TEMPÉRAMENT D’ESPRIT
Mysticisme héréditaire. — Ce qui domine chez les régicides au point de vue mental c’est le mysticisme , et par mysticisme j'entends non pas uniquement une exagération des sentiments religieux, mais une tendance pour ainsi dire instinctive à s’exalter les choses de la religion ou de la politique, à en nourrir un esprit déjà malade, pour aboutir, en fin de compte, à des conceptions et à des déterminations véritablement pathologiques.
Cette tendance se manifeste souvent chez eux dès le bas-âge, et ce qu’il y a de plus curieux, elle leur est habituellement transmise par hérédité. Le père de Charlotte Corday, qui tout jeune avait fait de Plutarque, de Raynal et de J. -J. Rousseau ses lectures favorites, avait lui-même, quoique gentillâtre, embrassé avec ardeur les idées de la Révolution et publié, dès 1790, une
DANS r/HfSTOIRE ET DANS LE PRÉSENT
brochure contre le droit d’aînesse. La mère de Staaps, profondément imbue des mystères de la religion, ne parlait à son fils que par sentences tirées de la Bible. Tandis que son père lui écrivait à l'annonce de son dessein : « Reviens auprès de moi ; ton esprit est malade; je pénètre le fond do ton âme et le trouble de tes idées; j’appliquerai le baume sur les plaies; reviens trop cher et malheureux enfant; ne réserve pas un tel affront aux vieux jours de ton père et de ta mère », celle-ci lui disait de son côté : « Dieu n’a pas voulu qu’Abraham consommât son sacrifice; d s’est contenté de sa soumission et desa volonté : ta résolution suffira de même à Dieu ». La mère de Karl Sand, pendant son enfance qui fut maladive, l’éleva dans les principes d'une religion austère et on n’ignore pas que, se destinant aux fonctions de pasteur, il avait poussé très loin ses études théologiques. Exalté dès le jeune âge par un patriotisme ardent doublé d'une véritable exaltation mystique, il ne songeait qu’à l’affranchissement de son pays par l’aidede Dieu, et déjàà l'âge de Mans, il s’était enfui du gymnase de Hof, ne pouvant pas, dit-il, se trouver dans la même ville que Napoléon sans essayer de le tuer, et ne se sentant pas encore la main assez ferme pour cela. Booth avait reçu de son père qui lui-même s’appelait du nom significatif de JuniusBrutus, les noms de John Wilkes, en mémoire de l’homme politique anglais qui sous le règne de Georges III, avait donné prétexte à ce cri de ralliement : Wilkes et liberté !... La vie tout entière de Junius Brutus Booth, véritable aliéné bien qu’acleur de génie, n’avait été, du reste, qu’une longue suite d’excentricités, d'impulsions et d’actes de folie. Entre autres choses, il était mystique. Sa croyance au caractère sacré de la vie des animaux était telle qu’il ne pouvait supporter de les voir tuer ou maltraiter sous aucun prétexte et qu’il ne mangeait jamais de viande, interdisant même à sa
famille d’en manger. Il était très versé dans la connaissance des diverses religions, faisant grand cas du Coran dont il avait annoté des passages, lisait le Talmud en hébreu et discutait gravement sur les mystères avec des prêtres catholiques. Il ne manquait jamais d’incliner la tête en passant devant un temple, fréquentait les églises de tous les cultes, participait avec ferveur à toutes les cérémonies, observait scrupuleusement toutes les pratiques de dévotion et passait des heures entières en prière. « Ses dernières paroles prononcées à l’oreille du maître d’hôtel du bateau, son seul assistant à l’heure de la mort, furent : « Prie ! Prie! Prie! » Ainsi s’envola de terre cet esprit troublé, mais aimant, sincère et humain. » (A. O. Kellog : Junius Brutus Booth, American Journal of insanity, April 1868 (1). Orsini, conspirateur de profession, était fils d’un insurgé qui fut tué dans une révolte. Le père de Nobiling qui avait fait donner à son fils une éducation orthodoxe et piétiste, était lui aussi un exalté en religion qui se suicida, comme Nobiling tenta de le faire après avoir tiré sur l’empereur d’Allemagne. Passanante, on le sait, avait été jusqu’ici déclaré indemne de toute tare héréditaire. Or, dans une étude qu’il vient de publier, le Dr Virgilio,d’Aversa, met au jour l’existence decettetare, absolument manifeste. Parmi les indications qu’il donne, je relève les suivantes, comme confirmant particulièrement cette tendance innée au mysticisme, dans les familles de régicides : 1° la sœur aînée de Passanante, qui est semi-imbécile, a un fils dégénéré, albinos, atteint de trémulation et d’un
(1) Brierre de Boismont a commis une erreur des plus regrettables en analysant dans les Annales médico-psychologiques le travail du Dr Kellog sur Junius Brutus Booth. 11 a cru qu’il s’agissait du meurtrier de Lincoln et a attribué par conséquent à celui-ci tout ce que l’auteur américain disait de son père. On voit d’ici la confusion. Cette erreur qui fait de Junius Brutus Booth un régicide au lieu et place de son fils John Wilkes, a été reproduite depuis, sur la foi de Brierre de Boismont, par d’autres auteurs.
fanatisme ascétique extraordinaire ; 2° sa sœur cadette a une habitude bizarre : chaque soir, son service de domestique fini, elle s’enferme hermétiquement dans sa chambre et pendant très longtemps 11e fait que chanter le rosaire et prier à haute
Fig. 8.
PASRANANTE (Jean), cuisinier
Né à Salvia (Potenza) en 1849, emprisonné à Portoferraio en 1879 Régicide type (mysticisme politique)
Attentat contre le roi Humbert le 17 novembre 1879 (coup de couteau)
D’après le portrait donné par Lombroso
voix ; 3° son trère aîné Giuseppe est entré en mars 1887 au Manicôme d’Aversa, atteint de délire systématisé religieux. « Obsédé par l’élaboration du principe de la foi et la réforme de la morale religieuse, il est devenu fou ascétique, prédicant et prophète. » On voit l’analogie entre le délinquant
et l’aliéné : ce sont deux frères en mysticisme. Comme le dit fort bien leDr Virgilio, « l’un dans la sphère religieuse, l’autre dans la sphère politique, représentant un phénomène identique. » (Prof. Gaspare Virgilio : Passanante e la natura morbosa del delitto, Roma 1888.) Quant à Guiteau, son exemple est encore plus frappant. Son grand père paternel, médecin très considéré, avait des opinions religieuses exaltées. Son père était un fanatique religieux qui consacra les trente dernières années de sa vie à prêcher l’amour libre et le socialisme. Il passait pour un excentrique. « Il y a dix-huit ans, il eut occasion de conduire un malade à l’hôpital central des aliénés à Jacksonville (Illinois) et il y resta plusieurs jours. Il prétendait avoir personnellement des relations directes avec la divinité et voulait essayer de guérir les malades par la simple imposition des mains. D’après cela et d’après l’ensemble de sa conduite, le docteur Mac-Farland, directeur de l’Asile, le considéra à cette époque comme un aliéné. Il mourut à l’âge de soixante-dix ans, après plusieurs mois d'une maladie accompagnée d’émaciation et de délire. Le frère unique de Guiteau, en témoignant devant la Cour, fit une déclaration fanatique sur l’antagonisme de Satan et de Jésus-Christ et sur l'intervention de ces deux influences contraires dans tous les faits qui constituent l'existence de l’homme. Il termina en disant : « Telles étaient les opinions théologiques de mon père; ce sont celles démon frère, ce sont les miennes. » (Dr Folsom. Procès de Guiteau. Boston medical and surgical Journal. Février 1882). •
Emportements mystiques. — Héréditaire ou personnel, ce mysticisme se traduit dès l’abord, chez les régicides, par une violence de passion inaccoutumée qui les porte à embrasser avec fureur une idée de dogme ou de parti, au point qu’ils étonnent
leur entourage et même leurs coreligionnaires, comme Jacques Clément, Ravaillac et Guiteau l’ont fait dans leurs couvents. Lorsqu’il est question de leurs théories, ils ne souffrent ni tempérament ni contradiction et s’emportent au moindre mot. Jacques Clément était tellement exalté contre les hérétiques que ce mot
Guiteau ( Charles )
Phalanstérien, journaliste, agent 'd’affaires Né aux Etats-Unis le 8 septembre 1841, exécuté en 1882 Régicide type (mysticisme religieux et politique) j
Assassinat du Président Garfleld le 2 juillet 1881 (coup de revolver)
seul le rendait furieux, d’oü le surnom de Capitaine Clément qui lui avait été donné. « Ravaillac estoit si fort eschauffé en ces matières, dit Mezeray, qu’il ne pouvait entendre prononcer le nom de huguenot sans entrer en colère. » La seule vue d’un uniforme français mettait la Sahla hors de lui, et l’entraînait
dans les rues de Dresde et deLeipsick, à provoquer nos soldats
par les injures les plus grossières. « Mes camarades s’en étonnaient, disait-il à M. Desmarets, attendu qu'ils n'ignorent pas combien ma nature est craintive, et j’avouerai que d’ordinaire je tremble à la vue d’une épée nue; mais sur ce point, j’étais un lion. »