CARACTÈRES GÉNÉRAUX
Constitution. — La première chose qui frappe, chez les régicides, c’est qu’ils ne sont ni absolument sains d’esprit, ni absolument aliénés. Quoique placés à des degrés un peu différents dans l’échelle pathologique, ils font tous partie de la zone frontière ou mitoyenne. Autrefois, on les eût considérés comme des fous lucides ou raisonnants, aujourd’hui on les appellerait des dèsharmoniques ou des dégénérés. Ils ont en effet pour la plupart des tares héréditaires, des malformations intellectuelles et somatiques, un trouble des diverses sensibilités — le plus souvent sensibilité morale en excès à côté d’anesthésie et d’analgésie marquées — des tendances impulsives à caractères obsédants, et, par dessus tout, un défaut d’équilibre qui, avec des apparences intellectuelles plus ou moins brillantes, en fait en réalité des anormaux, incapables de résister aux sollicitations qui les atteignent.
Il serait trop long d’énumérer ici tous les faits qui établissent que la plupart des régicides sont des héréditaires dégénérés,
issus de familles morbides, porteurs de stigmates manifestes et d'une intelligence mal pondérée. Je me borne à indiquer que l’excentricité, le suicide et l’épilepsie sont les antécédents que l'on rencontre le plus fréquemment dans leur parenté, directe ou collatérale. Quant à eux, ils présentent de la façon la plus nette les caractères essentiels de la constitution dégénérative. Physiquement, ils ont été peu étudiés, et à l’exception de Passanante, aucun n’a été soumis, corporellement, à une observation scientifique rigoureuse. Toutefois, les détails contenus dans les observations médicales récentes ou les documents historiques, en partie confirmés par l’examen de leurs portraits, mus les représentent pour la plupart comme des individus de taille élevée, vigoureux, d’un visage parfois sympathique et agréable (Ch. Corday, Fréd. Staaps, Sand, Alibaud, Nobiling, Hillairaud, etc.), mais où se retrouvent le plus souvent quelquesunes de ces défectuosités congénitales telles que malformations du crâne, anomalies de l'oreille, strabisme, etc., qui sans importance pour le public, ont pour le médecin une signification des plus précises. Au point de vue intellectuel et moral, la nature des régicides est plus facile à déterminer, car les indications abondent à cet égard. On y voit qu’à l’exemple des déséquilibrés, ils ne sont pas, à proprement parler, dénués d’intelligence et de sens moral; mais qu’à côté de facultés et de sentiments intégralement développés, parfois même poussés à l’excès, ils offrent des lacunes plus ou moins profondes : en sorte qu’ils peuvent passer pour des esprits distingués ou des esprits faibles, suivant la façon dont on les envisage ou ceux de leurs actes qu’on essaie d’interpréter.
En général, et c’est encore là une des caractéristiques en même temps qu’une des conséquences habituelles de la désharmonie mentale, ils font preuve dans l’ensemble de leur conduite,
d une instabilité véritablement maladive. Incapables de se plier aux exigences d’une profession régulière et suivie, toujours mécontents, toujours en lutte avec leur entourage, toujours en quête de l’inconnu, ils font mille métiers divers sans se fixer jamais, recommençant sans cesse une vie inutile et sans but déterminé.
Fig. 3.
Jacques Elément, moine jacobin Né à Sorbonne (diocèse de Sens) en 1567, tué le l,r août 1589 Régicide tgpe (mysticisme religieux)
Assassinat de Henri III, le l’r août 1589 (coup de couteau)
Gravure de Mnssard d’après un dessin de la Bibliothèque de Blois
Antécédents. — Mais tout ne se borne pas là chez les régicides.Beaucoup ont eu, en outre, uneenfance maladiveet délicate. Chez quelques-uns même, on retrouve dans le passé des antéce-
dents névrosiques ou psychopathiques des mieux caractérisés. Je cite quelques exemples : Jacques Clément était un niais ignorant, grossier, libertin, d’une dévotion exagérée et sujet, comme nous le verrons tout à l’heure, à de véritables hallucinations. Jean Ciiatel était un esprit mélancolique, adonné dès l’enfance à un vice infâme, à la fois mystique, érotique et impulsif. Ravaillac, de taille assez haute, puissant et gros de membres, les yeux tors, ayant le poil de la couleur de roux noir, était un sombre mèlancholique , tourmenté comme Clément par des hallucinations. Voici en quels termes le juge l’historien Matthieu, son contemporain. « Il se jetta au monastère des Feuillans et en sortit pour la foiblesse et la débilité du cerveau. Ceux qui le logeaient m’ont depuis dit qu’il se renversa tout à fait et que le mot de huguenot changeoit sa folie en fureur. L’esprit demeura estonné, branlant et bigot, susceptible de toutes impressions. Depuis il retourna en son pays où il fut prisonnier un an durant pour homicide. Il s’estoit fait méchant au palais, il fut fou au cloistre, il devint désespéré en prison, en laquelle il eust des visions et des resveries. » (Matthieu : Hist. de la mort déplorable de Henri IV : i wArcliiv. curieuses de Vhistoirede France , t. XV.) Damiens était d’un caractère sombre, ardent, audacieux, tellement, dit Voltaire, que son humeur avait toujours ressemblé à la démence. Son tempérament sanguin et mélancolique à la fois le poussait à des colères subites, effrayantes. Quelquefois le sang affluant à son cerveau le jetait dans des accès de frénésie et il recourait alors à d’abondantes saignées pour rendre le calme à ses sens et retrouver l'usage de sa raison. La veille même de l’attentat, il avait demandé un médecin qui le saignât, et il exprima dans ses interrogatoires la conviction que si on lui avait retiré quelques palettes de sang, il ne fût point devenu
régicide. La Sahla. imitateur de Staaps et comme lui acharné contre la vie de Napoléon Ier, avait été sujet dès son enfance à
Fig. 4.
Ravaillac (François)
Domestique, clerc, solliciteur de procès, frère convers, maître d’école né é Touvres, près Angoulème, en 1578, exécuté le 27 mai 1610 Régicide type (mysticisme religieux)
Assassinat de Henri IV, le 14 mai 1610 (coups de couteau)
l-ar un contemporain ( Fac-similé d’une pince des plus rares de la collection d Estampes historiques )
des attaques convulsives et l’histoire dit que soumis à des moyens violents, il n’avait triomphé du mal qu’au prix de
troubles cérébraux. On sait du reste qu'emprisonné deux fois et deux fois libéré après ses tentatives de régicide, il finit par se
Fig. 5
Damiens t Robert - François )
| Domestique
Né à Tieulloy, près Arras, en 1715 ; exécuté le 28 mars 1757 Régicide type (mysticisme politique)
Attentat contre Louis XV, le 5 Janvier 1757 (coup de canif)
Vieille gravure sans indication d'origine
jeter dans la Seine d’où on le transporta, le 5 août 1815 à l'hôpital de la Charité, atteint d’une « fièvre ataxique tente
nerveuse » qui l’emporta au bout de quelques jours. ( Témoignages historiques ou 15 ans cle haute police sous ce nom, parM. Desmarets, Paris 1833). Karl S and avait eu des crises
Fig 6.
N OBI UN G (Charles-Edouard), docteur de lTniversilé Allenumde
Né à Kollno (province de Posen) le 10 avril 1818, mort à l’hôpital de Berlin
le 10 septembre 1878
Régicide tgpe (mysticisme politique)
Attentat contre l’Empereur Guillaume le 2 Juin 1878 (coups de fusil)
mélancoliques et manifesté à plusieurs reprises des idées de suicide comme Alibaud. Nobiling, Verger, Aubertin, fils de suicidés, étaient eux-mêmes des excentriques, connus pour leur exaltation. Hillairaud, d’une origine plus morbide encore, est reconnu atteint par les médecins qui l’examinèrent après sa tentative d’assassinat sur Bazaine, d’insuffisance
aortique avec atrophie du bras gauche. Comme La Sahla il avait eu des convulsions dans l’enfance et, dans le cours de la vie, diverses attaques convulsives occupant le membre parétique, envahissant la moitié gauche du corps, se généralisant, mais sans perte de connaissance, c’est-à-dire, en un mot, d’épilepsie jacksonnienne. (Escuder, La Medicina practica, 29 mai 1889.)
Age. — Pour en finir avec les faits de cet ordre, je citerai une particularité intéressante. La précocité des accidents est, comme on sait, une des caractéristiques principales des psychoses chez les dégénérés. Or, à de rares exceptions près, tous les régicides célèbres étaient à peine âgés de 30 ans au moment de leur attentat ; quelques-uns même n’avaient que 20 ans. Balthazar Gérard avait 26 ans; Jacques Clément, 22 ans; Pierre Barrière, 27 ans; Jean Châtel, 18 ans; Charles Ridicoux, 28 ans; Ravaillac, 32 ans; de Paris l’Aîné, 29 ans ; Aimée-Cécile Renault, 20 ans; Charlotte Corday, 25 ans; Fred. Staaps, 18 ansetdemi; La Sahla, 18 ans; Karl Sand, 25ans; Louvel, 37 ans; Alibaud, 26 ans ; Meunier, 22 ans; l’abbé Verger, 30 ans ; John Wilkes Bootli, 27 ans ; Max Hœdel, 21 ans ; Nobiling, 30 ans; Passanante, 29 ans; Guiteau, 40 ans; ïïillairaud, 35 ans; Caporali, 31 ans; Klaiber, 31 ans.
Cette énumération, qu’il serait facile de poursuivre, est significative ; elle prouve que les sollicitations psychiques qui conduisent au régicide se rencontrent particulièrement chez les jeunes gens, comme toutes les manifestations spéciales aux dégénérés. Au reste, cette extrême jeunesse des régicides, en dehors même de la signification médicale qu’elle comporte, n’avait pas échappé à d’autres observateurs, ainsi qu’on peut s’en convaincre par la citation suivante de Desmarets. « Per-
suadée sans doute que l’enthousiasme et l’abnégation personnelle sont, pour ainsi parler, des maladies de la première jeunesse, la police de l’Empire, bien que scrutant scrupuleusement
Fig 7
Aubertin ( Nicolas - Alphonse)
Industriel, inventeur
Né le 26 Juillet 1835 à Bombas (Moselle) interné à Bicètre en 1888 Régicide mixte (délire raisonnant de persécution - mysticisme politique)
Tentative d’assassinat sur Jules Ferry, en Décembre 1887 (coups de revolver)
Photographie due à l’obligeance du docteur Deny
tous les individus venant de l’étranger exerçait en outre une surveillance spéciale sur ceux qui n’étaient âgés que de 18 à 20 ans. »
J'insiste donc sur ce fait capital que les régicides vrais appartiennent pour la plupart à la classe des dégénérés, je veux
dire par là, non des faibles d’esprit, mais des désharmoniques ou déséquilibrés, et que ce sont par conséquent non pas des fous mais des demi-fous, chez lesquels la raison et la folie constituent un amalgame plus ou moins complexe qu’il est le plus souvent difficile d’apprécier sous son vrai jour. C’est ce qui va nous donner la clef des principaux caractères morbides qu’ils présentent, en même temps que nous faire comprendre la diversité de jugement dont ils ont été et dont ils sont encore l’objet, tant de la part du public que de la part des médecins eux-mêmes.
§ Il