‹ Les régicides dans l’histoire et dans le présentChapitre 7 sur 14 · ÉTAT MENTAL · texte numérisé non relu

ÉTAT MENTAL

Délire mystique. — Voilà donc la véritable nature des régicides. Ce sont des mal-équilibrés, intelligents pour la plupart, mais d’une volontéfaible et d’une instabilité maladive, qui mènent l’existence la plus décousue et la plus incohérente jusqu’au jour où leur tempérament mystique leur fait épouser avec ardeur la querelle politique ou religieuse que l’occasion fait surgir. Alors ils s’exaltent et ils en arrivent par une initiation plus ou moins longue à transformer des idées de parti en idées véritablement délirantes. C’est pourquoi le délire des régicides est un délire essentiellement mystique, soit religieux, soit à la fois religieux et politique, soit enfin, mais dans des cas plus rares, exclusivement politique, suivant leur caractère et le milieu ambiant.

Dans sa forme habituelle, ce délire se traduit par la croyance à une mission à remplir , mission inspirée de Dieu le plus souvent, et devant être couronnée par le martyre. D’autres conceptions morbides s’y peuvent joindre, comme chez Jean Châtel, où l’on trouve en même temps des idées de culpabilité, de sacrilège et de damnation, ou comme chez Aubertin, qui, fusionnant ses griefs personnels avec ceux de l’Etat, dresse une liste commune d’ennemis qu’il voue à sa justice sommaire

et qu'il tire au sort dans son chapeau. Mais l’idée mère chez les régicides, la seule qui existe lorsqu’on n’en trouve qu’une, c’est l’idée de mission glorieuse à accomplir. Que le sujet soit plus ou moins atteint, qu’il s’approche de l’état normal, comme Charlotte Corday, ou de la folie, comme Jacques Clément et Ravaillac, partout et toujours c’est le même mobile d’action que l’on retrouve, à peu près avec les mêmes caractères. Poltro v

Fig. 10

Balthazar Gérard Soldat

Né à Vuillafans (Franche-Comté) en 1558, exécuté le 14 juillet 1581 Régicide type (mysticisme religieux)

Assassinat de Guillaume de Nassau, le 10 juillet 1584 (coup de pistolet) D'après une légende manuscrite (Bibliot. Nat: - Collecl. des ICsIampcs)

tue le duc de Guise pour ôter de ce monde un ennemi juré du Saint-Evangile : « pour lequel acte il aurait paradis et s’en irait avec les bienheureux, s’il mourait pour une cause aussi juste ». Balthazar Gérard se dit athlète généreux de l’Eglise romaine; son meurtre lui a acquis le ciel d’où il priera Dieu pour tous. Pierre Barrière avait voulu faire une action méritoire devant

Dieu et, sachant que deux prêtres étaient partis de Lyon pour semblable entreprise, les avait devancés pour en avoir l'honneur, sachant que son âme s’envolerait au ciel portée par les anges. Jean Châtel, craignant d’être damné pour ses fautes, avait résolu de tuer le roi pour faire un acte utile à Dieu et à la religion : « car ayant opinion d’estre oublié de Dieu et estant assuré d’estre damné, il aimait mieux que ce fust in quatuor que in octo ». Charles Ridicoux, dit d’Avènes, déclare que, pensant faire un sacrifice agréable à Dieu, il ne souhaitait rien tant que de trouver les moyens et l’occasion de mourir lui-même en ôtant la vie à celui qui avait usurpé contre les lois et la justice le nom de roi dans le royaume. Ravaillac tue Henri IV parce qu’il compte mourir martyr s’il immole celui qu’il considère comme l’ennemi juré de l’Eglise. Aimée Cécile Renault se croit appelée à donner sa vie pour le retour du roi. Charlotte Corday, qui est déiste, aspire à mourir en romaine, en sauvant la République : « Ceux qui me regretteront, dit-elle, se réjouiront de me voir dans les Champs-Elysées avec les Brutus et quelques anciens, car les modernes ne me tentent pas; ils sont si vils! il est peu de vrais patriotes qui sachent mourir pour leur pays ; ils sont presque tous égoïstes ». Staaps se croyait choisi de Dieu pour délivrer l’Allemagne et mourir pour elle. La pensée du sacrifice le domine comme une loi fatale qu’on ne doit pas discuter. « Je sais, disait-il, que je subirai des tortures et je suis préparé d’avance, mais la mort y mettra un terme et me vaudra, au sein de Dieu, une récompense proportionnée à mon sacrifice. » La Sahla, ne songeant qu’à sa sainte entreprise, s’offrait aux illuminés comme l’instrument de la justice divine. « Henri IV, disait-il, a été manqué dix-sept fois et n’a succombé qu’à la dix-huitième tentative. Bonaparte n’a été manqué que trois ou quatre fois, et peut-être ne réussira-

t-on qu’à la cinquantième, parce qu’il a une police plus forte. Eh bien ! Je suis une de ces combinaisons qui doivent manquer;

Fig. 11

Aimée - Cécile Renault

Née à Paris en 1774, exécutée le 29 Prairial an 11 (17 juin 1794) Régicide type (mysticisme politique)

Projet d’assassinat contre Robespierre le 5 Prairial an II (armée de deux couteaux)

D’après Bonnciillc ( Bibliolh ■ tiat. - Collect. des Estampes)

mais ma mort avance d'un degré la chance fatale pour notre ennemi. Je suis maladif, faible, je ne dois pas vivre longtemps; je puis attacher mon nom à ce grand fait d’histoire en sacrifiant un petit nombre d’années malheureuses ». Karl Sand se

comparait à Jésus-Christ en donnant son sang pour sa patrie. Guiteau était tellement convaincu qu’il avait agi sous l’influence d'une inspiration céleste, qu’il attribuait son acte à Dieu, et posait le problème en ces termes : « Toute la question est de savoir qui a tiré le coup? Est-ce la divinité? Est-ce moi? » (Folsom loc. cit.). Hillairaud, enfin, avait l’intime conviction d’être désigné par la justice divine. «C’est, dit Escuder, lin don Quichotte français, sentant en sa conscience le mandat impératif de Dieu qui lui commande de venger sa patrie; aussi jure-t-il devant la statue de la Justice d’accomplir sa mission sacrée (1) ».

D’une façon générale, le mysticisme des régicides ne constitue pas une véritable entité pathologique à base fictive et imaginaire et à trame plus ou moins complexe, aboutissant par étapes à la transformation de la personnalité, ainsi que cela a lieu dans la folie religieuse proprement dite. Comme chez beaucoup de désharmoniques délirants, il s’agit chez eux d’idées presque toujours logiques et vraisemblables, souvent même d’idées généreuses, puisées telles quelles dans le milieu ambiant, et qui ne deviennent réellement morbides que par leur action dominatrice et leurs conséquences irrésistibles. Ainsi Ravaillac croit quTIenri IV ne veut pas punir les hérétiques du projet qu'on leur prête d’anéantir les catholiques et que d’autre part, il se prépare à faire la guerre au pape et à transporter le Saint-Siège hors de Rome; en pensant ainsi, il n’invente rien, car ce sont des bruits qui circulent et qui ont trouvé créance parmi le peuple; mais sur cette donnée banale,

(1) Klaiber qui, le 20 novembre 1889 a voulu tuer le prince Guillaume de Wurtemberg, a déclaré que son but avait été de rendre service à son pays et à la religion catholique en donnant au Wurtemberg un monarque catholique et national. En effet, la disparition du prince, neveu du roi Charles, ferait passer la succession â la branche cadette catholique.

il s’exalte jusqu'au délire et conçoit le dessein de faire changer le roi, ou s’il n’est pas écouté, de le tuer. Charlotte Corday a honte pour sa patrie des excès de la Révolution et des monstres qui la noient dans le sang. Cette pensée est légitime et lui est

Fig. 12

Sand ( Karl - Ludwig )

Etudiant

Né a Wonsiedel en 1795, exécuté le 20 mai 1820 Régicide type (mysticisme politique et religieu»)

Assassinat de Kotzebue, ;le 23 mars 1819 (coup de poignard)

Dessin d’aprè9 nature (Bibliot, yation. Collect, des Estampes)

commune avec tous les esprits sages de l’époque; mais emportée par l’ardeur de son enthousiasme, elle veut arrêter à tout prix ce funeste courant, et s’imaginant que la liberté ne peut être sauvée que par la mort de Marat, elle le tue sans hésiter. Karl Sand partage avec les jeunes patriotes de l’Allemagne son

aversion pour Ivotzebue, dont les écrits révoltent la fierté do tous; mais son cerveau malade lui fait envisager comme une œuvre pie l’assassinat de cet homme, et il l’accomplit froidement, en inspiré de Dieu. La haine d’IIillairaud pour Bazaine était certes compréhensible pour des Français et on ne peut pas dire que ce fut là une idée délirante; mais ce qui est délirant, c’est que ce malheureux se soit cru désigné par Dieu pour venger son pays, et que, entraîné fatalement à un meurtre, il l’ait exécuté à une époque et dans des conditions où il n’avait plus, pour ainsi dire, sa raison d’être.

Hallucinations. — Si le délire des régicides diffère par son organisation et ses caractères de la folie religieuse des vésaniques, il en diffère aussi par ce fait que les hallucinations n’y sont pas constantes et que, lorsqu’elles y existent, c’est avec des caractères particuliers.

Elles se traduisent habituellement, en effet, non par des hallucinations multiples dans lesquelles prédominent toujours celles de l’ouïe, comme dans la folie systématisée essentielle, mais par de véritables visions, telles qu’on en observe dans le délire hystérique et dans l’extase. Ces visions, contrairement à ce qui a lieu dans la folie, sont intermittentes , à retour quelquefois très éloigné; elles se produisent surtout la nuit, de préférence pendant le sommeil et parfois semblent se confondre avec le rêve.

Voici d’abord, à titre de curiosité historique, le récit de la célèbre hallucination de Brutus ‘à la veille de la bataille de Philippes, tel qu’on le trouve dans Plutarque :

« Brutus se disposait à partir avec toute son armée; une nuit qu’il faisait très obscur, sa tente n’étant éclairée que par une petite lampe, qui ne rendait qu’une lumière très faible, et

toute son armée étant ensevelie dans le silence et le sommeil, il était plongé dans une méditation profonde, roulant dans sa tête mille pensées différentes; tout d’un coup il lui sembla entendre quelqu’un entrer dans sa tente. Il jeta les yeux sur l’ouverture, et vit une figure horrible, un corps étrange et monstrueux qui s’approcha de lui, et se tint debout près de son lit, sans dire une parole.

« 11 lui demanda d’une voix ferme : qui es-tu donc? es-tu un homme? es-tu quelque dieu? que viens-tu faire dans ma tente, et que veux-tu? Le fantôme lui répondit : Brutus, je suis ton mauvais génie , et tu me verras bientôt dans les plaines de Philippes. — Eh bien, repartit Brutus sans se troubler, nous t'g verrons. Après quoi, le fantôme ayant disparu, Brutus appela ses domestiques, qui lui dirent qu’ils n’avaient rien entendu ni rien vu.

« Dès que le jour fut venu, il alla trouver Cassius et lui raconta la vision qu’il avait eue. Alors Cassius, qui était partisan des doctrines d’Epicure, lui répondit que les sens étaient trompeurs et que l’imagination créait mille fantômes étranges et hideux. De plus, ajouta-t-il, votre corps exténué et échauffé par le travail, échauffe aussi votre imagination, la subtilise et la pervertit. Il n’est point croyable qu’il y ait des démons ou des génies, et quand il y en aurait il serait ridicule de croire qu’ils prendraient la figure et la voix des hommes. » (Dacier. Vie des hommes illustres de Plutarque, Paris, 1731).

Passons maintenant à des faits plus récents et plus authentiques :

Dans son premier interrogatoire, Ravaillac est mis sur le chapitre de ses hallucinations. « Enquis de quelles visions il parla au dict père d’Aubigny, dit qu’ayant été prisonnier à Angoulesme, pendant qu’il y estoit retenu pour debtes, avoit

eu des visions comme des sentiments de feu, de soulphre et d’encens, et qu’estant hors de prison le samedj d'après Noël, de nuict ayant fait sa méditation accoustumée, les mains jointes et pieds croisez dans son lict, avait senti sur sa face couverte et sa bouche d’une chose qu’il ne peut discerner parce que c'estoit à l’heure de minuict, et estant en cet estât, eut volonté de chanter le cantique de David, commençant Dlxit Dominus , et jusques à la tin du cantique, avec le Miserere et le De Profundis tout au long, il luy sembla que les chantant, il avait à la bouche une trompette faisant pareil son que les trompettes à la guerre. Le lendemain matin, s’estant levé et fait sa méditation à genoux, recoligé en Dieu à la manière accoustumée, se lève, s’assit en une petite chaise devant le foyer; puis s’estant passé un peigne par la teste, voyant que le jour n’estoitencore venu, apperceut du feu en un tison, s’achève d’habiller, ferme un morceau de sarment de vigne, lequel ayant allié avec le tison où estoit le feu, mit les deux genoux à terre et se print à souffler; veit incontinent aux deux costez de sa face, à dextre et à senestre, à la lueur du feu qui sortait par le soufflement, des hosties semblables à celles dont l’on a accoustumô faire la communion aux catholiques en l’église de Dieu; et au-dessous de sa face, au droict de sa bouche, voyoit par le costé un rousleau de même grandeur que celluy que lève le prcstre à la célébration du service divin à la messe; dont il avoit -fait révélation audit d’Aubigny. (Procès de Ravaillac. Archives curieuses de Vhistoire de France, t. XV).

« Plusieurs, ayant judicieusement considéré ses façons et ses mouvements, ont cru que les visions qu'il avoit tant en veillant qu’en dormant, les voix intérieures qui le troubloient de jour et de nuit et tant d’autres violentes impulsions estaient marques certaines de l’obsession du diable. Un homme qui a

couché souvent avec luy a dict qu'un esprit l’assailloit et tourmentoit de nuict, et quand on luy demandoit ce que c'estoit, il répondoit : « G’est mon oncle qui demande l’allègement de ses peines ». Il avoit d'ailleurs de grandes dispositions à cela, un superbe et furieux souslèvement d’esprit par dessus tous les autres, une arrogante présomption d’avoir part aux conseils de Dieu, d’entendre le déchiffrement de ses volontés et d’avoir esté choisi pour les exécuter. (Matthieu. Hist. de la mort déplorable de Henri IV).

Le même auteur cite aussi le fait suivant qui semble se rapporter plus directement encore à des illusions et à des interprétations délirantes qu’à de véritables hallucinations.

« Tout ce qui avoit esté faict devant les commissaires leu et remarqué, ou ouyt le criminel. 11 réserva un traict de sa folie pour le dire sur la sellette. Estant à l’église de Vivone,par delà Poitiers, il eut une vision d’un More en un triangle. Il pria un peintre logé avec lui de lui prester son escritoire pour le mettre par escrit. Le peintre lui en donna une faicte en un triangle et luy monstra le portraict d'un More. Son imagination, esveillée et eschauffée à ces objects, les considère et les prend pour truchemens de ce qu’il n’entendoit. Son esprit, toujours prest et prompt à la haine contre le Roy, se figura que ce More le représentoit, que toute l’eau de la mer ne le pouvait laver et sur cela de grottesques étranges. Voilà ceste révélation qu’il tenoit si secreste et si mystérieuse qu’il ne la dit qu’à la fin (1). »

Le type de l'hallucination des régicides est celle de Jacques Clément. « Une nuit, Jacques Clément étant dans son lit, Dieu lui envoya son ange en vision, lequel avec une grande

(I) Ce fait est rapporté d’une façon erronée par Rrierre de Boismonl dans son ouvrage sur les Hallucinations.

lumière se présenta à lui et lui montra un glaive nud en lui disant ces mots : « Frère Jacques, je suis messager du Dieu tout-puissant, qui te viens accertener que par toi le tyran de France doit être mis à mort; pense donc à toi comme la couronne du martyre t'est aussi préparée. Cela dit, l'ange disparut » (Palma Cayet).

Les hallucinations de Staaps ont à peu près le même caractère. (( Encore cette nuit, écrit-il à son père, Dieu m'est apparu. C’était une figure semblable à la lune. Sa voix m’a dit : « Marche en avant; tu réussiras dans ton entreprise, mais tu y périras » (Desmarets).

On voit combien ces hallucinations diffèrent de celles qu’on est habitué à rencontrer dans les formes classiques de la folie, et il n’est pas douteux qu'elles présentent quelque chose de spécial,, tenant à la fois du rêve, de la vision, de l’illusion et du délire. Aussi, tandis que les hallucinations ordinaires des aliénés varient d’un sujet à l’autre, celles des mystiques au contraire, ont chez tous les plus grandes analogies. On a pu en juger par l’exemple de Staaps et de Jacques Clément; on en jugera bien mieux encore par le fait suivant.

J’ai eu occasion d’examiner il y un mois à peine, en qualité d’expert, un dégénéré de l’espèce des régicides, à cette différence près que, chez lui, le mysticisme se présente sous la forme d’idées politiques d’anarchie. Voici comme il décrit les hallucinations auxquelles il est sujet par intervalles : « La nuit, au milieu d’un cercle de lumière un être surnaturel m’est apparu, sous la forme d'un archange Michel, tenant en main une épée tlamboyante. Je suis, m’a-t-il dit. le Génie de la Révolution; il faut que tu meures pour tes principes comme Jésus- Christ et Pranzini. Puis le Génie a disparu, laissant après lui comme une traînée harmonieuse qui s’est évanoui peu à peu ».

Que l'on compare cettte vision datant d’aujourd’hui, avec celle de Jacques Clément, datant de 1589. Est-il possible, en vérité, de rencontrer deux faits morbides plus entièrement semblables chez deux êtres différents, à trois cents ans de distance, et n’est-ce pas là une preuve de plus de ce que j’avançais tout à l’heure, à savoir que les régicides -types, présents ou passés, étaient de véritables frères coulés dans le même moule pathologique ?

Délire de persécution antérieur. — L'état mental des régicides se résume donc dans un délire mystique spécial, pouvant s’accompagner d'hallucinations à caractères également particuliers.

Le plus ordinairement, ce délire est primitif, et s’il s’y jointe d’autres conceptions morbides, telles par exemple que les idées de persécution, elles ne sont que surajoutées et secondaires. Parfois cependant, il n'en est pas ainsi, et on voit le délire mystique qui fait les régicides survenir chez des individus déjà aliénés. Ici encore, il s’agit de déséquilibrés héréditaires, persécutés raisonnants pour la plupart, qui, parle fait même de l'évolution ou de l’extension de leur délire, deviennent consécutivement mystiques et régicides.

C’est là une simple variété du type habituel, mais qu’il n’est pas sans intérêt de signaler et do connaître.

L'exemple le plus frappant dans l'ordre politique, Auber -

tin, dont voici l'histoire résumée empruntée à son autobiographie, dont je dois encore la communication à l’obligeance du Dr Deny. Aubertin est un persécuté raisonnant, non halluciné, qui se plaint violemment d’un certain nombre d’individus ayant été plus ou moins mêlés à son existence, et les poursuit de sa haine et de ses injures. Or, petit à petit, par un processus

psychologique qui n’a rien de surprenant chez des orgueilleux de cette espèce, il en arrive à se hausser jusqu'à personnifier la France en lui, prêtant au gouvernement ses propres adversaires politiques et concevant l'idée de leur infliger un châtiment. Le voila dès lors doublement délirant : persécuté persécuteur pour son propre compte, mystique fanatique pour le compte de l’Etat. C’est dans cette situation d’esprit qu’il dresse une liste commune de seize ennemis, dont treize privés, et trois publics, après les avoir condamnés à des peines variant avec leur culpabilité présumée et que, s’en rapportant comme il dit « à la loterie de sa justice sommaire », il les tire au sort dans son chapeau, pour savoir par qui commencer. C’est le nom de Jules Ferry, condamné à mort pour crime de lèse patrie, qui émerge le premier de cette urne étrange, et Aubertin, en fidèle justicier, s’empresse d’exécuter sa sentence. Les deux noms suivants étaient ceux d’ennemis personnels, condamnés à avoir « les deux pattes cassées aux genoux ». Chacun ainsi devait avoir son tour.

Un autre type du genre, dans l'ordre religieux, est l’abbé Verger , l’assassin de Mgr Sibour. Gomme Aubertin, il est fils de suicidés, et compte de nombreux aliénés dans sa famille ; comme lui, il est atteint de délire de persécution à forme raisonnante. Tous ceux avec qui il a vécu, ses confrères surtout, sont ses ennemis; il les accusede toutes sortes de méfaits, et ne recule devant aucune calomnie, si infâme qu'elle soit, pour les perdre. Frappé au mois d’août 1855, d'un retrait de pouvoir en raison de son inqualifiable conduite, il adresse plaintes sur plaintes aux autorités, et fatigue l'archevêché et le parquet de ses réclamations désespérées. Un jour entre autres, le 3 février 3 856, il va se placer dans l’église de la Madeleine, portant sur la poitrine une pancarte sur laquelle étaient écrits en latin ces

mots de l'Evangile : « J'ai froid, et il ne m’ont pas vêtu; j’ai faim et ils ne m’ont pas donné à manger ». A la suite, et en

Fig. 13

Verger (Jean-Louis)

Prêtre

Né a Neuilly-sur-Seine le 20 août 1826, exécuté le 20 janvier 1857 Régicide mixte (délire raisonnant de persécution-mysticisme religieux) Assassinat de Mgr Sibour le 3 janvier 1857 (coup de couteau) D'après une photographie due à l’obligeance du docteur LnCassagne

français, il avait ajouté cette phrase : « Je ne suis ni suspendu ni interdit, et pourtant on me laisse mourir de faim ».

Jusque là, Verger n’est que persécuté raisonnant; il n'a que

des ennemis personnels, et toutes ses conceptions délirantes se limitent sur ce point. Voici venir maintenant le délire mystique; le voici qui va prendre en main la cause de la religion, comme Aubertin celle de la patrie. Le Pape vient de proclamer un dogme nouveau, celui de l’Immaculée-Conception. Du haut de son orgueil, Verger proteste et publiquement, par la parole et par la plume, il fulmine avec violence contre le souverain pontife et la nouvelle croyance. A dater de ce moment, il se fait le champion de deux causes, la sienne et celle de Dieu ; et tandis qu’il jette l’anathème aux auteurs de son interdiction, il venge la religion outragée en assassinant l'archevêque de Paris en pleine église, au cri significatif de : « Pas de déesses ! A bas les déesses! » ne regrettant, dit-il, qu’une chose, c’est de n’avoir pu aller à Rome, pour frapper une autre et plus illustre tête.

Le trouble mental de l’abbé Verger ne pouvait faire de doute pour personne, car àne pas tenir compte de son origine morbide, sa vie tout entière n'était elle-même qu’un long tissu d’insanités. Pourtant, il fut condamné à mort, sans qu’aucune voix autre que celle de son défenseur, Me Nogent Saint-Laurens, osât plaider la folie de ce malheureux. La faute en est non pas comme on le croit généralement d’après une assertion erronée de Tardieu et de Brierre de Boismont, à ce que les médecins ne furent pas appelés à intervenir, mais à ce que, à cette époque, ils ne connaissaient que très imparfaitement cette variété de folie de persécution à forme lucide ou raisonnante, que Jules Falret et son élève Pottier ont depuis si bien mise en lumière. Déjà en 1856, un an avant l’attentat, à la suite du scandale du « prêtre mendiant » à l’église de la Madeleine, Lasègue, l’illustre créateur du délire de persécution, avait longuement examiné l’abbé Verger et malgré une certaine hésitation, avait déclaré

qu'on n’avait pas affaire à un fou, mais à un homme dangereux. Plus tard, après la sentence, l’Empereur fit appel à une commission de médecins pour constater une fois de plus d’après les

Fig. 14

Galeote (JoTiLLÂ, prélro

Né en Espagne — condamné à mort, puis interné dans lin asile d’aliénés Régicide mixte (délire raisonnant de perséculion — mysticisme religieux) Assassinat de l’évêque de Madrid, le 18 avril 1886 (coup de revolver)

Photographie due à l’obligeance du docteur Lacassagne

faits du procès, l’état mental du condamné. Le rapport du Dr Conneau conclut que Verger jouissait du libre exercice de sa raison. Dès lors, l’assassin futconduitau supplice. (A. Fouquier. Causes célèbres).

L'histoire de l’abbé Galeote, qui, le 18 avril 1886 a assassiné l’évêque de Madrid, Martinez Izquierdo, est pour ainsi dire le pendant de celle de Verger. Cette fois encore, c’est un prêtre interdit à raison de son attitude et de ses excentricités qui assiège ses supérieurs de ses réclamations et veut inonder la presse espagnole d’écrits sans nombre où il expose ses griefs et sa pauvreté. Comme Verger, il se pose en victime, puis en réformateur et croit être devenu l’interprète de la parole divine. Comme lui, c’est à la fois pour venger son honneur et la religion qu’il tue son évêque sur le seuil même de l’église et cela froidement, sans manifester par la suite ni regrets ni repentir. Ainsi que cela a lieu dans la plupart des procès concernant les régicides, les médecins ne s’accordent pas sur son état mental, les uns le déclarant fou, les autres responsable; son avocat seul plaide énergiquement le délire, et la condamnation à mort une fois prononcée, alors que les signes de la folie deviennent de plus en plus manifestes, il ne cesse de réclamer un nouvel examen des aliénistes et en dernière ressource, une commutation de peine.

Ces individus, on le voit, sont des régicides d’une espèce particulière. Au lieu d’arriver directement au mysticisme fanatique et meurtrier, ils y arrivent indirectement et par le le chemin du délire raisonnant de persécution. A ce point de vue, on pourrait à la rigueur les considérer comme des individualités mixtes, tenant le milieu entre le persécuté raisonnant ou faux régicide et le vrai régicide, pur de tout alliage vésanique.

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