SUICIDE
Suicide après V Attentat. — Laschi signale chez les régi cides, et en particulier chez les régicides par passion, le nombre proportionnellement considérable de suicides après le crime.
Cette question du suicide, chez les régicides, comporte quelques réflexions qui ne me paraissent pas sans importance.
Si la mort volontaire ôtait en effet la règle ou si seulement elle était fréquente dans ces conditions, on pourrait conclure
que l’attentat commis, les récigides sont susceptibles d’éprouver du remords de leur action ou qu’ils ont peur des supplices qui les attendent. Or, ce serait mal connaître ces individus que de les croire acessibles à des sentiments de cette nature, qui supposeraient chez eux un véritable retour sur eux- mêmes et la condamnation de leur propre attentat; logiques jusqu'au bout dans leur idée fixe et inflexibles dans leur combinaison maladive, ils ont avant tout l’orgueil de leur acte et attendent le supplice non comme un châtiment, mais comme un honneur suprême. Dès lors, le suicide ne peut être chez eux qu’un fait exceptionnel, résultant d'une impulsion morbide ou d’une crise transitoire plus aigiie.
C’est en effet ce qui a lieu. Trois régicides seulement, à ma connaissance, ont essayé de se tuer après leur crime : de Paris l’Ainé, Karl Sand et Nobiling. Je ne compte pas Hoëdel qui invoqua le désir d’un suicide public pour donner le change sur son action. La proportion, comme on le voit, est des plus minimes. Encore faut-il ajouter que Sand avait déjà eu antérieurement, comme nous l’avons dit, des accès mélancoliques avec idées de suicide, et que Nobiling était fils d’un suicidé. Quant à l’assassin de Lepelletier Saint-Fargeau, ses antécédents sont très peu connus; tout ce qu'on sait des raisons immédiates de son suicide, c’est ce qu’il en a écrit lui-même au dos de son brevet de garde du roi, trouvé sur sa poitrine après sa mort : « Mon brevet d’honneur : qu’on n’inquiète personne. Personne n’a été mon complice dans la mort heureuse de ce scélérat de Saint-Fargeau. Si je ne l’eusse pas rencontré sous ma main, je faisais une plus belle action, je purgeais la France du régicide, du parricide d’Orléans. Qu’on n’inquiète personne. Tous les Français sont des lâches, auxquels je dis :
bS
« Peuple, dont les forfaits jettent partout l’effroi,
Avec calme et plaisir j'abandonne la vie;
Ce n’est que par la mort qu’on peut fuir l’infamie Q’imprime sur nos fronts le sang de notre roi. »
Signe : De Paris l’ainé, garde du roi assassiné (Georges Duval. Souvenir dë la Terreur.)
Fig. 17
De Paris l’Aîné, garde du roi
Né à Paris le 12 novembre 1753, suicidé le 27 janvier 1793 Régicide type (mysticisme politique)
Assassinat de Lepelletier Saint-Fargeau le 20 janvier 1793 (coup de sabre) D'aprig la gravure de Brion (Bibliot. Rat. - Collect. des Estampes )
Il est possible que Paris eût lui-même des antécédents héréditaires ayant influé sur sa détermination. En tout cas, loin de
se repentir de son acte, il s’en glorifie, comme on le voit, il regrette de n'avoir pas fait mieux en tuant le duc d’Orléans et s'il meurt, c’est pour ne point partager l’infamie des forfaits du peuple, mais avec l'orgueil du sien propre.
La tendance au suicide après l’attentat, chez les régicides, est donc à la fois un fait exceptionnel et un fait morbide. Habituellement, loin de vouloir se soustraire aux conséquences de leur crime, ils en revendiquent hautement la responsabilité et vont au-devant d’elle. C’est pour ce motif que non seulement ils ne cherchent pas à se tuer, ce qu’ils considèrent comme une lâcheté indigne de leur caractère et de leur mission sacrosainte, mais encore qu'ils n'essaient pas de fuir, à l’instar de vulgaires malfaiteurs.
Suicide en dehors de l'Attentat. — Ces réflexions faites, et elles ont leur importance car elles nous montrent que les régicides sont logiques jusqu’au bout dans leur ligne de conduite pathologique, il faut reconnaître que la tendance au suicide se rencontre assez fréquemment chez eux, mais en dehors de l’attentat, comme un épisode significatif des anomalies de leur caractère. J’ai déjà parlé de Sand qui, en 1815, cinq ans avant le meurtre de Kotzebue, est tourmenté par des idées de suicide; j’ai également cité le fait de la Salila, qui remis en liberté en 1815, à la suite des évènements politiques, se précipite sans motif dans la Seine, du haut du pont Louis XVI. Alibaud avait également voulu, avant de se décider à frapper Louis- Philippe, s’asphyxier avec du charbon ou se tuer d'un coup de pistolet (1). Je pourrais multiplier les exemples : Ceux-ci suffisent
fl) Divers auteurs, Lombroso entre autres, rapportent que le meurtrier de Lincoln pendant un voyage qu’il faisait en mer, s’ôtait tout à coup précipité dans les flots à l’endroit même où un autre comédien fameux, Convvay, s’était jeté, et cela par un espèce de mouvement subit et inconscient — L’auteur de cet acte insensé n’est pas le meurtrier de Lincoln mais son père, Junius Brutus Bootli. Voilà un des résultats de l’erreur de Brierre de Boismont, signalée plus haut.
pour établir que si le suicide est rare chez les régicides après leur attentat, contrairement à ce que croit Laschi, en revanche c’est une particularité que l’on peut retrouver assez souvent à titre d’impulsion, héréditaire ou acquise, dans leurs antécédents.
Suicide indirect. — Désir du martyre. — Pour en finir avec cette question du suicide chez les régicides, je dois dire un mot du suicide indirect , qui a été indiqué chez la plupart comme la cause immédiate de leur crime.
On appelle, comme on sait, suicide indirect en psychiatrie, l’acte d’individus qui désirant mourir, mais ne voulant pas se donner la mort eux-mêmes, soit de peur de ne pas oser, soit de crainte de la damnation, soit pour tout autre cause, se décident à tuer quelqu’un pour être frappés par la justice.
Est-ce le cas chez les régicides comme on l’a prétendu? Il n’est pas besoin d’insister pour démontrer le contraire. Dans le suicide indirect, l’aliéné tue un homme pour arriver à la mort, son unique but; chez les régicides, le sujet accepte la mort pour arriver à tuer un homme, son seul objectif. La différence est grande, comme on le voit. C’est pourquoi Lombroso me semble être tombé dans l'erreur lorsqu’il attribue l’agression de Passanante au désir de finir une vie misérable non par sa main , mais par la main d’autrui. Rappelons les circonstances du drame. Passanante déploie une large banderolle rouge, sur laquelle est collé un cartouche avec ces mots : « Mort au roi! Vive la République universelle ! Vive Orsini ! » En même temps que la hampe de la bannière, il serre dans sa main le couteau et dirige ses coups sur la personne sacrée d’Humbert en criant : « Vive la République universelle! Vive Orsini! » On voit déjà par là à quel mobile obéit ce régicide; il frappe le roi non pour mourir lui-même, mais pour accomplir la
mission politique qu'il s’attribue dans son mysticisme délirant. C’est ce qui ressort très nettement du reste, de ses interrogatoires et de ses écrits. A plusieurs reprises, il déclare que les idées s'arrosent avec du sang , expression fréquente chez les régicides, et il se dit prêt à sacrifier pour elles sa propre vie. « Interrogé s’il approuve l’allégation de folie pour justifier son agression, il proteste énergiquement et résolument. Je n’ai pas souci de la mort, ajoute-t-il, mais je ne veux pas passer pour fou; si j’étais déclaré fou, le principe tomberait et je montrerais le contraire par mes actions. Que m'importe la vie? je veux que le principe se maintienne. » (Rapport médicolégal.) Ily a loin de là, on ne saurait le nier, au suicide indirect. A l’exemple de tous les régicides, Passanante frappe le roi pour le triomphe de ses idées. Quant à la mort, il ne la cherche pas, mais il l’acceptera courageusement si elle vient, car elle ne peut que servir sa cause, et lui susciter des imitateurs. Ce n’est pas au suicide, qu’il aspire, mais au martyre. La distinction est ici capitale. (1)
Cette idée de martyre domine en effet les régicides et elle est comme le complément nécessaire de leur attentat. Convaincus qu'ils accomplissent une mission, ils frappent, sachant d’avance qu’ils périront; mais ils ont fait le sacrifice de leur vie et ne voient dans cette mort que le digne couronnement de leur œuvre, sans compter la célébrité parmi les hommes et la félicité éternelle au sein de Dieu. Mission à accomplir , mar-
(I) Je ne connais qu’un fait qui pourrait passer pour un exemple de suicide indirect chez un régicide: c’est celui de Iladfield, l’agresseur de Georges III d’Angleterre, en 1800. Iladfield s’imaginait qu’il était en relation constante avec la divinité, que le monde allaité sa perte, et qu’il devait imiter leChristen se sacrifiant pour son salut. Ne voulant pas être accusé de suicide et désirant obéir à Dieu qui lui commandait de mourir, il avait voulu forcer la loi à prendre sa vie. — Encore est-il facile de voir lé, comme chez tous les régicides, l’idée de mission glorieuse qui domine tout, le sacrifice de la vie n’étant jamais que le moyen de l’accomplir.
tyre à subir , ce sont pour eux deux choses inséparables, ou plutôt deux étapes successives de la même entreprise glorieuse. C’est pourquoi, dans leurs paroles et leurs écrits, les régicides font souvent allusion au martyre qui les attend; c’est pourquoi, aussi, lorsque le caractère de leur mission se révèle à eux par des hallucinations plus ou moins impératives, il y est toujours question de martyre. L’ange dit à Clément, comme nous l’avons vu : « Frère Jacques, je suis messager du Dieu Tout- Puissant, qui te viens accertener que par toi le tyran de France doit être mis à mort; pense donc à toi comme la couronne du martyre t’est aussi préparée ». — « Encore cette nuit, écrit Staaps à son père, Dieu m’est apparu. C’était une figure semblable à la lune. Sa voix m’a dit : « Marche en avant; tu réussiras dans ton entreprise, mais tu y périras ». Pour X..., l’inculpé dont j’ai parlé plus haut, le Génie de la Pvévolution lui a dit : « Il faut que tu meures pour tes principes, et que tu sois martyr comme Jésus-Christ et Pranzini ».