de Dieu, au hasard du monstre !
La caravane des arrivés est autre chose. Elle est traînée par des chevaux qui ont eu l'honneur de travailler devant des têtes couronnées ou qu'on loue ad hoc dans le village ou dans la ville.
Il y a chambre à coucher, cuisine, salon! des poêles, une cheminée, un coin du feu ! on s'y visite, on y reçoit.
C'est propre, bien frotté, ciré, tapissé.
« Tenez, fit le géant en prenant sur un des rayons de sa petite bibliothèque un papier crasseux, voilà
236 LE BACHELIER GÉAlTr.
le plan et le règlement d'une de ces roulottes dans lesquelles j'ai travaillé. »
Je pris le chiffon, le dépliai, et le voici avec ses explications et son orthographe *