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CAUSES

Causes prédisposantes. — Nous devons dire un mot, maintenant, des causes qui interviennent chez les régicides, dans la production de l’attentat.

La cause principale, la plus importante, il faut la chercher évidemment dans une prédisposition individuelle, le plus souvent héréditaire, qui fait d’eux dès la naissance des mal équilibrés, des dégénérés, et qui les laisse ainsi soumis à toute l’influence des causes occasionnelles. Ce que nous savons de leurs antécédents, nous montre jusqu’à la dernière évidence l’action de cette tare originelle. C’est elle qui crée le vice d’organisation, préparant ainsi par avance un terrain favorable au développement des conceptions pathologiques et des obsessions impulsives, et en particulier à ce mysticisme délirant qui est comme la caractéristique de l’état mental des régicides.

Causes occasionnelles. — Quant aux causes occasionnelles, elles se résument à la fois dans certaines conditions individuelles qu’on retrouve à l’origine de la plupart des folies telles que chagrins, déboires, misère, et dans les influences plus générales du milieu ambiant : esprit du temps, vie monastique, évènements importants, prédications et lecture exaltées, etc., etc.

11 est à remarquer, en effet, que les régicides ne sont jamais

si nombreux qu’aux époques troublées de l'histoire des peuples, à l’heure des grandes collisions religieuses ou politiques. Au sortir de la Ligue, par exemple, dans cet état d’exaspération aigüe des esprits au sujet des questions religieuses, Henri IV, le meilleur des rois, est l'objet de 18 tentatives d’assassinat (1), sans compter les complots. De même pendant la Révolution, au moment le plus furieux de la tourmente politique, les meurtriers exaltés surgissent de tous côtés et il se fonde même une véritable école de fanatisme politique sous la haifie direction de la Reine Thèos ou Mère de Dieu.

Il est évident que dans ces conditions, les désharmoniques sont plus sujets que d’autres à recevoir les suggestions ambiantes, à s’imprégner des idées en cours, à les exalter, à se croire enfin appelés à jouer un rôle dans les évènements de leur pays. En même temps et par une espèce d’affinité inconsciente, ils ont trouvé parmi les fanatiques du passé un type qui s’adapte à leur conception et leur sert de modèle, et c’est ainsi qu’intervient l’imitation pour renforcer une tendance préexistante. Judith et Brutus ont été, à ce point de vue, les grands inspirateurs des régicides venus après eux, et tousse sont plus ou moins réclamés de ces deux grands modèles, les uns au point

G) Je crois intéressant de donner ici par ordre chronologique, la liste complète des assassins de Henri IV. Cette liste ne se trouve je crois nulle part, et j’ai du la reconstituer par fragments d’après les documents que j’ai consultés. A. Fouquier, qui a tenté cette énumération dans le cahier 16 des t> Causes célèbres de tous les peuples, » n’en cite que neuf, tout en disant: « Voilà la liste à peu près complète des assassins d’Henri IV ». Encore fait-il de l’un d’eux un homme qu’il appelle Nicolas Mignon, alors qu’en réalité c’était une femme du nom de Nicole Mignon.

Assassins d’Henri IV :

1* Capitaine Micheau (1584) ; 2° Rougemont (1589) ; 3” Avenius (1593); 4o Pierre Barrière (1593); 5’ Jean Châtel (1594); 6* Jean Guédon (1596); T Un tapissier de Paris (1597); 8’ Un avocat d’Angers (1598) ; 9° Pierre Ouin (1598); 10* Charles Ridicoux (1599) ; IP Pierre Argier (1599) ; 12“ Capucin Langlois (1599); 13“ Nicole Mignon (1600); H* Julien Guédon (1602); 15“ et 16“ un prêtre et un gentilhomme de Bordeaux (1609); 17“ Un désespéré de Négrepélisse, supulicié à Toulouse (1609); 18“ Ravaillac (1610).

de vue patriotique, les autres au point de vue religieux. Jacques Clément, la veille de son meurtre, est trouvé dormant la tète sur une Bible ouverte au chapitre Judith. Guiteau, avant son attentat et plus tard, en prison, ne quitte pas sa Bible. La Bible est aussi un des ouvrages favoris de Passanante, qui lui a même emprunté pour ses productions, on l’a vu, sa division en versets. Charlotte Corday, partant pour Paris, distribue ce qui lui appartient et ne garde que la « Vie des Hommes illustres » de Plutarque, pour converser jusqu'à la fin avec son héros Brutus. Alibaud répond dans son interrogatoire : « J'avais sur la vie du roi le même droit que Brutus vis-à-vis de César. »

Quant à l’influence des livres et des journaux, elle est réelle, mais on ne doit pas lui accorder plus d’importance qu’elle n’en mérite. Les publications fanatiques ne peuvent agir que sur des esprits déjà prédisposés ; elles ne créent pas le délire, mais elles lui servent d’aliment et le renforcent en lui imprimant une direction déterminée. Parmi les livres dont se sont inspirés le plus souvent les régicides, il faut citer surtout la Bible et les œuvres de Saint-Just. La Bible est, comme nous l'avons vu, le bréviaire des fanatiques mystiques. Quant aux œuvres de Saint-Just, elles font les délices d’ Alibaud et on sait qu'elles avaient été également saisies entre les mains du régicide Pépin, le complice de Fieschi.

Il est bon de rappeler aussi que le milieu ambiant intervient pour donner une couleur spéciale aux idées mères du régicide conformément à l’esprit et aux tendances de l’époque. C’est pourquoi , sous les rois, les régicides étaient surtout des mystiques religieux ;sous la révolution et l’empire, des mystiques patriotes, agissant pour la république et la liberté ; pourquoi

enfin, à l’heure actuelle, ce sont surtout des mystiques politiques, rêvant de socialisme et d’anarchie.

Les Régicides d'aujourd'hui. — Ce serait un curieux chapitre à ajouter à cette esquisse médico-psychologique des régicides que l’étude des variations de leur délire à travers les âges. A ne juger en effet que d’après les caractères extérieurs des idées émises, il n’existe aucune analogie entre ces anarchistes exaltés qui passent aujourd’hui devant les tribunaux, déclamant leurs théories insensées sur la légitimité du vol et de l’assassinat dans un but de régénération sociale, et ces fanatiques religieux des siècles passés qui poignardaient un roi pour le bien de l’Eglise. Et pourtant, ce sont bien réellement les mêmes individus, nés dans les mêmes conditions morbides, pourvus du même tempérament et des mêmes caractères psychologiques, obéissant aux mêmes mobiles et aux mêmes impulsions. Une seule chose diffère en eux, c’est l’opinion qu’ils professent et leur sert de drapeau ; mais ce n’est là qu'une divergence apparente, tenant à ce que leur délire, sans pour cela changer de nature, modifie comme toujours son expression et sa formule dans le sens des idées en cours; à tous les autre points de vue leur identité est complète. Ce qui le prouve, c’est que chez quelques-uns l’exaltation politique la plus outrée s’allie à l’exaltation religieuse proprement dite, et que chez tous, anarchistes, socialistes ou cléricaux, on retrouve cette conception mystique de mission à accomplir, au prix même de la vie, en faveur de l’humanité, qui constitue, comme nous savons, la caractéristique dominante de l’état mental des régicides.

Nous avons déjà eu l’occasion, dans le cours de cette étude, de parler de Max Hœdel, de Nobiling- et de Passanante, dont le délire se présentait sous la forme d’idées de socialisme et

d'anarchie et nous avons vu qu’à l’exception de cette particularité purement extérieure, ils ne différaient en rien du type général des régicides.

Nous avons également dit un mot de X..., cet anarchiste qui a passé sous nos yeux il y a quelques mois, inculpé de vols et de tentative de meurtre sur un agent, et nous avons mentionné les principaux caractères de ses hallucinations et de ses écrits. Voici un extrait du rapport médico-légal rédigé à son sujet; on ne saurait rien trouver de plus concluant :

« X. . . compte clans sa famille des névropathes, des cérébraux, des épileptiques, des suicidés et des aliénés. Il se prétend anarchiste et socialiste et expose à cet égard, en les amplifiant, les théories que chacun connaît sur la propriété, le capital, l’infâme bourgeoisie, etc., etc. Si X... se bornait à professer ces idées, ce serait tout au plus un exalté, comme il s’en rencontre parfois dans la société actuelle; mais il va plus loin et se considère comme destiné à jouer un rôle des plus importants dans la régénération du monde. Il a une mission à accomplir, celle de répandre les principes du socialisme et de l’anarchie. Parmi les êtres d’élite destinés à concourir à cette grande œuvre, les uns sont chargés d’agir par la parole et les écrits, d’autres par la dynamite, les autres enfin par le martyre. Lui est du nombre de ces derniers et il partage ce suprême honneur avec une longue liste de privilégiés qui compte pêle-mêle dans ses rangs Jésus-Christ, un certain nombre de régicides et de célèbres assassins.

« Aussi a-t-il pris l’habitude d’ajouter à sa signature cette mention : X..., dit Pranzini II. Non seulement il ne craint pas la mort, mais il la désire, il l’attend, il la réclame le Code en main ; car cette mort doit le sacrer martyr et féconder par son sang les principes qu'il défend.

(v Quant à ses vols, ce ne sont pas des des vols, mais des restitutions, c’est-à-dire des actes de justice ayant pour but de faire rendre gorge aux bourgeois qui détiennent illégalement ce qui appartient à tous.

« Aussi les bourgeois l’ont-ils en haine; il ne prononce ce mot qu’avec fureur ; il voit leur main partout ; il les accuse de le poursuivre, d’attenter même à ses jours pour essayer de mettre obstacle à sa mission. Mais il sera le plus fort et mourra martyr.

« Car par une faveur spéciale, il est inspiré et soutenu par le Génie de la Révolution. Fréquemment, en effet, depuis deux ans, le Génie de la Révolution lui est apparu. Lorsque ces apparitions ont lieu, c’est d’abord une lumière éclatatante qui frappe ses yeux ; puis il voit le Génie, le plus souvent, sous la forme d’un archange Michel, tenant en main une épée flamboyante. Le Génie lui parle, lui dicte ses ordres, pui disparaît laissant après lui comme une traînée harmonieuse qui s’évanouit peu à peu.

« C’ést le génie qui lui a conseillé ses restitutions et qui, dans ses vols antérieurs, le faisait agir à son insu. C’est lui qui lui a révélé sa mission et qui lui a dit et répété : « Tu dois mourir pour tes principes; tu seras martyr comme Jésus-Christ et Pranzini. »

« Ses tentatives de suicide sont des actes de faiblesse qu’il regrette. Il les explique en disant qu’à cette occasion, c’est un faux génie qui lui est apparu, lui affirmant que sa mère était morte et lui chantant le De profundis, comme pour l’inviter à la mort. Le vrai Génie, lui, est revenu quelque temps après et l’a blâmé de ces actes, l'engageant à se défier de ces fantasmagories et lui donnant les moyens certains de le distinguer des faux génies.

« Ces apparitions n’ont lieu que de temps à autre, habituellement la nuit, et seulement lorsque le Génie a quelque chose d’important à lui communiquer ».

Comme on le voit d’après ce simple extrait, tous les caractères que nous avons décrits aux régicides, se retrouvent dans l’observation de X... qui n'a pour lui que la couleur de son anarchisme.

Je pourrais multiplier les* exemples. Je me bornerai à citer Baffier, l’agresseur du député Germain Casse, et ranarehiste Gallot., également inculpé de tentative d'homicide, qui ont été l’objet, de la part de mon excellent maître et ami le Dr Motet, d’intéressants rapports médico-légaux qu’il a bien voulu me communiquer.

Baffier est un patriote déséquilibré, mais convaincu, quia écrit diverses brochures sur la régénération de l'art et de la politique en France et qui, poussé à bout, est passé un jour de la théorie à l’acte. Voici ce qu’il dit lui-même des motifs de son attentat : « J’ai toujours pensé de même : qu’il ne fallait donner le pouvoir qu’à ceux qui méritaient de l’exercer ; et quand j’ai vu que tout croulait autour de moi, que le relâchement était partout, je me suis senti coupable. Je me suis dit que j'étais responsable ; que je devais chercher à faire faire à mon pays l’économie d’une révolution. — Je ne suis qu’un homme ayant le sentiment de son devoir, faisant le sacrifice de sa tête si ce sacrifice 'peut être utile ci mon pays. Les rouages vont mal, ils broient nos forces : fai jeté ma tête dans les rouages pour les arrêter un moment : je préfère la mort à la perte de ‘mon estime». (Brouardel et Motet. Rapport méd.-lég. 5 fév. 1887). Les régicides d’autrefois ne parlaient pas autrement, et l’on croirait lire là une des lettres de Charlotte Corday.

Du rapport concernant Gallot je ne citerai que le passage suivant qui n’est pas moins significatif :

« Il a pris de lui-même et de sa mission l’opinion la plus haute; il y a en lui sous ce rapport, un évident contentement de soi, et il ne se repent pas d’avoir agi comme il l’a fait. Il se pose en homme qui, tout dévoué à la cause qu’il a décidé de servir, abdique tout sentiment de sa personnalité, fait le sacrifice cle sa vie « pour montre'r au peuple quels sont ceux qu’il doit frapper les premiers ».

Il me semble inutile d’insister davantage et on ne saurait contester qu’un certain nombre de ces anarchistes exaltés qui passent aujourd’hui devant les tribunaux ne fassent partie de l’espèce des régicides. Autrefois ils eussent été religieux, aujourd’hui ils sont anarchistes, voilà la différence, et il ne faut voir en eux que la transformation apparente d’un type au fond toujours le même.

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