ATTITUDE APRÈS I.’ ATTENTAT
Orgueil , recherche de la gloire. — L’idée du martyre n’est pas incompatible, chez les régicides, avec le sentiment de Yorgueil et de la vanité, bien au contraire. Les uns, les mystiques religieux, exclusivement préoccupés des biens du Ciel, ne songent qu’à la récompense que leur sacrifice va leur mériter là-haut. Les autres, les mystiques politiques,
songent surtout à la gloire terrestre et à la renommée qui les attend après leur mort. Souvent même, ils s’imaginent dans leur aveuglement, que la foule les applaudit et les admire en secret, et ils restent confondus devant les marques de réprobation que soulève leur méfait. « Ravaillac croyait que le peuple lui saurait gré du coup; quand on commanda aux archers d’empêcher qu'il ne fust offensé par les rues, cet orgueilleux pendard répondit qu’on n’avait garde. Mais il tut bien esbahi quand à la porte do la Conciergerie, à la cour du Palais et par toutes les rues, il entendit des huées horribles contre lui » (Matthieu). Lorsque Guiteau apprit que les adversaires politiques de Garfield avaient exprimé leur horreur contre son crime, il fut frappé de mutisme et s’écria, après s'être recueilli: « Qu'est-ce que cela signifie? J’aurais parié ma vie qu’ils prendraient ma défense ». ( The Journal of Mental science. July 1882).
Courage dans les supplices. — Avec des idées de ce genre, on comprend que la mort n’effraye guère les régicides, et que soutenus par l’exaltation de leur croyance, ils bravent sans sourciller les plus cruels tourments. C’est une chose digne d’étonnement et presque d’admiration, en effet, que le courage elle stoïcisme des régicides en face de leurs supplices. Tous, hommes ou femmes, politiques ou religieux, depuis Mutins Scévola brûlant froidement sa main droite sur un brasier, pour la punir d’avoir frappé un autre que Porsenna, depuis Guillaume Parry et Balthazar Gérard, en 1584, jusqu’à Charlotte Corday, Staaps, Sand et Guiteau, en passant par Damiens, dont Michelet a pu dire que c’était l’exemple le plus frappant, pour la physiologie, de ce qu’un homme peut souffrir sans mourir, tous ont enduré sans se
plaindre et presque avec indifférence les plus affreuses tortures, comme les martyrs auxquels ils ressemblent sur ce point. Un seul, dans la longue liste des régicides, s’est montré d'une trempe moins énergique et, bien que soldat, a hésité et menti devant la douleur. C’est Poltrot qui s’enfuit après son attentat et qui pris dans les bois, accusa l’amiral de Coligny et son frère d’Andelot de l’avoir poussé, puis, au moment de mourir, rétracta ses accusations.
Il serait trop long de rappeler en détail le supplice des parricides réservé autrefois aux régicides, depuis les questions ordinaire et extraordinaire, jusqu’à l’amende honorable à Notre-Dame, nud en chemise, la torche de cire du poids de deux livres au poing, la calcination de la main criminelle tenant le couteau meurtrier, le déchirement des bras et des cuisses par des tenailles ardentes, l’arrosement des plaies avec du plomb fondu, de l’huile bouillante, de la poix brillante, de la cire et du soufre, enfin, l’écartèlement par quatre chevaux, durant parfois plusieurs heures ; sans parler des tortures de génie inventées et proposées aux juges par des particuliers féroces, ni des horreurs commises par le peuple sur les restes du supplicié, comme cela eut lieu lors de la mort de Ravaillac : où l’on vit la populace se jeter sur les tronçons du corps, les percer de cent coups d’épée, les traîner tout déchiquetés à travers la ville ; où l’on vit même une femme « qui d’une vengeance estrange, comme dit Matthieu, planta les ongles et puis les dents en cette parricide chair. »
De nos jours, le supplice est plus doux, du moins en France, car certains pays comme l’Espagne ont encore conservé, à ce point de vue, leurs anciennes traditions. Qu’on en juge par le récit suivant de l’exécution de Juan Oliva Moncusi, qui a eu lieu le 4 janvier 1879.
« Le criminel a entendu la lecture de l’arrêt suprême avec le plus grand calme. Requis de signer, Juan Oliva n’a fait aucune observation, et c’est sans la moindre émotion apparente qu'il a apposé son nom au bas de la terrible sentence.
« Après d’interminables formalités qui sont pour le condamné un véritable supplice, le malheureux a été livré aux frères pénitents et conduit par eux à la chapelle expiatoire. Là, durant vingt-quatre longues heures, les prières, les exhortations, les sentences lugubres lui ont été prodiguées par les délégués du clergé.
« Enfin, ce matin à huit heures, Juan Oliva a été hissé dans un mauvais véhicule traîné par deux mules, assis à côté d’un aumônier du Salaclero et conduit vers l’échafaud entre deux haies de curieux.- Les pénitents noirs et jaunes portant chacun une torche, précédaient le sinistre cortège, quêtant comme c’est l'usage pour celui qui allait mourir. Arrivé au centre de la pradera de los Guardias, la voiture s’est arrêtée à quelques pas du patibulo et Juan Oliva est descendu sans -aide. C’est avec beaucoup de fermeté qu’il a gravi les dix marches qui conduisent à la plate forme sur laquelle se dresse le poteau du garrotte vil. Il a embrassé deux fois le prêtre, lui a dit quelques mots à voix très basse, puis, conduit par l’aide exécuteur, il s’est assis sur la sellette. Le collier de fer a été rajusté avec beaucoup de difficulté et c’est au milieu des clameurs irritées de la foule que le bourreau a fait faire un tour à sa terrible manivelle. Le supplicié s’est à peine agité et quand le mouchoir qui lui recouvrait le visage a été relevé, les curieux ont pu voir l’horrible contraction des muscles de la face, causée par la strangulation. Toute la journée, le cadavre a été exposé aux regards de la populace. C’était horrible. Il faut dire que l'opinion publique était contraire à cette exécution capitale. »
Les anciens, frappés du courage inouï montré par les régicides, tentaient déjà de l’expliquer par des causes extraordinaires. C’est ainsi que les Hollandais crurent Balthazar Gérard possédé du diable, et les Espagnols, inspiré de Dieu. C’est ainsi encore que lorsqu’on aperçut Ravaillac « pour veoir comment son exécrable main rotissoit, ayant le courage de hausser la teste et de la secouer pour abattre une étincelle de de feu qui se prenoit à sa barbe », on crut qu'il était devenu par un mystère quelconque, complètement insensible. Plus près de nous, cette énergie surhumaine a attiré la sympathie générale à plus d’un de ces malheureux, par exemple à Charlotte Corday, à Staaps, à Louvel, à Alibaud, et même à Orsini. Au fond il n’y a rien là de bien surprenant, si Ton songe qu’il en est ainsi dans tous les cas où l’exaltation de la pensée est suffisante, comme chez les martyrs, les régicides, les extatiques etc., pour absorber à son profit l’activité toute entière : le monoïdéisme absolu suspendant pour ainsi dire la vie matérielle et par conséquent la sensibilité à la douleur.