‹ Les régicides dans l’histoire et dans le présentChapitre 8 sur 14 · ATTENTAT · texte numérisé non relu

ATTENTAT

Préméditation , Obsession. — Nous avons étudié jusqu’ici l'organisation, la tendance d'esprit et l'état mental des régicides, c'est-à-dire les divers éléments, innés ou acquis, qui entrent dans la constitution de leur personnalité ; il nous faut maintenant étudier les caractères de leur acte morbide, c'està-dire la façon dont ils accomplissent leur attentat. Une particularité que je signalerai, tout d’abord, à cet égard, c’est que les régicides n'agissent pas habituellement d’une façon subite et à l'aveugle, comme la plupart des fous hallucinés et impulsifs. Bien au contraire, leur attentat est logiquement conçu, prémédité et préparé, comme chez les aliénés raisonnants; souvent même, ils ont conscience de l’obsession morbide qui s'est emparée d’eux; ils luttent contre elle et n’y cèdent que lorsque leur volonté est devenue impuissante. Ici encore, je laisse parler les faits.

Balthazar Gérard avait prémédité son crime depuis six ans. Pierre Barrière déclara avoir lutté contre son désir de tuer le roi. Il dit notamment que l’ayant vu assister à la messe avec dévotion à Saint-Denis, « en fut joyeux et se recula de le voir de crainte d’être poussé à sa mauvaise pensée, dont il perdit courage ». Ravaillac fît trois fois le voyage d’Angoulème à Paris pour parler à Henri IV avant de le tuer, « n’osant déclarer qu’à lui la tentation qui dès longtemps le sollicitait, afin de se désister tout à fait de cette volonté mauvaise, » fuyant la

capitale pour échapper à son obsession, ébréchant môme la pointe de son couteau pour se priver de l’instrument nécessaire au meurtre, et ne cédant à nouveau que devant une sollicitation nouvelle, celle du Christ en croix du faubourg d’Etampes. Staaps écrit à son père : « Je me sens entraîné par une force colossale et invincible. » La Sahla avait non seulement préparé depuis longtemps son attentat, mais encore il fit preuve, dans cette préparation, d'un véritable machiavélisme. « 11 précipita son départ parce qu’il lui parut de la plus haute importance de frapper le grand coup avant l’accouchement de l’impératrice. 11 s’était dit en effet que l’assassinat de l’empereur provoquerait dans le sein de la mère une telle révolution que la mort de l’enfant en serait la conséquence infaillible. Plus tard, enfermé à Vincennes, ses bizarreries servirent de délassement aux autres prisonniers qui, par allusion à son projet d’avortement, l’appelaient du surnom « d’accoucheur de l’impératrice » (1). Louvel avait l’intention d’assassiner les Bourbons depuis leur rentrée. Ne songeant plus qu’à cette idée, et pour mieux voiler ses projets, il reprit son état et parvint à rentrer dans la sellerie du roi. Alors il suivit secrètement les princes dans leurs voyages et dans leurs parties de chasses, mais particulièrement le duc de Berry, qu’il avait choisi comme sa première victime. Devant la cour de Paris, Alibaud déclara qu'il songeait à son attentat depuis que le roi avait fait massacrer les citoyens dans les rues de Lyon

(1) On a bien raison de dire qu’en France l’esprit ne perd jamais ses droits. De ce trait d'esprit à l'adresse de la Sahla, on peut rapprocher le quatrain fait à l’occasion de la mort de Lepelletier Saint-Fargeau, tuè par de Paris l’Ainé, en janvier 1793, chez un restaurateur du nom de Février :

« Ci-git : Lepelletier Président à mortier Qui mourut en janvier Chez Février. »

et du Cloître-Saint-Merry. On conte de lui ce fait qui montre combien il était hanté depuis longtemps par son idée fixe. « A Perpignan, sur le point de partir, Alibaud avait dans une

Fig. 15

Louvel (Louis-Pierre)

Sellier

Né à Versailles en 1783, exécuté le 7 juin 1820 Régicide type (mysticisme politique)

Assassinat du duc de Berry le 13 février 1820 (coup de couteau) Dessin d'après nature fait à la Conciergerie.

querelle de jeunes gens, reçu un soufflet. On le savait chatouilleuxsur le point d’honneur et on s’attendait à une riposte, à une provocation. Alibaud se contint et garda le silence.

Cette modération imprévue ayant eu son effet ordinaire, celui de surexciter son agresseur, l’offensé lui dit avec calme :

« Voulez- vous que je vous demande pardon? J’y consens

Me battre! Ali! j’ai autre cliose à faire. » (A. Fouquier. Causes célèbres). Pendant l’hiver et le printemps de 1877, Nobiling, déjà tireur habile, s’exerça au polygone de Dresde avec une ardeur dans laquelle il a été impossible de ne pas voir depuis l’intention déjà ancienne de tirer sur l’empereur Guillaume. Juan Oliva Moncusi qui tira un coup de pistolet sur Alphonse XII, le 25 octobre 1878, avait projeté son crime depuis la venue du roi en Espagne, en 1875. Une première fois déjà, il avait essayé de le commettre à Tarragone, en 1877, et n’en avait été empêché que par des circonstances indépendantes de sa volonté. Guiteau avait médité depuis plusieurs semaines de tuerie président. Dans la matinée du 18 juin il sut, par les journaux, que Garfield devait aller à Long- Branch, et il résolut de le frapper à la station du chemin de fer. Il s’y rendit bien décidé, mais il recula devant l’exécution. « J’ai tiré sur lui par suite d’une nécessité politique et de la pression divine, disait-il plus tard : pour le faire, j’ai dû exercer sur moi-même la contrainte la plus violente » (Folsom loc. cit.) Hillairaud, écrivant de sa prison au gouverneur de Madrid, lui explique les souffrances morales qu'il a endurées depuis le jour de son serment et la lutte qui s’est livrée en lui jusqu’au moment fatal entre l’idée de commettre un meurtre et celle d’être parjure. Il demande à être plaint pour un acte dont il n'a pas été le maître et qui lui a été inspiré par l’amour de la patrie. « Atteint depuis 17 ans de l’idée fixe de tuer Bazaine, il a essayé comme la plupart des délirants, de se débarrasser d’elle, de combattre son absurde pensée; c’est en vain qu’il l’a cherché ; inutilement il va au Sénégal et essaye

si les voyages et le changement continuel lui feront oublier son serment. Partout où il allait, l'idée fixe gravitait dans son

Fig. 16

» AlIBAüD (Louis), commis- négociant Né à Nîmes le 2 mai 1810, exécuté le 12 juillet 183(5 Régicide type (mysticisme politique)

Attentat contre Louis-Philippe le 5 juin 1836 ( fusil-canne)

lmp. Thierry Frères iBtbiinlh. Kal. - Collect. des Estampes)

cerveau, et plus il luttait contre son obsession, plus grande étaient son angoisse, son anxiété et sa souffrance. Aussi, renouvelle-t-il son serment à la brèche de Roland à Roncevaux,

trempant dans le courant de cristal le fil de son poignard à l’instardu preux chevalier... Tandis que tout changeait autour de lui, hommes et choses, de par la succession du temps, l’idée fixe, elle, demeurait inébranlable, figée comme une épine plantée dans son cerveau [E souder : loc. cit.).

Invocation à Dieu. — Dans cette lutte qu’ils soutiennent contre leur penchant morbide, les régicides, toujours mystiques, invoquent même parfois le ciel pour y chercher une inspiration.

« Poltrot étant descendu de cheval dans un bois taillis voisin de la maison du duc, il se mit à genoux, comme il l’a luimême confessé et pria instamment le Seigneur de le fortifier dans son dessein de tuer le tyran, s’il venait de sa divine majesté, de le lui enlever s'il venait du malin esprit. Après cette prière, il se sentit plus fortifié que jamais (de Thou, Hist.).

Sand, qui médita longtemps son acte. et s’y prépara plus de deux ans, écrivait en 1818 sur son journal : « Seigneur, laisse-moi m’affermir dans l’idée que j’ai conçue de la délivrance de l’humanité par le saint-sacrifice de ton fils. Fais que je sois un Christ pour l’Allemagne et que, comme Jésus, je sois fort et patient à la douleur. »

Guiteau conçut pour la première fois l’idée de supprimer le Président six semaines avant le meurtre. Cette idée lui traversa l’esprit une nuit qu’il s’était couché accablé de fatigue. Il dit qu’elle le révolta tout d’abord et qu’il pria Dieu de l’en délivrer ou de lui faire savoir si c’était une suggestion du Diable ou une inspiration divine. — Il affirme que le 1er juin il sut positivement qu’il agissait sous une inspiration divine. — Quelle analogie avec le fait de Poltrot !

Comme on le voit, l’attentat n’est pas, chez les régicides, un acte subit et inconscient ainsi que cela a lieu dans certaines

formes de folie. C’est au contraire un acte logique, conçu en pleine lucidité, longuement prémédité et préparé, rejeté d’abord puis accepté ou subi, puis enfin exécuté, souvent après des doutes, des révoltes, des combats intérieurs que la croyance délirante à une mission divine ou au salut de la patrie et de la religion parvient seule à faire cesser. Mais, en dépit de cette lucidité d’esprit et de ces apparences de raison, en dépit de cette longue et lente préméditation, qui font trop souvent considérer les régicides comme de simples exaltés, parfaitement responsables, il n’en est pas moins vrai que ce sont des malades, des déséquilibrés, à volonté faible, esclaves de leur obsession, et qui, entraînés par une force aveugle et fatale, ne sont pas libres de lui résister.

Exécution — Quelle qu’ait été d’ailleurs la phase de lutte antécédente, lorsque les dernières résistances sont franchies et l'acte résolu, le régicide n’hésite plus : il va droit au but désormais,avec l’audace et l’énergied’un convaincu. Fier de sa mission et de son rôle, il accomplit l’attentat au grand jour, en public, d’une façon ostensible et presque théâtrale. Aussi n’use-t-il guère du poison, l’arme des fourbes et des lâches (Nicole Mignon qui avait songé à empoisonner Henri IV en faisant entrer son mari comme cuisinier dans la maison du roi, est à ce point de vue une exception) ; le plus souvent c’est à l’instrument tranchant qu’il a recours, ayant soin de choisir une lame acérée et de dimensions parfois exceptionnelles. (Le couteau de Pierre Barrière était à double tranchant et sa pointe faite à grain d’orge ; celui de l’abbé Verger mesurait, avec le manche, 43 centimètres de longueur). Quelquefois cependant, lorsque l’intention du régicide est non pas de tuer mais simplement « d’avertir » le gouvernant, il se sert d’une arme moins dange-

reuse, d'un simple canif comme Damiens, ou de pierres comme John Fritli et Caporali. Quant à l’arme à feu, il tend maintenant à l’employer davantage et lorsqu’il l’emploie il va parfois, dans sa sombre ingéniosité, jusqu’à inventer et fabriquer un engin spécial (machine infernale de Fiesclii, bombes d’Orsini).

Les régicides frappent leur coup avec une décision et une violence extraordinaires. Ravaillac « avait donné dans la poitrine de Henri IV comme dans une botte de foin », si bien que le couteau disparut tout entier dans la blessure et que son pouce alla jusqu’à toucher le pourpoint du roy. (Matthieu).

Le crime accompli, ces fanatiques ne cherchent pas à s’enfuir. Plusieurs d’entre eux eussent pu ainsi échapper à la justice, s’ils l’eussent voulu ; il leur suffisait pour cela de se confondre dans les rangs de la foule après leur attentat. Au lieu de cela que font-ils? Voyez Ravaillac et Damiens, notamment; ils restent là, debout, le chapeau sur la tête quand tout le monde est découvert, comme pour se faire reconnaître et comme pour dire : « C’est moi qui ai fait cet acte héroïque, regardez-moi ».

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