ANALOGIES AVEC LES CRIMINELS MATTOÏDES
Délits antérieurs. — Il y aurait bien d’autres particularités intéressantes à signaler chez les régicides. Je me bornerai à en indiquer quelques-unes. Les régicides ont à n’en pas douter, de nombreux points d’analogie avec les criminels. Chez un certain nombre, en effet, on trouve dans les antécédents divers délits et notamment des vols. Jean Cliâtel est hanté par l’idée de commettre un inceste avec sa sœur, ou un acte de
bestialité sur des chevaux au moment même ou il va exécuter sa tentative criminelle. Ravaillac avait été incarcéré à Angmilème pour dettes et pour homicide, et plus tard, il vole dans une auberge le couteau dont il compte se servir. Damiens
Fig. 18
Fieschi (Giuseppe)
Soldat, espion, drapier, conspirateur Né à Murato (Corse) le 13 juillet 1790, exécuté le 19 février 1836 Régicide d'exception (complices)
(Myslicisme politique)
Attentat contre Louis-Philippe le 2S juillet 1835 (machine infernale)
Dessin d’après nature fait à la Cour des Pairs
avait mené dans la domesticité une existence obscure et misérable, qu’avaient déshonoré des vols et des actions honteuses, et lorsqu’il quitta Paris pour Arras, avant d’attenter aux jours
De Corday d’Armont (Marie-Anne-Charlotte)
Née le 27 juillet 1768 à Ligneries (Orne) exécutée le 18 juillet 1798 Régicide tgpe (mysticisme politique)
Assassinat de Marat le 13 juillet 1793 (coup de couteau)
P'apres L.-A. Claessens
du roi, il venait de dérober à son dernier maître, une somme considérable. Fieschi, Hœdel,Guiteau, Passanante, Aubert in et d’autres encore, avaient eu aussi maille à partir avec Injustice.
Caractère des écrits. — Comme les criminels également et surtout comme les demi-fous ou mattoides dont Lombroso a si soigneusement tracé les caractères, les régicides aiment beaucoup à confier à des écrits leurs idées et leur sentiments. Ces écrits ressemblent trait pour trait à ceux des mattoïdes. On y trouve une écriture spéciale, des figures emblématiques, des aphorismes en prose et en vers. Je rappellerai, par exemple, que chez Jean Clmtei furent trouvés trois billets contenant l'anagramme du roy en ces mots : « Henry de Bourbon, Graisse, Bouvier, Tyran, Brandon de la France ». Ravaillac était, lui aussi, porteur d'une poésie tracée avec des caractères calligraphiques différents, et d’un dessin emblématique représentant deux lions au dessus desquels il avait écrit de sa main :
Ne souffre pas qu’on fasse en ta présence,
Au nom de Dieu auculne irrévérence.
C'est encore Ravaillac qui, au-dessous de sa signature apposée au bas du procès-verbal de son second interrogatoire, écrivait ce distique :
Que toujours en mon cœur Jésus voit le vainqueur.
Voici, du reste, ce que dit Matthieu de la poésie citée plus haut : « J'ay remarqué qu’il l’avait écrite avec passion et attention, comme pour s’en servir, car les mots qu’il prenoit pour
les derniers élancemens d’un esprit qui est en cet estât, estoient écrits plus curieusement et en différentes lettres que les autres ».
Nous avons vu plus haut de Paris l’Ainé faire également, avant de se suicider, une espèce de confession intime entremêlée de vers. C’est Charlotte Corday qui, dans une des lettres si emphatiques écrites par elle avant sa mort, cite ce vers depuis si connu, de son grand-oncle, Thomas Corneille : « Le crime fait la honte et non pas l’échafaud ». Quant aux sentences aphoristiques, ses dernières pages en sont pleines : « Qui sauve sa patrie ne s’aperçoit pas de ce qu’il en coûte. — C’est demain à huit heures que l’on méjugé. Probablement à midi, f aurai vécu , pour parler le langage romain ».
La lettre d’Orsini à l’empereur est connue de tous, et on sait que sa lecture, autorisée par le souverain, fournit à Jules Favre un des plus beaux mouvements de son admirable plaidoirie.
Les très nombreux écrits de Passanante sont divisés en versets comme ceux de la Bible. Il parle aussi par sentences. Je n’en citerai qu’une seule. Comme on lui demandait comment lui, pauvre cuisinier, a eu la prétention de se faire auteur, il répond : « Là où le savant s’égare, l’ignorant souvent devient triomphant ». Ses principales productions sont : 1° vingt-quatre pages « idées sur les maux qui chargent la société, et leur remède qui est la république universelle » ; 2° une espèce de statut pour la république universelle, en dix-huit alinéas; 3° un court hymne révolutionnaire; 4° une lettre à Victor Hugo pour qu’il se fasse l’initiateur de la paix universelle. Presque tous ces écrits ont une construction typographique bizarre, par exemple avec des lignes verticales, coupées horizontalement et quelquefois sillonnées de travers par quelque lettre.
Aubertin a composé plusieurs ouvrages, entre autres de
nombreuses poésies et un dictionnaire de poche, son œuvre préférée. Hillairaud, lui aussi, est auteur, et quelques années avant son attentat, en 1884, il publie un volume intitulé : « Los amours d’un voyageur ». 11 n’y est question que de ses bonnes fortunes, salariées ou non. et dans sa vanité de déséquilibré, l’auteur ne fait grâce d’aucun détail, d’aucune des lettres qu'il a écrites ou reçues. Sur la couverture, on voit son portrait dans un médaillon soutenu par des amours, enguirlandé de fleurs et entouré de ses adoratrices, dans les attitudes les plus gracieuses. On trouve aussi dans son volume des vers exécrables, comme ceux-ci :
Avant que de ma tombe la porte soit fermée,
Dites-moi vous-même : je suis ta bien-aimèe !
X..., l'inculpé dont j’ai déjà parlé ne fait pas non plus exception à la règle, et c’est avec une véritable prodigalité qu’il a semé autour de lui les mémoires sur le socialisme et l’anarchie. Ces mémoires sont des plus curieux, comme conception et comme calligraphie. Je me borne à mentionner parmi eux : 1° une liste des « martyrs et défenseurs de la régénération sociale, de la révolution et de l’anarchie dans la grande patrie de l’Univers », dans laquelle on trouve pêle-mêle Jésus-Christ, Cartouche, Mandrin, Marat, Robespierre, Saint-Just, Staaps, Louvel, Fieschi, Alibaud, Orsini, Raoul Rigault, Ferré, Mazzini, Passanante, Soudey, Duval, Cyvoct, Campi, Pranzini, Prado, etc., etc. ; 2° une carte de géographie de l’Europe ayant pour titre « Anarchie sociale européenne », divisée en trente-six cantons contenant chacun mille villes de dix mille habitants et chaque canton portant le nom d’un homme célèbre ou d’un martyr de l’humanité sociale; 8° divers mémoires intitulés « Anarchie », « Emancipation », « La propriété c’est le vol et
le vol est une restitution », « La terre n’est à personne et ses fruits sont à tous », « Tutti fratelli! tutti ugali », mémoires dans lesquels on trouve aussi dts vers :
A lutter avec eux vous sentez -vous de taille Et ne seriez-vous pas tous brisés comme paille?
Amour de la déclamation . — On ne s’étonnera pas d’apprendre que les régicides tiennent à leurs productions avec toute l’énergie des mauvais auteurs, doublée delà ténacité des exaltés. Comme l’a remarqué Lombroso à propos de Passanante, leur bonheur suprême est de pouvoir en lire des extraits à l’audience. Qu’on les attaque, qu’on les condamne, peu leur importe, mais qu’on leur permette de faire étalage de leurs théories et de leur fatras; voilà pour eux l’essentiel. « C’est pourquoi, si nous trouvons chez Passanante du fanatisme, ce n’est point pour la politique, (nous avons montré que Lombroso est ici dans l’erreur) mais bien pour ses ridicules et incohérentes élucubrations. S’il pleure et frémit aux Assises, ce ne fut point au moment où on insultait son parti, mais quand on refusa de lui accorder la lecture d’une de ses lettres. » (Lombroso). « Avant et pendant les débats, Passanante ne faisait qu’écrire, et durant son pourvoi, n’ayant pas de quoi écrire, il s’occupait à fabriquer avec du pain des espèces de dés en forme de lettres, à l’aide desquelles il pouvait composer des mots ». (Prof. Gaspare Virgilio). — L’abbé Verger, qui se montra si exalté à l’audience que force fut de l’expulser, ne songeait qu’à déclamer devant le public : « Je suis, disait-il, l’ennemi juré du sacerdoce actuel, comme Jésus-Christ était l’ennemi juré du sacerdoce qui vivait autour de lui. Je liais les prélats de nos jours comme il haïssait les pharisiens! Je suis l’ennemi de tout ce qui est pharisaïque, de
Vt c; ;
HlLLAlKAUD (Louis), voyageur do commerce Né en France
emprisonné à Ceuta (Espagne) en 1887 Régicide type
(mysticisme politique et religieux)
Tentative d’assassinat sur Bazaine en juin 1887 (coup de couteau)
Frontispice de son roman : Les Amours d’un Voyageur (1884).
tout ce qui est hypocrite. » Et l’accusé, s’écoutant parler avec complaisance, veut donner lecture d’un écrit sur ces idées, auquel il travaillait lors de son arrestation. Un peu plus tard, il s’écrie encore : « Qu’on lise mon Colin -Mail lard... Oui, Colin- Maillard, car vous avez tous les yeux bandés... Peuple, dcmandez-en la lecture. Demandez-le à mon frère, il vous le procurera. » (A. Fouquier. Causes célèbres). — Galeote, si semblable à Verger qu’il le copie sans le savoir jusque dans les moindres détails, a la même attitude à l’audience. 11 ne fait
que déclamer, protester et s’emporter parce qu’on lui refuse la lecture des notes qu’il a préparées et où il raconte sa vie tout entière, prenant le public pour juge de son honneur et lui expliquant qu’il a agi comme Dieu Va ordonné. Verger avait traité son procès de comédie et il exigeait qu’on le recommençât ; Galeote, condamné à mort, s’écrie lui aussi : « Je n’accepte pas les débats qui ont eu lieu, je vais réclamer un autre jugement, car le premier n’a été qu’une farce. » Plus tard, il demande instamment quand on exécutera la sentence parce qu’une fois sur l’échafaud, il pourra dire au peuple ce qu’on ne lui a pas permis de dire à l’audience. Le malheureux ne voit dans son supplice qu’une suprême occasion de déclamer en public. — Orsini remercia l’empereur d’avoir autorisé la publication de sa lettre à propos de l'indépendance de l’Italie. — Lorsque Guiteau comparut devant la cour de justice, il demanda à lire une adresse qu’il avait préparée, ce qui ne lui fût point accordé. « Ce procès a été pour lui, on n’en saurait douter, la plus grande satisfaction de sa vie. Lorsqu’il pouvait trouver le moyen de déclamer, devant la Cour, quelque passage de son oraison sur l’apôtre Saint-Paul, il était évidemment dans un tel état de béatitude et de plaisir que toute autre sensation disparaissait pour lui. Pendant qu’il attendait la sentence, il était tout à fait calme, et s’occupait à corriger dans un journal un passage où l’on disait par erreur qu’il vendait ses autographes 9 dollars le cent au lieu de la douzaine ».
Tous ces détails ont leur intérêt, car ils montrent bien que les régicides types, ceux que nous étudions, appartiennent non à la classe des fous proprement dits, mais à celle des désharmoniques et des dégénérés, celle où l’on trouve précisément des individualités mixtes, à cheval pour ainsi dire entre le crime et la folie.