LES FAUX RÉGICIDES
Pour donner une idée aussi exacte que possible de ces aliénés et marquer par un exemple frappant la différence qui les sépare des vrais régicides, je résumerai en quelques lignes l’histoire de l’un d’eux, Mariotti, d’après les détails de l’observation qu'a bien voulu me communiquer le Dr Deny, de Bicêtre.
Mariotti est un homme âgé actuellement de soixante-trois ans, qui a exercé tous les métiers et qui, en dernier lieu, occupait un emploi à Panama. Pendant un séjour d'un mois qu'il ht à l’hôpital, pour cause de fièvres, sa fille mourut, et cette mort devint le point de départ de ses conceptions délirantes. Il s’imagina qu’on avait habilement grisé sa fille, puis qu'on l’avait conduite, habillée en homme, chez le payeur, et que là, on l'avait assassinée.
A dater de ce moment, il n’eut plus qu’un but, obtenir la punition du meurtrier de sa fille et la réparation du dommage que lui avait causé sa perte.
Toutes ses démarches restant vaines, il en conclut que les actionnaires du Canal, M. de Lesseps en tête, s'entendaient pour faire le silence autour de son affaire, et c’est ainsi qu'un beau jour, las d’être éconduit et de ne pas recevoir de réponse, il alla se poster sur le passage du Ministre des affaires étrangères et tira un coup de pistolet sur sa voiture.
Arrêté aussitôt, il nia formellement avoir eu l’intention de tuer le Ministre. Rien ne lui aurait été plus facile, dit-il, puisque la voiture allait au pas : il n’a pas même visé la voiture et a tiré à terre. Son seul but était de forcer le gouvernement à le traduire devant les tribunaux pour obtenir justice.
Fig. 2
MA.RIOTTI (Pierre), employé au Caual de Panama Né à Nessa (Corse) en 182G — Entré à Bicêtre le 24 décembre 18S5 Faux Régicides (délire raisonnant de persécution)
Simulation d’attentat contre M. de Freycinet en décembre 1885 (coup de revolver)
(Photographie due à l'obligeance du docteur Deny)
Quant à Perrin, son histoire est à peu de chose près identique.
Comme Mariotti, il aurait été traité, il y a quelques années, pour des fièvres des colonies, compliquées de troubles cérébraux.
Comme lui aussi, il était en conflit avec son administration dont il croyait avoir à se plaindre, et qui, en réalité, avait dû lui infliger des punitions sévères, à la suite de faits assez graves.
Ayant adressé en vain ses réclamations au Président de la République, au Ministre de la Marine et des Colonies, au Président du Conseil, et fatigué de ne recevoir aucune réponse « de ceux-là mêmes qui osaient fêter le Centenaire ! quelle ironie ! » ainsi qu’il l’écrivait lui-même au Petit Journal la veille de l’attentat, il se résolut à faire un éclat. C’est ainsi que le jour de l’ouverture de l’Exposition, il tira à blanc sur la voiture du président pour attirer Vattention et arriver a insi à se faire rendre justice.
C’est, on le voit, par un^ même mécanisme psychologique, que se produisent successivement chez ces individus : les
idées de persécution ; la poursuite de griefs imaginaires par des réclamations sans nombre aux plus hautes autorités; l’entrainement réfléchi mais fatal vers un acte criminel destiné, suivant leurs propres expressions, à attirer Vattention sur eux et à leur faire rendre justice (1).
Tel est le faux régicide sur lequel nous ne reviendrons plus désormais.
(1) Je ne puis m’empêcher de rappeler ici, en m’en étonnant, la différence de traitement appliqué à Mariotti et à Perrin. Le premier, jugé irresponsable, a été interné à Bicêtre, section des aliénés, d’où il est passé il y a quelque temps à la section des vieillards. Quant à Peri’in, il a été condamné à quatre mois de prison. Pourquoi? Est-ce pai-ce qu’il paraissait moins atteint au point de vue mental? Les nuances de degrés sont bien difficiles à saisir dans ces questions. En tout cas, à sa sortie de prison, le mois dernier, son premier acte n’a guère été l’acte d’un homme raisonnable. Il a écrit à M",a Carnot pour l’informer qu’il lui rendra incessamment le montant des secours envoyés par elle à Mm* Perrin, et que celle-ci a eu le tort d’accepter.