‹ Les regicides etude historiqueChapitre 16 sur 22 · IJ · texte numérisé non relu

IJ

A l’aspect du roi tombé, l’Assemblée eut un moment d’émotion de honte. La présence de cet honnête homme faisait rougir ses assassins.

D’Orléans seul, que le sang unissait à Louis XV1 ; demeura impassible.

Pendant tout le cours des débats, Philippe- Égalité tenait une lorgnette insolemment braquée sur son parent, sur son roi, contre lequel il n’avait cessé de conspirer, et qui disait à la canaille rouge, ainsi que son fds, en parlant de la famille royale :

— « Soyez tranquilles, mes enfants, nous leur mangerons le cœur ; nous ferons des cocardes avec leurs boyaux ! »

Il avait payé des scélérats pour fomenter la guerre civile et incendier les provinces ; il avait volé ü 4 millions à Pinet, l’un de ses complices; puis, l’avait, fait assassiner.

Le duc de Chartres, son fils, partageait scs sentiments et s’associait à ses crimes.

Ce jour-là, confondu avec la populace des tribunes, a dit Montjoie, il montrait la même insensibilité que son père.

Et il ajoute :

- — « Dç quel limon sont donc pétris les cœurs

de cette famille ? Quel père voudrait avoir un tel fils ? quel fils voudrait avoir un tel père?

Ils ne cessaient, l’un et l’autre, d’avoir les yeux cruellement fixés sur leur malheureux parent, qui n’était coupable que de bonté et de faiblesse envers eux.

— « Louis, ditBarrcre au roi, la nation française vous accuse. L’Assemblée nationale a décrété, le 3 décembre, que vous seriez jugé par elle ; le 6, elle a décrété que vous seriez traduit à la barre. On va vous lire l’acte énonciatif des délits qui vous sont imputés. — Vous pouvez vous asseoir. »

On lut au roi cet acte d’accusation, monument de calomnies et de barbarie. On eût trouve plus de loyauté chez les sauvages.

On lui reprochait d’avoir conspiré contre la patrie, d’avoir outragé la cocarde tricolore, etc.

Il eût été plus franc de lui reprocher d’avoir été roi. C’était, en effet, là son seul crime.

L’interrogatoire commença ensuite. £onlrairc-

ment aux plus vulgaires notions de la justice, aucune des questions ne lui avaient été communiquées préalablement. Il y répondit comme un juste.

Voyez :

Ix Président. Louis, le peuple français vous accuse d’avoir commis une multitude de crimes pour établir votre tyrannie, en détruisant sa liberté.Vous avez, le 20 juin 1 789, attenté à la souveraineté du peuple, en suspendant les assemblées de ses représentants, et en les repoussant, par la violence, du lieu de leurs séances. La preuve en est dans le procès-verbal dressé au Jeu de paume de Versailles, par les membres de l’Assemblée constituante. Le 23 juin, vous avez voulu dicter des lois à la nation ; vous avez entouré de troupes ses représentants, vous leur avez présenté deux déclarations royales éversives de toute liberté, et vous leur avez ordonné de se séparer. Vos déclarations et les procèsverbaux de l’Assemblée constatent ces attentats. Qu’avez-vous à répondre?

Le Roi. Il n’existait pas de lois qui m’en empêchassent.

Le Président. Vous avez fait marcher une armée contre les citoyens de Paris. Vos satellites

ont fait rouler le sang de plusieurs d’entre eux, et vous n’avez éloigné cette armée que lorsque la prise de la Bastille et l’insurrection générale vous ont appris (pie le peuple était victorieux. Les discours que vous avez tenus les 9, 12 et I i juillet, aux diverses députations de l’Assemblée constituante, font connaître quelle» étaient vos intentions, elles massacres des Tuileries déposent contre vous. Qu’avez-vous à répondre?

Le Itoi. J’étais le maître de faire marcher des troupes dans ce temps-là; mais je n’ai jamais eu l’intention de répandre du sang.

Le Président. Apres ces événements, et malgré les promesses que vous aviez faites le 1 0 dans l’Assemblée, et le 17 dans l’Hôtel de Ville de Paris, vous avez persisté dans vos projets contre la liberté nationale; vous avez longtemps éludé de faire exécuter les décrets du 1 1 août, concernant l’abolition de la servitude personnelle, du régime féodal et de la dîme. Vous avez longtemps refusé de reconnaître la déclaration des Droits de l’homme; vous avez augmenté du double le nombre de vos gardes du corps, et appelé le régiment de Flandres à Versailles; vous avez permis que, dans des orgies faites sous vos yeux, la cocarde nationale fût foulée aux pieds.

— tir. —

la cocarde blanche arborée, et la nation blasphémée. Enfin, vous avez nécessité une nouvelle insurrection, occasionné la mort de plusieurs citoyens, et ce n’est qu’après la défaile de vos gardes, que vous avez changé de langage et renouvelé des promesses perfides. Les preuves de ces faits sont dans vos observations du 18 septembre, sur les décrets du 1 1 août, dans les procès-verbaux de l’Assemblée constituante, dans les événements de Versailles, des 5 et fi octobre, et dans le discours que vous avez tenu le meme jour à une .députation de l'Assemblée constituante, lorsque vous lui dîtes, que vous vouliez vous éclairer de ses conseils, et ne jamais vous séparer d’elle. Qu’avez-vous à répondre?

Le Roi. J’ai fait les observations que j’ai crues justes sur les deux premiers objets. Quant à la cocarde, cela est faux : cela ne s’est pas passé devant moi.

Le Président. Vous aviez prêté à la fédération du 14' juillet un serment que vous n’avez pas tenu. Bientôt vous avez essayé de corrompre l’esprit public à l’aide de Talon , qui agissait dans Paris, et de Mirabeau, qui devait imprimer un mouvement contre-révolutionnaire aux provinces. Qu’avez-vous à répondre?

Le Roi. Je ne me rappelle pas ce qui s'esl passé dans ce temps-là, mais le tout est antérieur à l’acceptation que j’ai faite de la Constitution.

Le Président. Vous avez répandu des millions pour effectuer cette corruption, et vous avez voulu faire de la popularité môme un moyen d’asservir le peuple. Ces faits résultent d’un Mémoire de Talon que vous avez apostillé de votre main, et d’une lettre que Laporte vous écrivait le 19 avril, dans laquelle, vous rapportant une conversation qu’il avait eue avec Rivarol, il vous disait que les millions que l’on vous avait engagé à répandre n’avaient rien produit. Dès longtemps vous aviez médité un projet de fuite. Il vous fut remis, le 23 février, un Mémoire qui vous en indiquait les moyens, et vous l’apostillâtes. Qu’avez-vous à répondre?

Le Roi. Je n’avais pas de plus grand plaisir que de donner à ceux qui avaient besoin : cela ne tient à aucun projet.

Le Président. Le 28, une multitude de nobles et de militaires se répandirent dans vos appartements, au château des Tuileries, pour favoriser cette fuite : vous voulûtes, le 18 avril, quitter Paris pour vous rendre à Saint-Cloud. Qu’avezà répondre ?

Le Roi. Celle accusation est absurde.

Le Président. Mais la résistance des citoyens vous fit sentir que la défiance était grande : vous cherchâtes à la dissiper, en communiquant à l’Assemblée constituante une lettre que vous adressiez aux agents de la nation auprès des puissances étrangères, pour leur annoncer que vous aviez accepté librement les articles constitutionnels qui vous avaient été présentés ; et cependant, le 21 , vous preniez la fuite avec un faux passeport : vous laissiez une déclaration contre les memes articles constitutionnels; vous ordonniez aux ministres de ne signer aucun des actes émanés de l’Assemblée nationale, et vous défendiez à celui de la justice, de remettre les sceaux de l’État. L’argent du peuple était prodigué pour assurer le succès de cette trahison, et la force publique devait la protéger, sous les ordres de Bouillé, qui naguère avait été chargé de diriger le massacre de Nancy, et à qui vous aviez écrit à ce sujet, de soigner sa popularité, parce qu’elle vous serait utile. Ces faits sont prouvés par le mémoire du 23 février, apostillé de votre main; par votre déclaration du 20 juin, tout entière de votre écriture ; par votre lettre du 4 septembre 1 790 à Bouillé, et par une note de celui-ci, dans laquelle

il vous rend compte de l’emploi de 993,000 livres données par vous, et employées en partie à la corruption des troupes qui devaient vous escorter. Qu’avez-vous à répondre?

Le Roi. Je n’ai aucune connaissance du mémoire du 23 février. Quant à ce qui est relatif à mon voyage de Yarennes, je m’en réfère à ce que j’ai dit aux commissaires de l’Assemblée constituante dans ce temps-là.

Le Président. Après votre arrestation à Yarennes, l’exercice du pouvoir exécutif fut un moment suspendu dans vos mains, et vous conspirâtes encore. Le 17 juillet, le sang des citoyens fut versé au champ de Mars. (Jne lettre de votre main, écrite en 1790, à La Fayette, prouve qu’il existait une coalition criminelle entre vous et La Fayette, à laquelle Mirabeau avait accédé. La révision commença sous ces auspices cruels ; tous les genres de corruptions furent employés. Vous avez payé des libelles, des pamphlets, dos journaux destinés à pervertir l’opinion publique, à discréditer les assignats , et à soutenir la cause des émigrés. Les registres de Septeuil indiquent quelles sommes énormes ont été employées à ces manœuvres liberticides. Qu’avez-vous à répondre ?

Le Roi. Ce qui s'est passé le 1 7 juillet ne peut aucunement me regarder ; pour le reste, je n'en ai aucune connaissance.

Le Président. Vous avez paru accepter la Constitution, le li septembre; vos discours annonçaient la volonté de la maintenir, et vous travailliez à la renverser avant même qu’elle fût achevée.

Une convention avait été faite à Pilnitz, le 2i juillet, entre Léopold d’Autriche et Frédéric- Guillaume de Brandebourg, qui s’étaient engagés à relever en France le trône de la monarchie absolue ; et vous vous êtes tu sur cette convention jusqu’au moment où elle a été connue de l’Europe entière. Qu’avez-vous à répondre?

Le Roi. Je l’ai fait connaître sitôt quelle est venue à ma connaissance ; au reste, tout ce qui a trait à cet objet, par la Constitution, regarde le ministre.

Le Président. Arles avait levé l’étendard de la révolte; vous l’avez favorisée par l’envoi de trois commissaires civils, qui se sont occupés, non à réprimer les contre-rcvolutionnaires, mais à justiticr leurs attentats. Qu’avez-vous à répondre?

Le Roi. Les instructions qu’avaient les commissaires doivent prouver ce dont ils étaient char-

gés, cl je n’en connaissais aucun quand les minisires me les ont proposés.

Le Président. Avignon cl le eomtat Venaissin avaient été réunis à la France; vous n’avez fait "exécuter le décret qu’après un mois, et pendant ce temps la guerre civile a désolé ce pays. Les commissaires que vous y avez successivement envoyés ont achevé de le dévaster. Qu’avez vous à répondre ?

Le Roi. Je ne me souviens pas quel délai a été mis dans l’exécution ; au reste, ce fait ne peut me regarder personnellement : ce sont ceux qui ont été envoyés et ceux qui les ont envoyés que cela regarde.

Le Président. Nîmes , Montauban , Mende , Jalès avaient éprouvé de grandes agitations dès les premiers jours de liberté; vous n’avez rien fait pour étouffer ce germe de contre-révolution jusqu’au moment où la conspiration de Saillant a éclaté. Qu’avez-vous à répondre?

Le Roi. J’ai donné pour cela tous les ordres que les ministres m’ont proposés.

Ix Président. Vous avez envoyé vingt-deux bataillons contre les Marseillais, qui marchaient pour réduire les contre-révolutionnaires arlésiens, Qu’avez-vous à répondre?

Le liai. Il faudrait que j’euàse les pièces pour répondre juste à cela.

Le Président. Vous avez donné le commandement du Midi à Witgenstein, qui vous écrivait, le 21 avril 1792, après qu’il eut été rappelé: « Quelques instants de plus, et je rappelais pour » toujours autour du trône de Votre Majesté des » milliers de Français redevenus dignes des vœux » qu’elle forme pour leur bonheur. » Qu’avezvous à répondre?

Le Roi. Cette lettre est postérieure à son rappel. Il n’a pas été employé depuis. Je ne me souviens pas de la lettre.

Le Président. Vous avez payé vos ci-devant gardes du corps , à Coblentz : les registres de Sepfeuil en font foi ; et plusieurs ordres signés de vous constatent que vous avez fait passer des sommes considérables à Bouillé , Rochefort , La Vauguyon, Choiseul-Bcaupré, Hamilton et la femme Polignac. Qu’avez-vous à répondre?

Tx Roi. D’abord que je sus que mes gardes du corps se formaient de l’autre côté du Rhin , j’ai défendu qu’ils touchassent aucun payement ; pour le reste je ne m’en souviens nullement.

Le Président. Vos frères, ennemis de l’Etat, ont rallié les émigrés sous leurs drapeaux ; ils ont

levé dos régiments, fait des emprunts et contracté des alliances en votre nom; vous ne les avez désavoués qu’au moment où vous avez été bien certain que vous ne pouviez plus nuire à leur projets. Votre intelligence avec eux est prouvée par un billet écrit de la main de Louis-Stanislas-Xavier, souscrit par vos deux frères, et ainsi concu : «... Je vous ai écrit, mais c’était par la poste, et je n’ai rien pu dire. Nous sommes ici deux qui n’en font qu’un ; mêmes sentiments, mêmes principes, même ardeur pour vous servir. Nous gardons le silence, mais c’est que, le rompant trop tôt, nous vous compromettrions; mais nous parlerons dès que nous serons sûrs de l’appui général, et ce moment est proche. Si l’on nous parle delà part de ces gens-là, nous n’écouterons rien ; si c’est de la votre, nous écouterons, mais nous irons droit notre chemin. Ainsi, si l’on veut que vous nous fassiez dire quelque chose, ne vous gênez pas. Soyez tranquille sur votre sûreté ; nous n’existons que pour vous servir; nous y travaillons avec ardeur, et tout va bien. Nos ennemis même ont trop d’intérêt à votre conservation pour commettre un crime inutile et qui achèverait de les perdre. Adieu.

« L. -S. -Xavier et Ciiart.es-Phiuppe. »

Ou’avcz -vous à répondre?

Le Roi. J’ai désavoué toutes les démarches de mes frères, suivant que la Constitution me prescrivait, aussitôt que j’en ai eu connaissance. Je n’ai aucune connaissance de ce billet.

Le President. L’armée de ligne, qui devait être portée au pied de guerre, n’était forte que de cent mille hommes à la fin de décembre ; vous aviez ainsi négligé de pourvoir à la sûreté extérieure de l’État. Narbonne, votre agent, avait ordonné une levée de cinquante mille hommes; mais il arrêta le recrutement à vingt-six mille, en assurant que tout était prêt. Rien ne l’était pourtant. Après lui, Servan proposa de former auprès de Paris un camp de vingt mille hommes; 1’Àssemblce législative le décréta; vous refusâtes votre sanction. Qu’avez-vous à répondre?

Le Roi. J’avais donné aux ministres tous les ordres qui pouvaient accélérer l’augmentation de l’armée. Au mois de décembre dernier les états ont été mis sous les yeux de l’Assemblée. S’ils se sont trompés, ce n’est pas ma faute.

Le President. Un élan de patriotisme fit partir de tous côtés des citoyens pour Paris. Vous fîtes une [ . oclamation qui tendait à les arrêter dans leur marche. Cependant nos armées étaient dépour-

vues de soldais. Dumouricz, successeur de Servan, avait déclaré que la Nation n’avait ni armes, ni munitions, ni subsistances, et que les places étaient hors de défense. Vous avez attendu d’ètre pressé par une réquisition faite au ministre Lajard, à qui l’Assemblée législative demandait d’indiquer quels étaient ses moyens de pourvoir à la sûreté extérieure de l’État, pour proposer par un message la levée de quarante-deux bataillons.

Vous avez donné mission aux commandants des troupes de désorganiser l’armée, de pousser des régiments entiers à la désertion, et de leur faire passer le Rhin, pour les mettre à la disposition de vos frères et de Léopold d’Autriche, avec lequel vous étiez d’intelligence; le tint est prouvé par la lettre de Toulongeon, commandant dans la Franche-Comté. Qu’avez-vous à répondre?

Le Roi. Je n’en ai aucune connaissance; il n’y a pas le mot de vrai dans cette accusation.

Le Président. Vous avez chargé vos agents diplomatiques de favoriser la coalition des puissances étrangèreset de vos frères contre la France, et particulièrement de cimenter la paix entre la Turquie et l’Autriche, pour dispenser celle-ci de garnir ses frontières du côté de la Turquie, et lui procurer par là un plus grand nombre do

troupes contre la France. Une lettre de Choiseul- Gouftier, ambassadeur à Constantinople, établit le fait. Qu’avez-vous à répondre?

Le Roi. M. Cboiseul n’a pas dit la vérité ; cela n’a jamais existé.

Le Président. Les Prussiens s’avançaient vers nos frontières. On interpella, le 8 juillet, votre ministre de rendre compte de l’état de nos relations politiques avec la Prusse. Vous répondîtes, le 10, que cinquante mille Prussiens marchaient contre nous, et que vous donniez avis au Corps législatif des actes formels de ces hostilités imminentes, aux termes de la Constitution. Qu’avezvous à répondre ?

Le Roi. Ce n’est qu’à cette époque-là que j’en ai eu connaissance; toute la correspondance passait par les ministres.

•Le Président. Vous avez confié le département de la guerre à Dabancourt, neveu de Calonne, et tel a été le succès de votre conspiration que les places de Longwy et de Verdun ont été livrées aussitôt que les ennemis ont paru. Qu’avez-vous à répondre?

Le Roi. J’ignorais que M. Dabancourt fût neveu de M. Calonne. Ce n’est pas moi qui ai dégarni les places ; je ne me serais pas permis une

pareille chose ; je n’en ai aucune connaissance, si elles l’ont été.

Le Président. Vous avez détruit notre marine. Une foule d’officiers de ce corps étaient émigrés; à peine en restait-il pour faire le service des ports. Cependant Bertrand accordait tous les jours des passeports, et lorsque le Corps législatif vous exposa, le 8 mars, sa conduite coupable, vous répondîtes que vous étiez satisfait de scs services. Qu’avez-vous à répondre ?

Le Roi. J’ai fait ce que j’ai pu pour retenir les officiers. Quant à M. Bertrand, comme l’Assemblée nationale ne portait contre lui aucun grief qui pût le faire mettre en état d’accusation, je n’ai pas cru devoir le changer.

Le Président. Vous avez favorisé dans les colonies le maintien du gouvernement absolu ; vos agents y ont partout fomenté le trouble et la contre-révolution, qui s’v est opérée à la même époque où clic devait s’effectuer en France, ce qui indique assez que votre main conduisait cette trame. Qu’avez-vous à répondre ?

Le Roi. S’il y a de mes agents dans les colonies, ils n’ont pas dit vrai ; je n’ai eu aucun rapport à ce que vous venez de me dire.

Le Président. L’intérieur de l’État était agité

par les fanatiques ; vous vous on êtes déclaré le protecteur en manifestant l’intention évidente de recouvrer par eux votre ancienne puissance. Qu’avez-vous à répondre ?

Le Roi. Je ne peux pas répondre à cela ; je n’ai aucune connaissance de ce projet.

Le Président. Le Corps législatif avait rendu, le 29 janvier, un décret contre les prêtres factieux; vous en avez suspendu l’exécution. Qu’avez-vous à répondre ?

Le Roi. La Constitution me laissait la sanction libre des décrets.

Le Président. Les troubles s 'étaient accrus ; le ministre déclara qu’il ne connaissait dans les lois existantes aucun moyen d’atteindre les coupables. Le Corps législatif rendit un nouveau décret; vous en suspendîtes l’exécution. Qu’avez-vous à répondre ?

Même réponse que la précédente.

Le Président. L’incivisme de la garde que la Constitution vous avait donnée en avait nécessité le licenciement. Le lendemain vous lui avez écrit une lettre de satisfaction ; vous avez continué de la solder. Ce fait est prouvé par les comptes du trésorier de la liste civile. Qu’avez-vous à répondre?

Le Roi. Je n’ai continué que jusqu’à ce quelle put être recréée, comme le décret le portait.

Le Président. Vous avez retenu auprès de vous les gardes suisses : la Constitution vous le défendait, et l’Assemblée législative en avait expressément ordonné le départ. Qu’avez- vous à répondre ? ,

Le Roi. J’ai exécuté tous les décrets qui ont été rendus à cet égard.

Le Président. Vous avez eu, dans Paris, des compagnies particulières chargées d’y opérer des mouvements utiles à vos projets de contre-révolution. Dangremont et Gilles étaient deux de vos agents ; ils étaient salariés par la liste civile : les quittances de Gilles, chargé de l’organisation d’une compagnie de soixante hommes, vous seront présentées. Qu’avez-vous à répondre?

Le Roi. Je n’ai aucune connaissance des projets qu’on leur prête ; jamais idée de contre-révolution n’est entrée dans ma tête.

Le Président. Vous avez voulu, par des sommes considérables, suborner plusieurs membres des Assemblées constituante et législative. Des lettres de Saint-Léon et d’autres attestent la réalité de ces faits. Qu’avez-vous à répondre?

Le Roi. Il y a plusieurs personnes qui se sont

présentées avec des projets pareils, mais je les ai > éloignées.

Le Président. Quels sont ceux qui vous ont présenté ces projets ?

Le Roi. Ils étaient si vagues que je ne m’en rappelle pas dans ce moment.

Le Président. Quels sont ceux à qui vous avez promis ou donné de l’argent?

Le Roi. Aucun.

Le Président. Vous avez laissé avilir la nation française en Allemagne, en Italie, en Espagne, puisque vous n’avez rien fait pour exiger la réparation des mauvais traitements que les Français ont éprouvés dans ces pays. Qu’avez-vous à répondre?

Le Roi. La correspondance diplomatique doit prouver le contraire ; au reste, cela regardait le ministre.

Le Président. Vous avez fait, le 1 0 août, la revue des Suisses à cinq heures du matin, et les Suisses ont tiré les premiers sur les citoyens. Qu’avez-vous à répondre ?

Le Roi. J’ai été voir toutes les troupes qui étaient rassemblées chez moi ce jour-là ; les autorités constituées étaient chez moi, le département, le maire et la municipalité; j’avais fait prier

meme une députation de l’Assemblée nationale d’y venir, et je me suis ensuite rendu dans son sein avec ma famille.

Le Président. Pourquoi aviez-vous rassemblé des troupes dans le château ?

Le lioi. Toutes les autorités constituées l’ont vu : le château était menacé, et, comme j’étais une autorité constituée, je devais me défendre.

Le Président. Pourquoi avez-vous mandé au château le maire de Paris, dans la nuit du 0 au 10 août?

Le lloi. Sur les bruits qui se répandaient.

Le Président. Vous avez fait couler le sang des Français. Qu’avez-vous à répondre?

Le Roi. Non, Monsieur, ce n’est pas moi.

Le Président. Vous avez autorisé Seplcuil à faire un commerce considérable de grains, sucre et café, à Hambourg; ce tait est prouvé par Sopteuil. Qu’avez-vous à répondre?

Le Roi. Je n’ai aucune connaissance de ce que vous dites.

Le Président. Pourquoi avez-vous mis le veto sur le décret qui ordonnait la formation d’un camp de vingt mille hommes?

Le Roi. La Comstitution me donnait la libre sanction des décrets, et dès ce temps-là même j’ai

demandé la réunion d’un camp à Soissons.

Le Président, à l’Assemblée. Les questions sont épuisées.

Au Roi. Louis, avez-vous quelque chose à ajouter ?

Le Roi. Je demande communication des accusations que je viens d’entendre et des pièces qui y sont jointes, et la faculté de choisir un conseil pour me défendre. . .

Valazé, assis auprès de la barre, énonce et présente à Louis les pièces suivantes : « Mémoire de Laporte, qui établit entre Louis Gapet, Mirabeau et quelques autres, des projets contre-révolutionnaires. »

Le Roi. Je ne le reconnais pas. .

Valazé. Lettre de Louis Capet, datée du 29 juin 1790, établissant ses rapports avec Mirabeau et Lafayette, pour opérer une révolution dans la Constitution.

Le Roi. Je me réserve d’expliquer ce qui y est contenu.

Valazé lit la lettre.

Le Roi. Ce n’est qu’un projet; il n’y est aucunement question de contre-révolution ; la lettre n’a pas dû être envoyée.

Valazé. Lettre de Laporte à Louis Capef> du

22 avril, relative à des entretiens au sujet des Jacobins, et au président du comité des finances et au comité des domaines. Elle est datée de la main de Louis Capet.

Le Roi. Je ne la connais pas.

Valazé. Lettre de Laporte, du jeudi matin 3 mars, apostillée de la main de Louis Capet, 3 mare 1791, indicative d’une prétendue rupture entre Mirabeau et les Jacobins.

Le Roi. Je ne la reconnais pas.

Valazé. Lettre de Laporte, sans date, de sa main, mais apostillée de celle de Louis Capet, contenant des détails sur les derniers moments de Mirabeau, sur les soins qu’on a pris pour dérober à la connaissance des hommes des papiers d’un grand intérêt dont Mirabeau était dépositaire.

Le Roi. Je ne la reconnais pas plus que les autres.

Valazé. Projet de constitution ou de révision, signé Lafayette, adressé à Louis Capet, 6 avril 1790, apostillé d’une ligne de sa main.

Le Roi. Ces choscs-là ont été effacées par la Constitution.

Valazé. Connaissez-vous cette écriture?

Le Roi. Non.

Valazé. Votre apostille?

Le Roi. Non.

Valazé. Lettre de Laporte, du 19 avril, apostillée par Louis Capet, 1 9 avril 1791, taisant mention d’un entretien avec Rivarol.

Le Roi. Je ne la connais pas.

Valazé. Lettre de Laporte, apostillée, le 16 avril 1791, dans laquelle on paraît se plaindre de Mirabeau, de l’abbé Périgord, d’André de Bcaumetz, qui ne semblent pas reconnaissants des sacrifices qu’on a laits pour eux.

Le Roi. Je ne la connais pas non plus.

Valazé. Lettre do Laporte, du 23 février 1791, apostillée et datée de la main de Louis Capet, énonciative d’un mémoire qui y est joint, relatif aux moyens de le populariser.

Le Roi. Je ne connais aucune de ces deux pièces.

Valazé. Plusieurs pièces sans signature trouvées au chfiteau des Tuileries, dans la baie qui était close dans les murs du palais, relatives aux dépenses à faire pour gagner cette popularité.

Le Président. Avant l’interrogatoire à ce sujet, je demande à faire une question préliminaire.

Avez-vous lait conslruilrc une armoire avec

une porte de fer au château des Tuileries, et y avez-vous fait renfermer des papiers ?

Le lloi. Je n’en ai aucune connaissance.

Y al axé. Voici un journal de la main de Louis Capct, portant les pensions qu’il a accordées sur sa cassette depuis 1776 jusqu’en 1792, parmi lesquelles on remarque des gratifications accordées à Acloquc pour son faubourg.

Le Roi. Je reconnais celui-là ; mais ce sont des charités que j’ai faites.

Valaxé. Divers états de sommes payées aux compagnies écossaises de Noaillcs-Grammont et Montmorency-Luxembourg, au 1 er juillet 1791.

Le Roi. Ceci est antérieur au temps où j'ai défendu de les payer.

Le Président. Louis, où aviez-vous déposé ces pièces reconnues par vous?

Le Roi. Chez mon trésorier.

Val axé. Reconnaissez-vous cet état des pensions des gardes du corps, cent-suisses et gardes du roi pour 1791 ?

Le Roi. Je ne le reconnais pas.

Val axé. Plusieurs pièces relatives à la conjuration du camp de Jalès, dont les originaux sont déposés au secrétariat du département de l’ Ardèche ?

Le Roi. Je n’en ai nulle connaissance.

Valazé. Lettre de Bouille, datée de Mayence, portant compte de 993,000 livres reçues de Louis Capet ?

Le Roi. Je ne la connais pas.

Valazé. Ordonnance de payement de 1 6,800 livres, signée Louis ; au dos, signée de Bonnières, avec une lettre et un billet du même ?

Le Roi. Je ne les reconnais pas.

Valazé. Deux pièces relatives à un don fait à la femme Polignac, et aux nommés La Vauguyon et Choiseul ?

Le Roi. Pas plus que les autres.

Valazé. Billet signé des deux frères du ci-devant roi, cité dans l’acte énonciatif?

Le Roi. Je ne le connais pas.

Valazé. Pièces contenant l’affaire de Choiseul- Gouffier, à Constantinople?

Le Roi. Je n’en ai pas connaissance.

Valazé. Lettre du ci-devant roi à l’évêque de Clermont, avec la réponse de celui-ci, du 26 avril

Le Roi. Je ne la connais pas.

Le Président. Vous ne reconnaissez pas votre écriture et votre signature ?

Le Roi. Non.

Le President. Le cachet est aux armes de France.

Le Iioi. Beaucoup de monde l’avait.

Valazé. Reconnaissez-vous cet état des sommes payées à Gilles ?

Le Roi. Je ne le connais pas.

Valazé. Mémoire pour décharger la liste civile des pensions militaires ; lettre de Dufresne-Saint- Léon, qui y est relative ?

Le Roi. Je ne connais aucune de ces pièces.

Le Président. Je vous invite à vous retirer dans la salle des conférences. — L’Assemblée va prendre une délibération.

Le Roi. J’ai demandé un conseil.

Louis XYI demandait des défenseurs, non pour parler aux régicides, car il se savait condamné d’avance, mais c’était pour que la France et l’Europe entendissent sa défense.

Quelques logiciens de la Montagne s’y opposèrent.

Le roi désigna l’avocat Target, membre de l’Académie française; mais celui-ci se déshonora par un lâche refus, que l’empereur Napoléon I", ce bon juge du courage, punit plus tard en le chassant de la Cour de cassation.

Mais des hommes de cœur sc dévouèrent à la défense inutile du roi devant ses assassins. Tronehet, désigné par lui, accepta avec empressement.

Déjà Chrétien-Guillaume Lamoignon de Malesherbes avait brigué ce périlleux honneur dans une lettre au président de la Convention, dans laquelle il disait : « Je suis bien éloigné de me croire un personnage important ; mais j’ai été appelé deux fois au conseil de celui qui fut mon maître, dans le temps que cette fonction était ambitionnée par tout le inonde. Je lui dois le même service, lorsque c’est une fonction que bien des gens trouvent dangereuse. »

Ce vieillard de 72 ans racheta noblement par cette démarche les fautes qu’il avait pu commettre au pouvoir. Ce fut une généreuse expiation.

D’autres imitèrent son exemple : Sourdat, Huet, Lavaux, Cazalès, Malouet, Neeker, Lallv- Tollendal, etc.

Le roi accepta le dévouement de Malesherbes.

Ce fut lui qui répondit au constitutionnel Treilhard, qui lui demandait où il avait puisé l’audace de donner encore au roi les noms de Sire et de Majesté:

— « Dans mon mépris pour vous et dans mon mépris pour la vie ! »

Il paya plus tard ce courage de sa tête.

Malesherbes et ïronchct s’adjoignirent un jeune avocat du barreau de Bordeaux, Romain Desèze, qui aida à préparer la défense et fut chargé de la prononcer.

On ne communiqua aux défenseurs que quelques pièces seulement du procès.

Ils avaient conservé l’espérance insensée de sauver la vie de Louis XVI ; c’est pourquoi iis

repoussèrent l’avis qu’il avait émis de décliner la compétence du tribunal.

Dans le plaidoyer que lui présenta Desèze, le roi retrancha tous les passages qui lui parurent faire appel à la pitié, non qu’il attendît la moindre justice de l’Assemblée, mais il prétendait mourir avec dignité. Il ne voulait pas que ses bourreaux fussent attendris.

Du reste, il était sans illusion sur l’issue de cette lutte inégale.

Le 23, il avait écrit son testament.

L’énergie du roi lui avait manqué, mais non la vertu du martyr,

Voici ce monument, digne de l’admiration et de la vénération de tous les âges.

TESTAMENT DE I.OTTS XVT.

Au nom de la très-sainte Trinité, du Père, du Fils, du Saint-Esprit, aujourd’hui, vingt-cinquième jour de décembre 1792, moi, Louis XVI® du nom, roi de France, étant, depuis quatre mois, enfermé avec ma famille dans la tour du Temple, à Paris, par ceux qui étaient mes sujets, et privé de toutes co:: ; mnications quelconques ,

même, depuis le 1 0 du courant , avec ma famille; de plus , impliqué dans un procès dont il est impossible de prévoir l’issue , à cause des passions des hommes , et dont on ne trouve aucun prétexte ni moyen dans aucune loi existante , n’ayant que Dieu pour témoin de mes pensées, et auquel je puisse m’adresser.

Je déclare ici , en sa présence , mes dernières volontés et mes sentiments.

Je laisse mon âme à Dieu, mon Créateur; je le prie de la recevoir dans sa miséricorde , de ne pas la juger d’après ses mérites, mais par ceux de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui s’est offert en sacrifice à Dieu son Père pour nous autres hommes, quelque endurcis que nous fussions , et moi le premier.

Je meurs dans l’union de notre sainte mère l’Eglise catholique, apostolique et romaine, qui tient ses pouvoirs par une succession non interrompue, de saint Pierre, auquel Jésus-Christ les avait confiés. Je crois fermement et je confesse tout ce qui est contenu dans le Symbole et les Commandements de Dieu et de l’Eglise, les sa- „ crements et les mystères, tels que l’Eglise catholique les enseigne et les a toujours enseignés. Je n’ai jamais prétendu me rendre juge dans les

différentes manières d’expliquer les dogmes qui déchirent l’Eglise de Jésus-Chist, mais je m’en suis rapporté et m’en rapporterai toujours, si Dieu m’accorde la vie , aux décisions que les supérieurs ecclésiastiques, unis à la sainte Eglise catholique , donnent et donneront , conformément à la discipline suivie depuis Jésus- Christ.

Je plains de tout mon cœur nos frères qui peuvent être dans l’erreur, mais je ne prétends pas les juger, et je ne les aime pas moins tous en Jésus-Christ, suivant ce que la charité chrétienne nous enseigne, et je prie Dieu de me pardonner tous mes péchés ; j’ai cherché à les connaître scrupuleusement , à les détester et à m’humilier en sa présence. Ne pouvant me servir du ministère d’un prêtre catholique , je prie Dieu de recevoir la confession que je lui en ai faite, et surtout le repentir profond (pie j’ai d’avoir mis mon nom (quoique cela fût contre ma volonté) à des actes qui peuvent être contraires à la discipline et à la croyance de l’Eglise catholique , à laquelle je suis toujours resté sincèrement uni de cœur. Je prie Dieu de recevoir la ferme résolution où je suis, s’il m’accorde la vie, de me servir, aussitôt que je le pourrai, du

ministère d’un prêtre catholique pour m’accuser de tous mes péchés et recevoir le sacrement de Pénitence.

Je prie tous ceux que je pourrais avoir offensés par inadvertance (car je ne me rappelle pas avoir fait sciemment aucune offense à personne), ou ceux à qui j’aurais pu avoir donné de mauvais exemples ou des scandales , de me pardonner le mal qu’ils croient que je peux leur avoir fait.

Je prie tous ceux qui ont de la charité d’unir leurs prières aux miennes pour obtenir de Dieu le pardon de mes péchés.

Je pardonne de tout mon cœur à ceux qui se sont faits mes ennemis, sans que je leur en aie donné aucun sujet , et je prie Dieu de leur pardonner, de même qu’à ceux qui, par un faux zèle ou par un zèle mal entendu, m’ont fait beaucoup de mal.

Je recommande à Dieu ma femme et mes enfants, ma sœur, mes tantes, mes frères et tous ceux qui me sont attachés par les liens du sang ou par quelque autre manière que ce puisse être. Je prie Dieu particulièrement de jeter des yeux de miséricorde sur ma femme, mes enfants et ma sœur, qui souffrent depuis longtemps avec moi, de les soutenir par sa grâce, s’ils viennent à me

perdre , et tant qu’ils resteront dans ce monde périssable.

Je recommande mes enfants à ma femme ; je n'ai jamais douté de sa tendresse maternelle pour eux; je lui recommande surtout d’en faire de bons chrétiens et d’honnêtes hommes, de ne leur faire regarder les grandeurs de ce monde-ci (s’ils sont condamnés à les éprouver) que comme des biens dangereux et périssables , et de tourner leurs regards vers la seule gloire solide et durable de l’éternité. Je prie ma sœur de vouloir bien continuer sa tendresse à mes enfants , et de leur tenir lieu de mère s’ils avaient le malheur de perdre la leur.

Je prie ma femme de me pardonner tous les maux quelle souffre pour moi et les chagrins que je pourrais lui avoir donnés dans le cours de notre union, comme elle peut être sûre que je ne garde rien contre elle, si elle croyait avoir quelque chose à se reprocher.

Je recommande bien vivement à mes enfants, après ce qu’ils doivent à Dieu, qui doit marcher avant tout , de rester toujours unis entre eux , soumis et obéissants à leur mère, et reconnaissants de tous les soins et des peines quelle se donne pour eux, et, en mémoire de moi, je les

prie de regarder ma sœur comme une seconde mère.

Je recommande à mon iils, s’il avait le malheur de devenir roi, de songer qu’il se doit tout entier au bonheur de ses concitoyens ; qu’il doit oublier toutes les haines et tous les ressentiments, et nommément tout ce qui a rapport aux malheurs et aux chagrins que j’éprouve; qu’il ne peut faire le bonheur des peuples qu’en régnant suivant les lois ; mais en même temps qu’un roi ne peut se respecter et faire le bien qui est dans son cœur qu’autant qu’il a l’autorité nécessaire, et qu’aufrement, étant lié dans ses opérations et n’inspirant point de respect, il est plus nuisible (ju’utile.

Je recommande à mon fils d’avoir soin de toutes les personnes qui m’étaient attachées , autant que les circonstances où il se trouvera lui en donneront les facultés; de songer que c’est une dette sacrée (pie j’ai contractée envers les enfants ou les parents de ceux qui ont péri pour moi, et ensuite de ceux qui sont malheureux pour moi. Je sais qu’il y a plusieurs personnes, de celles qui m’étaient attachées , qui ne se sont pas conduites envers moi comme elles le devaient, et qui ont montré de l’ingratitude; mais je leur

pardonne (souvent dans les moments de trouble et d’effervescence on n’est pas le maître de soi), et je prie mon (ils, s’il en trouve l’occasion, de ne songer qu’à leur malheur.

Je voudrais pouvoir témoigner ici ma reconnaissance à ceux qui m’ont montre un attachement véritable et désintéressé; d’un cote, si j’étais sensiblement touche de l’ingratitude et de la déloyauté de ceux à qui je n’avais jamais témoigné que des bontés, à eux, à leurs parents ou amis, de l’autre j’ai eu de la consolation à voir rattachement et l’intérêt gratuit que beaucoup de personnes m'ont montrés. Je les prie de recevoir mes rcmcrcîments.

Dans la situation où sont encore les choses, je craindrais de les compromettre si je parlais plus explicitement; mais je recommande plus spécialement à mon fds de chercher les occasions de pouvoir les reconnaître.

Je croirais calomnier cependant les sentiments, de la nation si je ne recommandais ouvertement à mon fils MM. de Chamilly et Hue, que leur véritable attachement pour moi avait portés à s’enfermer avec moi dans ce triste séjour, et qui ont pensé en être les malheureuses victimes. Je lui

recommande aussi Cléry, des soins duquel j’ai eu

tout lieu de me louer depuis qu’il est avec moi ; comme c’est lui qui est resté avec moi jusqu’à la lin, je prie MM. de la Commune de lui remettre ines hardes, mes livres , ma montre , ma bourse et les autres petits effets qui ont été déposés au conseil de la Commune.

Je pardonne encore très-volontiers à ceux qui me gardaient les mauvais traitements et les gênes dont ils ont cru devoir user envers moi. J’ai trouvé quelques âmes sensibles et compatissantes : que celles-là jouissent dans leur cœur de la tranquillité que doit leur donner leur façon de penser.

Je prie MM. de Malesherbes, Tronclict et Desèze , de recevoir ici tous mes remerdments et l’expression de ma sensibilité pour tous les soins et les peines qu’ils se sont donnés pour moi.

Je finis en déclarant devant Dieu, et prêt à paraître devant lui, que je ne me reproche aucun des crimes qui sont avancés contre moi.

Fait en double à la tour du Temple, le 2 o décembre 1792.

Signé : Louis.

Le 26 décembre, le roi parut avec calme devant la Convention. Il y avait etc conduit, comme la première fois, par une bande d’égorgeurs lui prodiguant les outrages et les mauvais traitements les plus raffinés. Il savait qu’il allait périr; il s’enveloppa dans sa majesté. Il ne daigna pas même faire pâlir ses assassins et les effrayer.

Desèzc prit ainsi la parole, lisant le plaidoyer definitivement arrête entre le roi et ses défenseurs :

Citoyens représentants de la nation ,

11 est donc enfin arrivé ce moment où Louis , accusé au nom du peuple français, peut se faire entendre au milieu de ce peuple lui-même ! Il est arrivé ce moment où , entouré des conseils que l’humanité et la loi lui ont donnés, il peut présenter à la nation une défense que son cœur avoue, et développer devant elle les intentions

qui l’ont toujours animé ! Déjà le silence même qui m’environne m’avertit que le jour de la justice a succédé aux jours de colère et de prévention; que cet acte solennel n’est point une vainc forme; que le temple de la liberté est aussi celui de l’impartialité que la loi commande, et que l’homme, quel qu’il soit, qui se trouve réduit à la condition humiliante d’accusé est toujours sûr d’appeler sur lui l’attention et l’intérêt de ceux même qui le poursuivent.

Je dis l’homme quel qu’il soit, car Louis n’est plus en effet qu’un homme, et un homme accusé. Il n’exerce plus de prestige; il ne peut plus rien ; il ne peut plus imprimer de crainte ; il ne peut plus offrir d’espérances ; c’est donc le moment où vous lui devez non-seulement le plus de justice, mais j'oserai dire le plus de faveur. Toute lu sensibilité que peut faire naître un malheur sans terme, il a droit de vous l’inspirer; et si, comme l'a dit un républicain célèbre, les infortunes des rois ont, pour ceux qui ont vécu dans des gouvernements monarchiques, quelque chose de bien plus attendrissant et de bien plus sacré que les infortunes des autres hommes, sans doute que la destinée de celui qui a occupé le trône le plus brillant de l’univers doit exciter un intérêt plus

vif encore; eet intérêt doit même s’accroître à mesure que la décision que vous allez prononcer sur son sort s’avance. Jusqu’ici vous n’avez entendu que les réponses qu’il vous a faites. Vous l’avez appelé au milieu de vous : il y est venu ; il y est venu avec calme, avec courage, avec dignité; il y est venu plein du sentiment de son innocence. Fort de scs intentions , dont aucune puissance humaine ne peut lui ravir le consolant témoignage, et appuyé en quelque sorte sur sa vie entière, il vous a manifesté son âme; il a voulu que vous connaissiez, et la nation par vous, tout ce qu’il a fait; il vous a révélé jusqu’à ses pensées. Mais, en vous répondant au moment même où vous l’appeliez, en discutant sans préparation et sans examen des inculpations qu’il ne prévoyait pas, en improvisant, pour ainsi dire, une justification qu’il était bien loin même d’imaginer pouvoir vous donner, Louis n’a pu que vous dire son innocence; il n’a pu vous la démontrer, il n’a pu vous en produire des preuves. Moi, citoyens, je vous les apporte ; je les apporte à ce peuple au nom duquel on l’accuse. Je voudrais pouvoir être entendu, dans ce moment, de la France entière ; je voudrais que celte enceinte put s’agrandir tout à coup pour la recevoir. Je sais qu’en parlant aux

représentants de la nation je parle à la nation elle-même ; mais il est permis sans doute à Louis de regretter qu’une multitude immense de citoyens ait reçu l’impression des inculpations dont il est l’objet, et qu’ils ne soient pas aujourd’hui à portée d’apprécier les réponses qui les détruisent. Ce qui lui importe le plus, c’est de prouver qu’il n’est point coupable: c’est là son seul vœu , sa seule pensée. Louis sait bien que l’Europe attend avec inquiétude le jugement que vous allez rendre ; mais il ne s’occupe que de la France. Il sait que la postérité recueillera un jour toutes les pièces de cette grande discussion qui s’est élevée entre une nation et un homme ; mais Louis ne songe qu’à ses contemporains, il n’aspire non plus qu’à les détromper. Nous n’aspirons non plus nous-mêmes qu’à le défendre ; nous ne voulons que le justifier. Nous oublions, comme lui, l’Europe qui nous écoute; nous oublions la postérité, dont l’opinion déjà se prépare; nous ne voulons voir que le moment actuel ; nous ne sommes occupés que du sort de Louis, et nous croirons avoir rempli toute notre tâche quand nous aurons démontré qu’il est innocent.

Je ne dois pas d’ailleurs, Citoyens, vous dissimuler, et ç’a été pour nous une profonde douleur.

que le temps nous a manqué A tous, mais surtout à moi, pour la combinaison de cette défense. Les matériaux les plus vastes étaient dans nos mains et nous avons pu à peine y jeter les yeux ; il nous a fallu employer à classer les pièces que la commission nous a opposées les moments qui nous étaient accordés pour les discuter. La nécessité des communications avec l’accusé m’a ravi encore une grande partie de ceux qui étaient destinés à la rédaction ; et dans une cause qui, pour son importance , pour sa solennité, son éclat, son retentissement dans les siècles, si je puis m’exprimer ainsi, aurait mérité plusieurs mois de méditations et d’efforts, je n’ai pas eu seulement huit jours. Je vous supplie donc, Citoyens, de m’entendre avec l’indulgence que notre respect même pour votre décret, et le désir de vous obéir, doivent vous inspirer. Que la cause de Louis ne souffre pas des omissions forcées de ses défenseurs ; que votre justice aide notre zèle, et qu’on puisse dire, suivant la magnifique expression de l’orateur de Rome, que vous avez travaillé en quelque sorte vous-mêmes, avec moi, à la justification que je vous présente.

J’ai une grande carrière à parcourir; mais je vais en abréger l'étendue en la divisant.

Si je n’avais à répondre ici qu'à des juges, je ne leur présenterais que des prineipes, et je me contenterais de leur dire que, depuis que la nation a aboli la royauté, il n’y a plus rien à prononcer sur Louis ; niais je parle aussi au peuple lui-même, et Louis a trop à cœur de détruire les préventions qu’on lui a inspirées pour ne pas s’imposer une tache surabondante, et ne pas se faire un devoir de discuter tous les faits qu’on lui a imputés.

Je poserai donc d’abord les principes, et je discuterai ensuite les laits que l’accusation énonce.

Principes relatifs à V inviolabilité prononcée par la Constitution.

J’ai à examiner ici les principes sous deux points de vue :

Sous le point de vue où il se trouvait placé avant l’abolition de la royauté.

Et sous celui où il se trouve placé depuis que cette abolition a été prononcée.

En entrant dans cette discussion, je trouve d’abord le décret par lequel la Convention nationale a décidé que Louis serait jugé par elle, et je

n'ignore pas l’abus que quelques esprits plus ardents peut-être que réfléchis ont prétendu faire de ce décret.

Je sais qu’ils ont supposé que, par cette prononciation, la Convention avait ôté d’avance à Louis l’inviolabilité dont la Constitution l’a couvert.

Je sais qu’ils ont dit que Louis ne pourrait plus employer cette inviolabité, dan, sa défense, comme moyen.

Mais c’est là une erreur que la plus simple observation suffît pour faire disparaître.

Qu’a prononcé en effet la Convention ?

En décrétant que Louis serait jugé par elle, tout ce qu’elle a décidé, c’est qu’elle se constituait juge de l’accusation qu’elle-même avait in-

tentée contre lui ; mais, en même temps qu’elle se constituait juge de cette accusation, la Convention a ordonné que Louis serait entendu, et on sent qu’il était bien impossible qu’elle le jugeât avant de l’entendre.

Si donc Louis a dù être entendu avant d’être jugé, il a donc le droit de se défendre de l’accusation dont il est l’objet par tous les moyens qui lui paraissent les plus propres à la repousser ; ce

droit est celui de tous les accusés, il leur appar-

tient par leur qualité môme d’accuscs. Il ne dépend pas du juge de ravir à l’accusé un seul de ses moyens de défense ; il ne peut que les apprécier dans son jugement.

La Convention n’a donc plus elle-même que cette faculté à l’égard de Louis : elle appréciera sa défense quand il la lui aura présentée ; mais elle ne peut d’avance ni l’affaiblir ni la préjuger. Si Louis se trompe dans les principes qu’il croit important pour lui de faire valoir, ce sera à la Convention à les écarter dans sa décision ; mais jusque-là il est nécessaire de les entendre. La justice le veut ainsi que la loi.

Voici donc les principes que je pose et que je réclame :

Les nations sont souveraines.

Elles sont libres de se donner la forme de gouvernement qui leur paraît le plus convenable.

Elles peuvent même, lorsqu’elles ont reconnu les vices de celles qu’elles ont essayées, en adopter une nouvelle pour changer leur sort.

Je ne conteste pas ce droit des nations : il est imprescriptible, il est écrit dans notre acte constitutionnel ; et on n’a peut-être pas oublié que c’est aux efforts de l’un des conseils même de Louis, membre alors de l’Assemblée constituante,

que la France doit de voir cette maxime fondamentale placée au nombre de ses propres lois.

Mais une grande nation ne peut exercer ellemême sa souveraineté; il faut nécessairement quelle la délègue.

La nécessité de cette délégation la conduit ou à se donner un roi, ou à se former en république.

En 1789, dans cette première époque de la révolution qui a changé tout à coup la forme du gouvernement sous laquelle nous existions depuis tant de siècles, la nation assemblée a déclaré aux mandataires qu’elle avait choisis, qu’elle voulait un gouvernement monarchique..

Le gouvernement monarchique -exigeait nécessairement l’inviolabilité de son chef.

Les représentants du peuple français avaient pensé que, dans un pays où le roi était chargé seul de l’exécution de la loi, il avait besoin, pour que son action n’éprouvât pas d’obstacle, ou les surmontât, de toutes les forces de l’opinion ; qu’il fallait qu’il pût imprimer le respect qui fait aimer l’obéissance que la loi commande ; qu’il contînt dans leurs limites toutes les autorités secondaires qui ne tendent qu’à s’en écarter où à les franchir ; qu’il réprimât ou qu’il prévînt toutes

les passions qui s’efforcent de contrarier le bien général ; qu’il surveillât avec inquiétude toutes les parties de l’ordre publie ; en un mot, qu’il tînt sans cesse dans sa main tous les ressorts du gouvernement constamment tendus, et qu’il ne souffrît pas qu’un seul put se relâcher.

Ils avaient pensé que, pour remplir de si grands devoirs, il fallait doue que le monarque jouît d’une grande puissance, et que, pour que cette puissance eût toute la liberté de son exercice, il fallait qu’il fût inviolable.

Les représentants de la nation savaient d’ailleurs que ce n’était pas pour les rois que les nations créaient l’inviolabilité, mais pour ellesmêmes ; que «'était pour leur propre tranquillité, pour leur propre bonheur, et parce que dans les gouvernements monarchiques la tranquillité serait sans cesse troublée si le chef du pouvoir suprême n’opposait pas sans cesse l'inflexibilité de la loi à toutes les passions ou à tous les écarts qui pourraient éluder ou violer ses dispositions.

Ils avaient regardé enfin comme un principe aussi moral que politique cette maxime d’un peuple voisin, que les fautes des rois ne peuvent jamais être personnelles, que le malheur de leur

position, les séductions qui les environnent, doivent toujours faire rejeter sur des inspirations étrangères les délits mêmes qu’ils peuvent commettre, et qu’il valait mieux pour le peuple luimême, dont l’inviolabilité était le véritable domaine, écarter d’eux toute espèce de responsabilité, et supposer plutôt leur démence (pie de les exposer à des attaques qui ne pourraient qu’cxciter de grandes révolutions.

C’est dans ees idées que les représentants du peuple posèrent les bases de la Constitution que leur avait demandée la France.

J’ouvre donc la Constitution, et je vois au premier chapitre de la Royauté, que la royauté est indivisible et déléguée héréditairement à la race régnante et de mfde en mâle.

Ainsi je remarque d’abord que le titre qui a déféré la royauté à Louis est une délégation.

On a disputé sur le caractère de cette délégation.

On a demandé si elle était un contrat.

On a demandé surtout si elle était un contrat synallagmatique.

Mais ce n’était là qu’une question de mots.

Sans doute cette délégation n’était pas un contrat de la nature de ceux qui ne peuvent se dis-

soudrc que par le consentement mutuel des parties ; il est évident que ce n otait qu’un mandat, une attribution de l’exercice de la souveraineté, dont la nation se réservait le principe et quelle ne pouvait pas aliéner, et une attribution par conséquent révocable par son essence, comme tous lesmandats; mais c’était un contrat en ce sens que, tant qu’il subsistait et qu’il notait pas révoqué, il obligeait le mandant à remplir les conditions sous lesquelles il l’avait donné, comme il obligeait le mandataire à remplir celles sous lesquelles il l’avait reçu.

Ecartons donc les contestations qui ne portent que sur les termes, et posons d’abord que l’acte constitutionnel, en soumettant Louis à remplir avec fidélité la fonction auguste que la nation lui avait confiée, n’a pu le soumettre à d’autres conditions ou à d’autres peines que celles qui sont écrites dans le mandat même. 9

Voyons donc quelles sont ces peines ou ces conditions écrites dans le mandat.

Je passe à l’article 2, et je lis que la personne du roi est inviolable et sacrée, et j’observe que cette inviolabilité est posée ici d’une manière absolue; il n’y a aucune condition qui l’altère, aucune exception qui la modifie, aucune nuance

qui l’affaiblisse ; elle est en deux mots, et elle est entière.

Mais voici les hypothèses prévues par la Constitution, et qui, sans altérer l’inviolabilité du roi, puisqu’elles respectent son caractère de roi tant qu’il le possède, supposent des circonstances dans lesquelles il peut perdre ce caractère et cesser d’être roi.

La première de ces hypothèses est celle que pose l’article 5.

« Si, un mois après l’invitation du Corps légis- » latif, le roi n’a pas prêté ce serment (celui » d’être fidèle à la nation et à la loi, et de main- » tenir la Constitution), ou si, après l’avoir » prêté, il se rétracte, il sera censé avoir abdi- » que la royauté. »

La nation impose ici au roi l’obligation de lui prêter serment de fidélité, et celle de tenir ce serment qu’il aura prêté.

Rétracter son serment est sans doute un crime du roi contre la nation. La Constitution a prévu ce crime ; et quelle est la peine qu’elle prononce ? C’est que le roi sera censé avoir abdiqué la

rovauté.

Et je m’explique mal en parlant de peine, car ce n’est point en effet une peine que la loi prononce,

dans le sens légal de ce mot ; ce n’est point un jugement qu’elle ordonne, ce n’est point une déchéance qu’elle établit; ce mot n’est pas une seule fois dans la loi : c’est une supposition qu’elle crée, et par laquelle elle déclare que, dans Hiypothèse qu’elle a prévue, le roi sera présumé avoir abdiqué la royauté.

Ce n’est pas ici, Législateurs, que les mots sont indifférents.

Il est évident que c’est par respect pour le caractère du roi que la Constitution a voulu éviter de le blésser jusque dans les termes ; c’est dans cet objet quelle a affecté de choisir les expressions dont elle s’est servie et qu’elle n’en a pas employé d’autres. Vous voyez qu’elle ne crée point de tribunal, qu’elle ne parle point de jugement, quelle ne prononce pas le mot de déchéance ; elle a cru seulement devoir, pour sa sûreté, prévoir le cas où elle pourrait avoir à se plaindre des perfidies ou des attentats même du roi, et elle a dit : Si ce cas arrive, le roi sera présumé avoir consenti à la révocation du mandat que je lui avais donné, et je redeviens libre de le reprendre.

Je sais bien qu’il faut toujours déclarer cette présomption de révocation, et que, quoique la Constitution se soit tue sur le mode dans lequel

cette déclaration devrait avoir lieu, c’est évidemment à la nation qu’appartient le droit de la prononcer; mais enfin ce n’est jamais là qu’une fiction à réaliser ; et cette fiction réalisée n’est pas, à proprement parler, une peine, mais un fait.

Je viens de dire que la Constitution avait prévu le cas où le roi rétracterait son serment de fidélité; mais, sans rétracter ce serment, le roi pouvait le trahir, il pouvait attenter à la sûreté de la nation, il pouvait tourner contre elle le pouvoir quelle lui avait donné au contraire pour la défendre. La Constitution a prévu encore ce délit : (pie prononce-t-elle?

Elle dit à l’article 6 :

« Si le roi se met à la tète d’une armée et en di- » rige les forces contre la nation, ou s’il ne s’op- » pose pas, par un acte formel, à une telle entre- » prise (pii s’exécuterait en son nom, il sera censé » avoir abdiqué la royauté. »

Je vous supplie, Citoyens, de bien remarquer ici le caractère du délit prévu par la loi :

« Se mettre à la tête d’une armée, et en di- » riger les forces contre la nation. »

Certainement il ne peut pas exister de délit plus grave; celui-là seul les embrasse tous. Il suppose, dans les combinaisons qui le préparent,

toutes les perfidies, toutes les machinations, toutes les trames qu’une telle entreprise exige nécessairement ; il suppose, dans ses effets, toutes les horreurs, tous les fléaux, toutes les calamités qu’une guerre sanglante et intestine entraîne avec elle... Et cependant qu’a prononcé la Constitution ? La présomption de l’abdication de la royauté.

L’article 7 prévoit le cas où le roi sortira du royaume, et où, sur l’invitation qui lui sera faite d’y rentrer, par le Corps législatif, dans l’intervalle qu’il lui fixera, il aura refusé d’obéir. Et que prononce encore ici la Constitution? La présomption de l’abdication de la royauté.

Enfin l’article 8 (et ce dernier article est bien important) porte « qu’après l’abdication expresse » ou légale le roi sera dans la classe des citoyens, » et pourra être accusé et jugé comme eux pour » les actes postérieurs à son abdication.

Je n’ai pas besoin de définir l’abdication expresse.

L’abdication légale est définie elle-même par les articles que je viens de rapporter.

„ Il résulte donc de celui-ci que ce n’est qu’après avoir abdiqué volontairement, ou commis un des délits qui emportent la présomption de l’abdication, que le roi rentre dans la classe des citoyens.

Le roi n’était donc pas avant dans la classe des citoyens ;

Il avait donc une existence constitutionnelle particulière, isolée, absolument distincte de celle des autres citoyens. Et d’où lui venait cette existence particulière, cette existence privilégiée, si ce n’est de la loi qui lui avait imprimé le caractère sacré d’inviolabilité, qui ne devait s’effacer pour lui qu’après son abdication expresse ou légale?

Et observez que la loi qui dit que le roi rentre dans la classe des citoyens, après l’abdication légale, venait de faire résulter cette abdication, de quoi? du plus grand des forfaits qu’un roi puisse commettre contre une nation, celui d’une armée dirigée contre elle pour la subjuguer ou l’asservir ; et c’est après ce forfait atroce qu’elle le déclare rentré dans la classe des citoyens. Elle ne suppose donc pas que, même pris les armes à la main, le roi puisse perdre la vie; elle ne suppose pas seulement qu’on puisse le condamner à aucune peine ; elle ne suppose pas qu’il puisse jamais en éprouver d’autre que celle de l’abdication de la royauté.

Citoyens, combien les textes de la loi constitutionnelle, ainsi rapprochés, se prêtent d’explica-

lion l’un à l’autre, et quelle lumière ils répandent sur la question que j’agite ici !

Mais je continue.

Le roi, rentré dans la classe des citoyens, peut alors être jugé comme eux.

Mais pour quels actes ?

Pour les actes postérieurs à son abdication.

Donc, pour les actes antérieurs à son abdication, il ne peut pas être jugé dans le sens qu’on attache ordinairement à ce terme.

Tout ce qu’on peut appliquer à ces actes, c’est ' la présomption de cette abdication elle-même.

Voilà tout ce qu’a voulu la Constitution, et on ne peut pas sortir de son texte.

Et au reste la loi est parfaitement égale ici entre le Corps législatif et le roi.

Le Corps législatif pouvait aussi trahir la nation ; il pouvait abuser du pouvoir qu’elle lui confiait ; il pouvait proroger ce pouvoir au delà du terme qu’elle avait fixé ; il pouvait envahir sa souveraineté. La nation avait sans doute le droit de dissoudre ce corps prévaricateur ; mais aucune peine n’était prononcée par la Constitution ni contre le corps, ni contre les membres.

J’applique maintenant ces principes,

Louis est accuse, il est accusé au nom de la nation, il est accusé de plusieurs délits.

Ou ces délits sont prévus par l’acte constitutionnel, ou ils ne le sont pas.

S'ils ne sont pas prévus par l’acte constitutionnel, vous ne pouvez pas les juger; car alors il n’existe pas de loi qu’on puisse leur appliquer ; et vous savez qu’un des droits les plus sacrés de l’homme, c’est de n’etre jugé que d’après les lois promulguées antérieurement aux délits.

S’ils sont prévus par l’acte constitutionnel, alors Louis n’a encore que la présomption de l’abdication de la royauté.

Mais je vais plus loin : je dis qu’ils sont prévus par l’acte constitutionnel ; car l’acte constitutionnel en a prévu un, qui est le plus atroce de tous, et dans lequel tous les autres rentrent nécessairement : c’est celui de la guerre faite à la nation en abusant contre elle de ses forces mêmes. De quelque manière qu’on veuille l’entendre, tout est là. Toutes les perfidies que Louis aurait pu commettre dans le dessein de renverser la Constitution qu’il avait promis de maintenir ne sont jamais qu’une guerre faite à la nation, et cette guerre, prise au sens figuré, est bien moins terrible que WS incendies, les massacres, les dévastations qu'occasionne

toujours la guerre, prise dans le sens littéral. — » Eh bien ! pour tous ces délits, la loi ne prononce que l’abdication présumée de la royauté.

Je sais bien qu’aujourd’lmi que la nation a aboli la royauté elle-même, elle ne peut plus prononcer cette abdication.

La nation avait sans doute le droit d’abolir la royauté.

Elle a pu changer la forme du gouvernement de la France.

Mais a-t-il dépendu d’elle de changer le sort de Louis ?

A-t-elle pu faire qu’il n’eùt pas le droit de demander qu’on ne lui appliquât que la loi à laquelle il s’était soumis ?

A-t-elle pu aller au delà du mandat par lequel il s’était lié?

Louis n’a-t-il pas le droit de vous dire :

« Quand la Convention s’est formée, j’étais le » prisonnier de la nation ?

» Vous pouviez prononcer alors sur mon sort » comme vous voulez le faire aujourd’hui.

» Pourquoi n’avez-vous pas prononcé?

» Voft avez aboli la royauté : je ne vous con- » teste pas votre droit; mais, si vous aviez sus-

» pendu cette déclaration de la volonté nationale » et que vous eussiez commencé par m’accuser » et par me juger, vous ne pouviez pas m’appli- » quer d’autre peine que l’abdication présumée » de la royauté.

» Pourquoi donc n’avez-vous pas commencé par là ?

» Ce que vous avez fait a-t-il pu nuire au droit » que j’avais?

» Avez-vous pu vous placer ainsi vous-mcmes » hors de la Constitution et m’opposer ensuite » qu’elle était détruite?

» Quoi ! vous voulez me punir ; et, parce que » vous avez anéanti l’acte constitutionnel, vous » voulez m’en ôter le fruit ?

» Vous voulez me punir; et, parce que vous ne » trouvez plus de peine à laquelle vous ayez le » droit de me condamner, vous voulez en pro- » noncer une différente de celle à laquelle je » m’étais soumis ?

» Vous voulez me punir; et, parce que vous » ne connaissez pas de loi que vous puissiez m’ap- » pliquer, vous voulez en faire une pour moi tout » seul?

» Certes, il n’y a pas aujourd’hui de puissance * égale à la vôtre, mais il y en a une que vous

» n’avez pas : c’est celle de n’être pas justes. » Citoyens, je ne connais pas de réponse à cette défense. On en oppose cependant; on dit que la nation ne pouvait pas, sans aliéner sa souveraineté, renoncer au droit de punir autrement que par les peines de la Constitution les crimes commis contre elle.

Mais c’est là une équivoque qu’il est bien étonnant qu’on se soit permise. La nation a pu se donner à elle-même une loi constitutionnelle.

Elle n’a pu renoncer au droit de changer cette loi, parce que ce droit était dans l’essence de la souveraineté qui lui appartenait ; mais elle ne pourrait pas dire aujourd’hui, sans soulever contre elle les réclamations de l’univers indigné : « Je ne veux pas exécuter la loi que je me suis » donnée à moi-même, malgré le serment solen- » nel que j’avais fait de l’exécuter pendant tout le » temps qu’elle subsisterait. »

Lui prêter ce langage, ce serait insulter à la loyauté nationale, et supposer que, de la part des représentants du peuple français, la Constitution n’a été que le plus horrible de tous les pièges.

On a dit aussi que si les délits dont Louis était accusé n’étaient pas dans l’acte constitutionnel, tout ce qu’on pouvait en conclure, c’est qu’il pou-

vait être jugé par les principes du droit naturel ou par ceux du droit politique.

A cette objection je réponds deux choses : la première, c’est qu’il serait bien étrange que le roi ne jouît pas lui-même du droit que la loi accorde à tout citoyen, celui de n’être jugé que d’après la loi, et de ne pouvoir être soumis à aucun jugement arbitraire; la seconde, c’est qu’il n’est pas vrai que les délits dont on accuse Louis ne soient pas dans l’acte constitutionnel.

Qu’est-ce, en effet, en masse, qu’on lui reproche ?

C’est d’avoir trahi la nation en coopérant de tout son pouvoir à favoriser les entreprises qu’on a pu tenter pour renverser la Constitution.

Or ce délit se place évidemment sous le second chef de l’ürticle 6, qui concerne le cas où le roi ne s’opposera pas à une entreprise faite en son nom.

Mais, si le délit porté par le premier chef du même article, qui est celui d’une guerre faite à la nation, à la tête d’une armée, et qui est bien plus grave que le second, n’est puni lui-même que p-* l’abdication présumée de la royauté, comment pourtait-on imposer une peine plus forte au délit moins grave?

Je cherche les objections les plus spécieuses qu’on ait élevées ; je voudrais pouvoir les parcourir toutes.

Je ne parle pas de ce qu’on a dit que Louis avait été jugé en insurrection.

Et la raison et le sentiment se refusent également à la discussion d’une maxime destructive de toute liberté et de toute justice, d’une maxime qui compromet la vie et l’honneur de tout citoyen, et qui est contraire à la nature même de l’insurrection.

Je n’examine point, en cffe,t, les caractères qui peuvent distinguer les insurrections légitimes ou celles qui ne le sont pas, les insurrections nationales ou les insurrections seulement partielles; mais je dis que, par sa nature, une insurrection est une résistance subite et violente à l’oppression qu’on croit éprouver, et que, par cette raison même, elle ne peut pas être un mouvement réfléchi, ni par conséquent un jugement.

Je dis que, dans la nation qui a une loi constitutionnelle quelconque, une insurrection ne peut <h e qu’une réclamation à cettè loi cl la provocation d’un jugement fondé sur les dispositions qu’elle a consacrées. •

Je dis enfin que toute Constitution, républi-

caine ou nuire, qui ne portera pas sur cette base fondamentale, et qui donnera à l’insurrection seule, n’importe sa nature ou son but, tous les caractères qui n’appartiennent qu’à la loi ellemême, ne sera qu’un édifice de sable que le premier vent populaire aura bientôt renversé.

Je ne parle pas non plus de ec qu’on a dit, que la royauté était un crime parce que c’était une usurpation.

Le crime ici serait de la part de la nation qui aurait dit : Je t’offre la royauté ; et qui se serait dit à elle-même : Je te punirai de l’avoir reçue.

Mais on a objecté que Louis ne pouvait pas invoquer la loi constitutionnelle, puisque, cette loi, il l’avait violée.

D’abord on suppose qu’il l’a violée, et je prouverai bientôt le contraire.

Mais ensuite la loi constitutionnelle a prévu elle-même sa violation, et elle n’a prononcé contre celte violation d’autre peine que l’abdication présumée de la royauté.

On a dit que Louis devait être jugé en ennemi.

Mais n’est-ce pas un ennemi que celui qui se met à la tête des armées contre sa propre nation ? Et cependant, il faut bien le.redire puisqu’on l’ou-

blie, la Constitution a prévu ce cas et a fixé la peine.

On a dit que le roi n’était inviolable que pour chaque citoyen, mais que de peuple à roi il n’y avait plus de rapport naturel.

Mais, en ce cas, les fonctionnaires républicains ne pourraient donc pas réclamer eux-mêmes les garanties que la loi leur aurait données ?"

Les représentants de la nation ne seront donc plus inviolables contre le peuple pour ce qu’ils auront dit ou fait en leur qualité de représentants?.... Quel inconcevable système !

On a dit encore que, s’il n’existait pas de loi qu’on pût appliquer à Louis, c’était à la volonté du peuple à en tenir lieu.

Citoyens, voici ma réponse :

Je lis dans Rousseau ces paroles :

« Là où je ne vois ni la loi qu’il faut suivre, » ni le juge qui doit prononcer, je ne peux pas » m’en rapporter à la volonté générale : la vo- » lonté générale ne peut, comme générale, pro- » noncerni sur un homme, ni sur un fait 1 . »

Un tel texte n’a pas besoin d’être commenté.

J’arrête ici cette longue suite d’objections que j’ai recueillies de tous les écrits qu’on a publiés,

1 Contrat social, article 4.

rif -

et qui, comme on voit, ne détruisent pas me9 principes.

Mais, au surplus, il me semble que, quelque chose qu'on ait dite ou qu’on puisse dire contre l’inviolabilité prononcée par l’acte constitutionnel, on ne pourra jamais en tirer que l’une ou l’autre de ces deux conséquences : ou que la loi ne doit pas être entendue dans le sens absolu qu’elle nous présente, ouqu’ellene doit pas être exécutée.

Or, sur le premier point, je réponds qu’en 1 789, lorsqu’on discuta cette loi dans l’Assemblée constituante, on proposa alors tous les doutes, toutes les objections, toutes les difficultés qu’on renouvelle aujourd’hui : c’est un fait qu’il est impossible de contester, qui est consigné dans tous les journaux d’alors, et dont la preuve est dans les mains de tout le monde ; et cependant la loi fut adoptée telle qu’elle est écrite dans l’acte constitutionnel.

Donc on ne peut pas aujourd’hui l’entendre dans un autre sens que celui que cet acte luimême présente ;

Donc on ne peut plus se prêter aux distinctions par lesquelles on voudrait se permettre de changer l’intention de la loi ou la travestir;

Donc on ne peut pas restreindre l’inviolabilité

absolue qu’elle prononce à une inviolabilité relative ou modifiée.

Je réponds, sur le second point, que, la loi de l’inviolabilité fût-elle déraisonnable, absurde, funeste à la liberté nationale, il faudrait toujours l’exécuter jusqu’à ce qu’elle fût révoquée, parce que la nation l’a acceptée en acceptant la Constitution, parce que, l’acceptant, elle a justifié scs représentants de l’erreur môme qu’on leur reproche, et parce que, enfin, ce qui ne permet point d’objection, elle a fait serment de l’exécuter tant qu’elle existerait.

La nation peut sans doute déclarer aujourd’hui qu’elle ne veut plus du gouvernement monarchique, puisqu’il est impossible que ce gouvernement puisse subsister sans l’inviolabilité de son chef ; elle peut renoncer à ce gouvernement à cause de cette inviolabilité même ; mais elle ne peut pas l’effacer pour tout le temps que Louis a occupé le trône constitutionnel. Louis était inviolable tant qu’il était roi ; l’abolition de la royauté ne peut rien changer à sa condition ; tout ce qui en résulte, c’est qu’on ne peut plus lui appliquer que la peine d’abdication présumée de la royauté ; mais par cela seul, on ne peut donc pas lui en appliquer d’autre.

Digltized by Gi

Ainsi concluons de cette discussion que, là où il n’y a pas de loi que l’on puisse appliquer, il ne peut y avoir de jugement, et que, là où il ne peut y avoir de jugement, il ne peut pas y avoir de condamnation prononcée.

Je parle de condamnation ; mais prenez donc garde que, si vous ôtiez à Louis l’inviolabilité de roi, vous lui devriez au moins les droits de citoyen ; car vous, ne pouvez pas faire que Louis cesse d’être roi quand vous déclarez vouloir le juger, et qu’il le redevienne au moment de ce jugement que vous voulez rendre.

Or, si vous vouliez juger Louis comme citoyen, je vous demanderais où sont ces formes conservatrices que tout citoyen a le droit imprescriptible de réclamer?

Je vous demanderais où est cette séparation de pouvoirs sans laquelle il ne peut pas exister de Constitution ni de liberté ?

Je vous demanderais où sont ces jurés d’accusation et de jugement, espèce d’otages que la loi donne aux citoyens pour la garantie de leur sûreté et de leur innocence ?

Je vous demanderais où est cette faculté si nécessaire de récusation qu’elle a placée elle-même

au-devant des haines ou des passions pour les écarter?

Je vous demanderais où est ccUe proportion de suffrages qu’elle a si sagement établie pour éloigner la condamnation ou pour l’adoucir?

Je vous demanderais où est le scrutin silencieux qui provoque le juge à se recueillir avant qu’il prononce, et qui enferme, pour ainsi dire, dans la même urne, et son opinion et le témoignage de sa conscience ?

En un mot, je vous demanderais où sont toutes ecs précautions religieuses que la loi a prises pour que le citoyen, même coupable, ne fût jamais frappé que par elle?

Citoyens, je vous parlerai ici avec la franchise d’un homme libre : je cherche parmi vous des juges, et je ne n’y vois que des accusateurs !

Vous voulez prononcer sur le sort de Louis, et c’est vous-mêmes qui l’accusez !

Vous voulez prononcer sur le sort de Louis, et vous avez déjà émis votre vœu !

Vous voulez prononcer sur le sort de Louis, et vos opinions parcourent l’Europe !

Louis sera donc le seul Français pour lequel il n’existera aucune loi ni aucune forme!

Il n’aura ni les droits de citoyen ni les prérogatives de roi ! Il ne jouira ni de son ancienne condition ni de la nouvelle !

Quelle étrange et inconcevable destinée !

Voilà les principes incontestables qui dominaient toute la cause : refuser au roi le bénéfice des situations qu’on lui avait faites, c’était une injustice par trop évidente; l’accuser pour des actes antérieurs à ces situations, c’était une rétroactivité monstrueuse. On l’accusait d’avoir violé la loi, et on la violait soi-même. Voilà ce que put facilement démontrer le défenseur en discutant d’abord les faits antérieurs à l’acceptation delà Constitution, puis les faits postérieurs à cette acceptation, et, parmi ces derniers, ceux qui tombaient sous la responsabilité des ministres et ceux qui étaient personnels à Louis. Cette discussion achevée avec une lucidité et une énergie admi- > râbles, l’avocat n’eut pas de peine à montrer eu terminant que les actes qu’on imputait à Louis avaient été, tous sans exception, provoqués par la violence.

— Vous l’accusez pourtant.

Vous lui reprochez le sang répandu.

Voiis voulez que ce sang crie vengeance contre lui !...

Contre lui qui, à cette époque-là même, n’était venu se confier à l’Assemblée nationale que pour empêcher qu’il en fût versé !

Contre lui qui de sa vie n’a donné un ordre sanguinaire !

Contre lui qui, le G octobre, empêcha à Versailles scs propres gardes de se défendre !

Contre lui qui, à Varennes, a préféré revenir captif plutôt que de s’exposer à occasionner la mort d’un seul homme !

Contre lui qui, le 20 juin, refusa tous les secours qui lui étaient offerts et voulut rester seul au milieu du peuple !

Vous lui imputez le sang répandu!... Ah! il gémit autant que vous sur la fatale catastrophe qui l’a fait répandre : c’est là sa plus profonde blessure, c’est son plus affreux désespoir. 11 sau bien qu’il n’en est pas l’auteur, mais qu’il en a été peut-être la triste occasion : il ne s’en consolera jamais.

Et c’est lui que vous accusez !

Français, qu’est donc devenu ce caractère national, ce caractère qui distinguait vos anciennes mœurs, ce caractère de grandeur et de loyauté?

Mettriez-vous votre puissance à combler l’infortune d’un homme qui a eu le courage de se confier aux représentants de la nation elle-même?

N’auriez-vous donc plus de respect pour les droits sacrés de l’asile? Ne croiriez-vous devoir aucune pitié à l’excès du malheur, et ne regarderiez-vous pas un roi qui cesse de l’être comme une victime assez éclatante du sort pour qu’il dût vous paraître impossible d’ajouter encore à la misère de sa destinée?

Français, la révolution qui vous régénère a développé en vous de grandes vertus ; mais craignez qu’elle n’ait affaibli dans vos âmes le sentiment de l’humanité, sans lequel il ne peut y en avoir que de fausses.

Entendez d’avance l’histoire qui redira à la renommée :

« Louis était monté sur le trône à vingt ans, et à vingt ans il donna sur le trône l’exemple des mœurs; il n’y porta aucune faiblesse coupable ni aucune passion corruptrice; il y fut économe, juste, sévère ; il s’y montra toujours l’ami constant du peuple. Le peuple désirait la destruction d’un impôt désastreux qui pesait sur lui, il le détruisit. Le peuple demandait l’abolition de la servitude, il commença par l’abolir lui-même dans

ses domaines. Le peuple sollicitait des réformes dans la législation criminelle pour l’adoucissement du sort des accusés, il lit ces réformes. Le peuple voulait que des milliers de Français, que la rigueur de nos usages avait privés jusqu’alors des droits qui appartiennent aux citoyens, acquissent ces droits ou les recouvrassent, il les en lit jouir par ses lois. Le peuple voulut la liberté, et il la donna; il vint même au-devant de lui par ses sacrifices ; et cependant c’est au nom de ce meme peuple qu’on demande aujourd’hui... Citoyens, je n’achève pas... Je m’arrête devant l’histoire : songez qu’elle jugera votre jugement, et que le sien sera celui des siècles ! »

Ce plaidoyer achevé, le roi prit ensuite luimême la parole :

« En vous parlant peut-être pour la dernière fois, dit-il, je vous déclare que ma conscience ne me reproche rien, et que mes défenseurs ne vous ont dit que la vérité. Je n’ai jamais craint que

ma conduite fut examinée publiquement; mais mon cœur est déchiré de trouver dans l’acte d’accusation l’imputation d’avoir voulu faire répandre le sang du peuple... »

Louis XVI et ses défenseurs s’étant retirés, l’Assemblée décida que les trois questions suivantes lui seraient posées :

1° Louis est-il coupable de conspiration contre la liberté publique et d’attentat contre la sûreté de l’État?

2° Le jugement qui sera rendu, soit qu’il condamne, soit qu’il absolve, sera-t-il soumis à la sanction du peuple.

3° Quelle peine infligera-t-on à Louis ?

Le lendemain, sur la première question, 27 votants s’honorèrent en se récusant comme juges,

683 répondirent oui ; quelques-uns demandèrent la détention ou le bannissement.

Sur la deuxième question, 1 se réeusa, 4 refusèrent de voter, 28o répondirent oui, 424 non.

Après avoir repoussé la demande de Lanjuinais tendant à ce que les deux tiers des suffrages fussent exigés pour la condamnation, l’assemblée décida qu’elle prononcerait à la simple majorité'.

Sur la troisième question, sur 749 membres, 28 étaient absents, par commission ou cause de maladie, ou autre, 2 votèrent pour les fers, 286 pour la détention ou le bannissement, 397 pour la mort, dont 371 sans aucune réserve, et 26 avec la réserve que Mailhe avait proposée (amendement qui tendait, en cas où la mort serait votée, à ce que l’Assemblée eut à examiner ensuite s’il était utile et politique de presser ou de retarder l’exécution).

Voici la liste de ces régicides :

Votants pour la mort sans aucune réserve :

Ayral, Amar, Amyon, Armonville, Anthoine, Aoust, Audouin, Albitte, Azéma, Allafort.

Burbeau-Dubarran, Bousquet, Boyer-Fonfrède,

Bonnier, Beaugeard, Baudran, Brisson, Bonet (de la Haute-Loire) , Barthélemy , Bourdon (Léonard), Boussion, Bonneval, Bar, Boyaval, Briez, Bezard, Bourdon (de l’Oise), Billaud-Varennes, Beauvais, Boucher, Bollet, Blancyal, Barrère, Bentabole, Bolot, Baudot, Boutroue, Bassal, Barras, Boileau (Jacques), Bourbotte, Beffroy, Bonnet (de l’Aude), Batellier, Bô, Barbaroux, Bayle (Moïse), Baille (Pierre), Bellegarde, Brun, Bernard, Bréard, Brival, Borie, Bazire, Berlier, Bousquier aîné, Besson, Boisset, Bouillerot, Bohan.

Cales , Cambon , Champigny-Clément , Chaumont, Charel, Chabot, Cavaignac, Cledel, Châteauncuf-Randon, Choudieu, Charles, Charlier, Chandron-Rousseau, Cochet, Carpentier, Coupé, Calon, Cloots, Colombel, Collot-d’Herbois, Carnot , Cou thon , Cassaignes, Colin, Casanies, Cusset, Carra, Chénier (M.-J.), Cornier, Cochon, Campmas, Charbonnier, Clauzel, Champmartin, Courtois, Camboulas, Carrier, Chazaud, Crevelier, Chambon, Cambort, Clràles, Crosse-Durocher.

Delmas, Descamps, Ducos cadet, Deleyre, Duval, Dupont, Dartigoyte, Dizcs, Ducos l’aîné, Delcher, Delagueule, Delaunay l’aîné, Delacroix-

Deconstant, Deville, Drouet, Dameron, Duhem, Desgrouas, Dubois (Julien), Danton, Desmoulins (Camille), David, Duquesnoy, Dulaure, Dupuis lils, Duboueher, Dornier, Dubreuil , Dumont, Dcspinassy, Dcydier, Debry (Jean), Derbez-L;> tour, Dubois-Crancc, Duprat, Dubois de Bellegarde, Duroy.

Égalité (Louis-Philippe-Josepli , duc d’Orléans), Eseudier, Espert, Eschassériaux, Esnuc.

Faure, Ferroux, Foussedoire, Fressine, Flageas, Fouché (de Nantes), Fournel, Fréron, Fabre (de l’Hérault), Fabre d’Églantine, Fcraud, Froger, Fayau, Finot, Forestier, Ferry, Foucber,* François, Fremenger.

Gensonné, Genevois, Grenol, Guyardin, Guillcrault, Goyre-Laplancbe, Guffroy, Gibergues, Gourdan, Gelin, Guillermin, Guillemardet, Goupilleau (J. -F.), Goupillcau aîné, Garos, Gay-Vernon, Gauthier, Gaston, Garnier (de l’Aube), Girard, Granet, Gasparin, Guimberteau, Garnier (de Saintes), Guyton-Morveau, Guyot, Guyès, Guezno, Gucrmeur.

Havin, Hubert, Hentz, Hérard, Hourrier.

Icbon, Isoré, Isnard, Ingrand.

Julien (de la Haute-Garonne), Jay, Jean-Bon-

Saint-André, Javogue, Just (Saint-), Julien (de la Drôme) Jacomin.

Laplaigne, Laguire, Lejeune, Lombard-Lachaux, Leclerc, Lemoine, Letourncur, Lecarpcnticr, Laloi (ci-devant Leroi), Lavallée, Levasseur (de la Meurthe), Lequinio, Lcfiot, Legendre (de la Nièvre), Lesage-Senault, Lavicomterie, Legendre (de Paris), Laignelot, Laloue, Lebas, Lacrampe, Laporte, Laurent (du Bas-Rhin), Louis, Levasseur (de la Sartlie) , Letourncur (de la Saillie) , Lecointrc , Lecointe-Puvraveau , Lasource, Laeombe-Saint-Michcl , Lepellelicr-Saint-Fargeau , Leearlier, Lakanal, Loucbet, Laurent (des Bouches-du-Rhône), Lacoste (J. -B.), Lozeau, Labrunerie, Lanot, Loncle, Lamarque, Lacoste (Élie) ; Lahosdinière, Lesage, Leyris, Lindet (Robert- Thomas), Lindet 'Robert), Lacroix, Loyseau , Louvet.

Maribon - Montant , Meaulle, Montiuayau , Monnel, Mallarmé, Merlin (de Douai), Massieu, Mathieu, Marat, Maignet(dit Brutus), Montégut, Mailly, Moreau, Mauduyt, Meyer, Maignen, Musset, Martineau, Maure, Merlin (Et.), Martel, Maisse, Marragon, Milhaud, Michaud, Monnot, Merlinot.

Nioche, Noël-Pointe, Niou,

Osselin, Oudot.

Projean, Pottier, Prost, Prieur (de la Marne), Pons (de Verdun), Prièse, Poulletier, Panis, Phliéger, Pressavin, Primaudière (François), Philippeaux, Pocholle, Piorry, Perrin, Petit, Petit- Jean, Pelissier, Pelletier, Penière, Prieur (de la Côte-d’Or), Pinet aîné, Peyssard, Pérard.

Quinette.

Rouver, Reynaud, Reveillère-Lépeaux (la), Roux, Robespierre aîné, Robespierre jeune, Raffron, Robert (de Paris), Romme, Rudel, Rittcr, Reverchon, Richard, Ricard, Ricord, Roubaud, Robert (des Ardennes), Robin, Ramel, Rebeequi, Rovère, Ribercau, Ruanips, Roux-Fazillac.

Sevestre, Sautereau, Sallengros, Sergent, Soubrany, Sieyès, Saladin, Seconds, Salieetti, Sautevra.

Thuriot, Tliirion, Tallien, Tellier, Thibeaudeau, Turreau, Trallard, Tuillefer, Tavernel.

Venaille, Villers, Vidalot, Vatelier, Yaldruche, Vidalin, Vinet, Yadier, Youlland, Vernerev.

Ysabeau.

Total, 371 . y

Votants pour la mort avec la réserve de Mailhe :

Audrein, Bonnet (du Calvados), Buzot (Léonard), Chazal fils, Desacy, Guadet, Garraud, Genissiau, Giraud, Huguet, Johannot, Jouenne, Lacombe (J.), Laboissière, Lidon, Lesage, Mailhe, Paganel, Péthion, Peyre, Portier, Ruelle, Siblot, Savonrin, Thabaud, Yergniaud.

Total, 26.

Le roi reçut l’arrêt de mort comme il convenait à un homme condamné pour avoir été roi.

Un seul nom, parmi les régicides, lui procura une émotion dont il ne put se défendre, ce fut celui de ce duc d’Orléans qui, reniant les siens, les trahissant comme Judas, et, déshonorant jus- (ju’à la femme qui lui avait donné le jour, s’était écrié, pour plaire à la canaille sans-culotte :

— « Je ne suis pas un Bourbon, je suis le fils du cocher de ma mère ! ! ! »

D’Orléans soûl peut-être avait écoulé avec impatience le plaidoyer de Desèze...

Oh ! qui pourrait exprimer le regard qu’il jetait sur sa victime ?

Quand son tour fut venu de dire si le roi était coupable, il répondit d’une voix forte :

« Oui ! »

Ce cri excita un mouvement de dégoût même parmi les députés les plus disposés au régicide. Robespierre et ses complices, qui espéraient faire périr la monarchie dans la personne de Louis XVI, trouvèrent horrible ce parent sans cœur, qui ne se récusait pas pour juger le sang de son sang.

Sur la seconde question, qui était de savoir si le jugement serait soumis à l’adhésion du peuple, le duc d’Orléans monta avec un empressement sanguinaire à la tribune, et lut. car il ne

pouvait rien réciter de mémoire, les paroles suivantes :

— « Je ne m’occupe que de mon devoir, je dis non! »

Sur la dernière question, il s’exprima ainsi :

— « Uniquement occupé de mes devoirs, convaincu que tous ceux qui ont attenté ou attenteraient par la suite à la souveraineté du peuple méritent la mort, je vote pour la mort ! »

Ces paroles causèrent un dégoût général. Les républicains, même ceux qui proclamaient que l’assassinat de Louis XYI était une nécessité , se levèrent et crièrent :

— « Oh ! l’horreur ! oh! le monstre ! »

Des murmures éclatants d’indignation partirent de toutes les parties de. la salle, et l’un des députés s’écria :

— « Français, la Convention n’a pas été un tribunal ; si elle l’eût été, elle n’eût pas vu le plus proche parent du coupable, n’avoir pas, sinon la conscience, du moins la pudeur de se récuser. »

Jourdan (de la Nièvre) et Duchastel, qui n’avaient pas l’honneur d’être parents du roi, osèrent voter contre la mort ; le premier avait fait son testament, sachant bien que ce devoir ferait tomber leur tête.

Duchastel, malade, s’était fait porter à la Convention pour donner son vote.

Maximilien Robespierre, le plus tristement fameux de tous ces régicides, tint un langage d’une férocité hypocrite, qui rappelle celui de Cromwell.

— « Mes amis, dit-il, j’ai été touché et j’ai senti chanceler dans mon cœur la vertu républicaine , en présence du coupable humilié devant la cour souveraine ; mais la dernière preuve de dévouement qu’on doit à la patrie, c’est d’étouffer tout mouvement de sensibilité

Le sentiment qui m’a porté à demander, mais en vain, à l’Assemblée constituante, l’abolition de la peine de mort, est le même qui me force aujourd’hui à demander quelle soit appliquée au tyran

de ma patrie et à la royauté elle-même en sa personne.

» Enfin, je ne sais point opposer

des choses vides de sens et des distinctions inintelligentes à des principes certains et à des obligations impérieuses Je vote pour la

mort! »

Le 21 janvier 1793, Louis XVI fut arraché de sa prison, et traîné au supplice entre deux haies de gardes nationaux et entouré de brigands commandés par Santerre.

Le temps était froid, le ciel brumeux ; on eût dit que le soleil refusait d’associer sa lumière à ce grand acte d’iniquité.

Une masse armée entourait l’échafaud dressé sur la place de la Révolution, devant le palais des Tuileries.

On connaît le dévouement de ces hommes de Dieu, dont la Révolution fit des martyrs, n’en •pouvant faire ses complices.

A toutes les infortunes, le prêtre est à chaque heure prêt à offrir son ministère. Partout où il y a une douleur, il est là.

Les Rationalistes jettent la vertu dans les prisons et l’envoient à l’échafaud ; dans les prisons et sur l’échafaud, le prêtre console le criminel comme l’innocent, et les prépare, avec un dévouement qui n’est pas de l’ordre naturel, à paraître devant le souverain Juge.

A^oilà la Charité, c’est-à-dire l’amour intelligent, actif, dévoué qui enveloppe tout l’homme, corps et âme, qui donne et qui aime, qui caresse en soulageant, et qui embrasse toute l’humanité, sans distinction de race, d’opinion, sans aucune distinction, puisque son premier devoir est de prier pour ses persécuteurs, de leur pardonner, et, par un effort surnaturel, de les aimer!...

La religion n’abandonna pas Louis XVI, qui

n’abandonnait pas la religion ; un prêtre se dévoua au salut de cette âme éprouvée.

Le Roi l’accueillit avec un de ces sourires graves qui reflètent la beauté morale d’une épreuve noblement supportée.

Un prêtre non assermenté, le courageux abbé Edgeworth de Firmont, accompagna Louis XVI jusque sur l’échafaud.

Là, le roi martyr protesta de son innocence et voulut parler à ce peuple qu’il avait tant aimé, mais Santerre donna aux tambours l’ordre de couvrir sa voix.

— « Fils de saint Louis, montez au ciel! dit au roi l’abbé Edgeworth.

Une minute après, la tête du Juste roulait au pied de la guillotine.

Il n’avait fait que changer de couronne.

Les régicides n’étaient point encore satisfaits. Tout en couvant la Reine pour le même sacrifice, ils cherchèrent à calomnier le trépas du Roi.

Les libellées républicains dirent que la victime avait été lâche.

L’histoire leur oppose les témoignages les plus éclatants, et jusqu’à celui du bourreau lui-même, plus juste envers le martyr que ses ennemis.

Voici la lettre qu’il écrivit à M. Bérard, rédacteur du Bulletin national :

« L’article inséré dans le n° 42 du Journal de Bruxelles , sur les dernières paroles de Louis Capot, est le même que celui qui est inséré dans le n° i 1 0 du Thermomètre du jour. J’ai déjà écrit pour le démentir, comme étant de toute fausseté.

» Voici la copie exacte de ma lettre pour détruire l’anecdote où l’on me faisait parler :

» Descendant de la voiture pour l’exécution, on lui dit qu’il fallait ôter son habit. Il fit quelques difficultés en disant qu’on pouvait l’exécuter comme il était. Sur la représentation que la chose était impossible, il a lui-même aidé à ôter son habit. Il lit encore la même difficulté lorsqu’il s’agit de lui lier les mains, qu’il donna ensuite lui-même, lorsque la personne qui l’accompagnait lui eut dit que c’était un dernier sacrifice. Alors il s’informa si les tambours battraient toujours : il lui fut répondu qu’on n’en savait rien, et c’était la vérité. 11 monta sur lechafaud et vou-

lut s’avancer sur le devant comme pour parler; mais on lui représenta que la chose était impossible. Il se laissa alors conduire à l’endroit où on l’attacha, et d’où il s’est écrié très-haut : Peuple, je meurs innocent! Se tournant vers nous, il nous dit : Messieurs, je suis innocent de tout ce dont on m’inculpe; je souhaite que mon sang puisse cimenter le bonheur des Français.

» Voilà ses véritables et dernières paroles.

» L’espèce de petit débat qui se lit au pied de l’échafaud roulait sur ce qu’il ne croyait pas nécessaire qu’il ôtàt son habit et qu’on lui liât les mains. 11 fit aussi la proposition de se couper lui-même les cheveux.

» Pour rendre hommage à la vérité, il a soutenu tout cela avec un sang-froid et une fermeté qui nous a tous étonnés. Je reste très-convaincu qu’il avait puisé cette fermeté dans les principes de la religion , dont personne ne paraissait plus pénétré et plus persuadé que lui.

« Vous pouvez vous servir de ma lettre, comme contenant les choses les plus vraies et la plus exacte vérité.

» Signé : Samson,

» Exécuteur des jugements criminels. »

Ce 23 février 1793.

Le 21 janvier 1793 , pendant qu’on immolait Louis XVI , le duc d’Orléans se tenait sur le

pont Lorsque la tète du roi tomba, on le vit

sourire Une joie féroce brilla dans ses yeux

sanglants Quand il eut vu le corps emporté, et

qu’il eut bien applaudi les Cannibales qui trempaient leurs piques dans le sang de la victime, il regagna le Raincy , l’une de ses maisons de plaisance.

Justice de Dieu! Depuis lors, le repos l’abandonna ; puis il fut à son tour arreté et condamné à mort.

Un des hommes conduits à l’échafaud avec lui refusa de monter dans la charrette et s’écria :

— « Je suis condamné à mort, c’est vrai , mais le tribunal ne m’a pas condamné à aller à l’échafaud dans la compagnie et dans la même charrette que cet infâme scélérat de d’Orléans ! »

En montant sur l’affreuse charrette, ce régicide , qui avait tant offensé la nature et Dieu , frissonna et pleura Philippe-Égalité pleurant

est un spectacle qui mérite d'être mis sous les

yeux ! Le peuple ne dissimula pas , au

pied de l’échafaud, l’horreur que le nom et la personne de d’Orléans lui inspiraient.... La foule insulta à la lâcheté de ce scélérat :

— « Misérable! lui criait-on de toutes parts; ah ! tu voulais être roi ! Le ciel est juste , voilà Ion trône ! »

Et on lui montrait la guillotine.

Le peuple avait fait arrêter la voiture fatale devant le Palais-Roval : du haut du char funèbre

qui le conduisait au supplice, d’Orléans avait pu voir le palais où il avait médité la plus grande partie de ses forfaits.

Ce régicide fut exécuté sur la place où le bourreau avait frappé Louis XVI.

C’était le G novembre 1793.

Philippe -Égalité était mort comme il avait vécu.

Les passions haineuses qu’il avait soulevées contre son roi se retournèrent alors contre lui.

Et puis , c’est le sort des régicides de glisser dans le sang qu’ils ont répandu!...

Pleurons et honorons le martyre de Louis XM sans murmurer contre la volonté du Tout-Puissant.

Après tout, ce roi montra comment les fils aines de 'l’Église savent mourir, comment les chrétiens supportent l’infortune.

Souffrir et mourir, c’est la vie, même sur le trône.

L’adversité grandit Louis XVI. Elle augmente, en les aigrissant, la méchanceté de certains hommes et accroît la bonté de ceux qui ont un noble cœur.

Louis XVI avait été assassiné au nom de la Liberté et de la Fraternité.

Et quand cette tète sacrée fut tombée, la révolution, conséquence du protestantisme et de la philosophie rationaliste, continua à se ruer sur la société, frappée dans sa hiérarchie, sa discipline, sa liberté, son honneur.

Après avoir aboli la royauté, on abolit la religion.

Quelle époque !

On peut répéter ces vers du poëte :

L'anarchie et le despotisme Au vil autel de l'athéisme,

Serrent un nœud ensanglanté;

El, s’embrassant dans l’ombre impure.

Ils jouissent de la torture De leur double stérilité.

L’athéisme était né tout naturellement du régicide. La révolution repoussa, dans son horrible délire, tout ce qui était capable de lui rappeler qu’il y a un Dieu...!

Voilà pourtant ce qu’avaient produit les révoltes des mécontents et les plaisanteries des philosophes! Dans ces raisonnements et dans ces troubles il y a toujours du sang!...

Luther et Voltaire avaient enfante Marat et Robespierre.

Quels types ! quels enseignements que ces monstres forts en haine, ennemis de Dieu et des

hbmrncs, engeance des Catilinas modernes !

Chiens au lancer ; éperviers à la proie ; tigres à la curée.

Telle fut, vis-à-vis de la liberté et de la fraternité, la conduite des régicides, des démocrates, — ces pires des autocrates.

Que de massacres après le martyre de Louis XVI ! que d’égorgements ! que de ruines ! Sourds à toute pitié, ils ne commettent pas seulement des excès ; ils ravagent.

Ces rationalistes, qui avaient tant l'aillé et insulté le trône et l’autel, que firent-ils lorsqu’ils eurent le pouvoir?

Se montrèrent-ils meilleurs pour le peuple que ce monarque et que ces prêtres qu’ils avaient

tant décriés avant de les dépouiller et de les égorger ?

Quelles plaies fermèrent-ils ?

Quelles consolations apportèrent-ils aux tribulations et aux douleurs dont notre vie est remplie, et dont personne n’est exempt sur celte terre d’exil, personne, malgré les théories rationalistes de bonheur commun, de fraternité démocratique et sociale, de bien-être universel, et autres panacées dont nous connaissons la valeur pratique par une série d’épreuves aussi dures qu'humiliantes ?

Que firent ces philosophes, ces démocrates, ces républicains, ces régicides, ces disciples de Voltaire et de Rousseau ?

Améliorèrent-ils la condition morale et matérielle du peuple ?

Le rendirent-ils plus heureux el meilleur ?

Surpassèrent-ils en sollicitude et en amour les pouvoirs immolés par eux ?

Vous le savez !

Chacune des pages de cette calamiteuse époque est tachée de boue et maculée de sang.

Ces renie-Dieu ne surent que tuer,, voler et faire des discours. Et quels discours ! Paroles de haine et de fureur, excitations au crime !

Des morts et des ruines, — voilà leur œuvre !

Telle fut la conduite des assassins de Louis XVI.

Ces patriotes dansaient, comme des cannibales, autour des cadavres des suppliciés, en hurlant des chants érotiques et républicains, de leurs voix cassées par la débauche et l’eau-de-vie. Et ils criaient : Vive Bmtus !

Ils disaient que Brutus était un grand homme et osaient comparer à N. -S. Jésus-Christ ce scélérat qui (it périr ses propres enfants par amour pour la république.

De fait, ce bon père eut avec joie contemplé les modernes Brutus renversant le trône et l’autel par amour de l’humanité, égorgeant leurs concitoyens par tendresse pour la patrie, s’emparant du pouvoir par désintéressement, asservissant la France au nom de la liberté la tyrannisant pour lui procurer la plus grande somme de bien-être possible, faisant marcher la Mort entre l’Égalité et la Fraternité appuyée sur leurs bras.

La reine Marie-Antoinette fut à son tour mise en jugement.

Seulement on ne fit point comparaître Y Autrichienne, comme l’appelaient ceux qui s’intitulaient patriotes , devant la Convention, mais devant le Tribunal révolutionnaire.

Ce n’était pas assez d’avoir fait outrager cette reine — dont le nom seul remue l’âme et fait couler les larmes • — par tout ce que la Révolution comptait de sicaires et de bandits, race impure, qui, dans les troubles publics, couvre ses atrocités du nom usurpé du peuple ; ce n’était pas assez d’avoir fait passer cette âme héroïque par toutes les épreuves et toutes les angoisses qui semblent devoir dépasser les forces humaines; la frapper comme reine, comme épouse, comme mère, ce n’était pas assez, puisque son courage égala toutes ses douleurs.

Elle avait résisté aux tortures du Temple et de la Conciergerie. On espéra la faire fléchir devant l’accusation la plus calomnieuse et la plus

infâme qui puisse entrer dans la pensée des démons. Après lui avoir reproché, comme reine, les mêmes crimes qu’au roi-martyr son époux, on chercha à la flétrir comme femme et comme mère. L’acte d’accusation de Fouquier-Tinville contenait cc paragraphe abominable :

« Enfin, la veuve Capct, immorale sous tous les rapports, et nouvelle Agrippine, est si pervertie et si familière avec tous les crimes, qu’oubliant sa qualité de mère, et la démarcation prescrite par les lois de la nature, elle n’a pas craint de se livrer avec Louis-Charles-Capet son fils, et, de l’aveu de ce dernier, à des indécences dont l’idée et le nom seuls font frémir d’horreur. »

A cette inculpation épouvantable, la pure victime répondit par ce cri sublime :

— « J’en appelle à toutes les mères ! »

Cette ange fut condamnée, comme la plus vile scélérate, par les plus vils régicides, et, le 16 octobre 1 793, elle se montra grande sur l’échafaud comme elle l’avait été dans sa prison.

L’énormité de ce crime rendit le peuple muet de stupeur.

O mon Dieu ! nous avons entendu de nos jours des bourreaux, plus impitoyables encore, jeter la calomnie et l’anathème à cette vertu immolée.

Ce fut ensuite le tour de M™ Élisabeth, qui fut guillotinée le 10 mai 1794 ; puis, enfin, du pauvre petit Dauphin, que le geôlier Simon avait enfin fait périr sous les mauvais traitements (9 juin 1795).

Ainsi, dans sa féroce ivresse, la Révolution athée assassina non-seulement des hommes, non-

— iU6 —

seulement Louis XVI, mais la reine, M 1 "* Élisabeth, la princesse de Lamballe, — des milliers d’autres !

Ce fut là le dernier océan de l’iniquité, le dernier et plus implacable raffinement du crime. Égorger des femmes et des enfants ! voilà les éternelles prouesses des ennemis du principe d’autorité !

La France, courbée sous la Terreur, ne fit rien pour chasser les monstres qui la saignaient, rien pour arracher les pures victimes à leur couteau. Ce crime, la France l’a expié, depuis, par de longues calamités....

On peut faire l’éloge de la Convention, caricaturiser et outrager ses victimes, glorifier les régicides ; mais on ne trouvera pas mauvais que la société se défende contre ceux qui aspirent au retour de ce régime de liberté, d ’ égalité et de fraternité .

Ces jacobins, ces bourgeois fous et ces prolétaires entraînés qui envoyèrent Marie-Antoinette

à l'échafaud, après avoir guillotiné Louis XVI, tout ce monde de perversité, de volupté et de haine nous rappelle les juges, les bourreaux, les ennemis de N. S. Jésus-Christ.

Les meneurs des révolutions et ses grands attentats contre l’équité sont des démons ; quant à la foule qui les suit, qui les applaudit, qui leur obéit, qui accepte, criminelle, insensée, dupe en somme, leur joug de l’enfer, celle foule est sans cœur.

Oh ! la multitude ! Elle fait des délices des larmes et du sang des justes !

Le sang, c’est le spectacle joyeux des barbares. Le crime et le mensonge égorgent la Justice et la Vérité ; l’Iniquité se vautre dans le sang répandu par elle.

Les écrivains républicains disent que la condamnation de Louis XVI et de Marie- Antoinette était chose légale et nécessaire.

La conscience publique proclame que ce fut

un assassinat juridique, une crime politique abominable, car on ne put s’arrêter sur cette pente sanguinaire; la raison dit que ce (ut une faute, car les conséquences en pèseront toujours sur la démocratie.

C est à cause du sayg qu’elle a versé, des mauvaises passions, des brutalités, des envies, des vices qu elle a déchaînés que la démocratie pure et la république sont restées impossibles.

Le crime ne profita pas, du reste, à ceux qui le commirent.

Les assassins de Louis XVI et de Marie-Antoinette s’entre-tuèrent.

Les Girondins, ces premiers assassins du roi, qui s étaient laissé entraîner par la minorité des jat obins, se suicidèrent en le condamnant.

Ils furent à leur tour frappés au 31 niai.

Et les Montagnards se décimèrent bientôt entre eux.

Les Girondins furent plus lâches encore que les Jacobins.

Les uns et les autres manquèrent leur but définitif, comme tous les régicides. Leur crime ne leur profita pas.

Ils voulaient consolider la république; ils la

déshonorèrent, l’ensanglantèrent, la rendirent odieuse, impossible.

Ils voulaient, disaient-ils, vaincre l’Europe.

Mais d’abord il eût été mieux de ne pas lui déclarer la guerre et de ne pas la provoquer en lui jetant en défi la tete d’un roi.

Ensuite ce ne furent pas les assassins de Paris qui résistèrent à l’Europe, ce fut l’armée, — là où s’était réfugié le patriotisme et l’honneur français.

L’assassinat de Louis XVI n’eut donc pas le résultat matériel qu’en attendaient les régicides.

Et puis, en détachant le peuple de la foi de ses pères, ces misérables préparaient contre euxmèmes et contre leurs abominables doctrines une réaction religieuse.

D’ailleurs, malgré leurs tueries, ils n’avaient pu étouffer dans fous les cœurs le sentiment chrétien. Leurs royales victimes, de ce côté, n’avaient pu être vaincues par leurs fureurs, comme l’attesta le bourreau lui-même.

Le sentiment chrétien était dans cette famille royale persécutée.

Il était dans ce Louis XVI, qui dit, dans son testament, ces paroles évangéliques :

— « Je pardonne de tout mon cœur à ceux qui se sont faits mes ennemis ! »

Pardon magnanime, qui eût mis pour jamais ces régicides à l’abri, s’ils n’eussent recommencé leurs violences, provoquant la justice à reprendre ses droits et faisant cesser l’inviolabilité du crime.

11 était dans l’âme de cette malheureuse reine disant :

— « J’ai tout su, tout vu et tout oublié. »

Pauvre reine, pauvre épouse, pauvre mère,

pauvre femme outragée dans sa prison et dans le tribunal infâme, par les assassins se disant ses juges ; — grande victime qui montre ce que la religion donne de courage aux plus faibles en face des bourreaux !

Il était dans le cœur de cette M mc Elisabeth qui, dans la journée du 30 juin, prête à être immolée par des tueurs démocrates qui la prenaient pour la reine, laissa échapper ces simples et sublimes p '.rôles :

— « Ne les détrompez-pas!

Voilà comment meurent les rois.

On avait vu jadis Charles I" montant sur l’échafaud, s’arrêter pour dire ce grand mot : — « Remember! — Souvenez-vous! »

C’est-à-dire, souvenez-vous de recommander à mes fils de ne jamais venger leur père !

Les athées démagogues qui égorgent les rois et leurs sujets n’ont pas cette grandeur. Ils meurent en maudissant, en faisant d’indécentes plaisanteries; d’autres en se posant avec vanité, tous en professant le néant pour foi .

Le sentiment chrétien était dans ce Louis XVII, dans ce pauvre enfant martyr, auquel les scélérats disaient : — « Capet, dors-tu? Capet , lèvestoi! » — et qui s’est levé, iendre innocent, pour aller rejoindre son père et sa mère au ciel.

On était en pleine Terreur.

La Terreur! c’est là un de ces hideux tableaux qui ont obligé la langue française à créer un mot pour les peindre; heure de la puissance des ténèbres ; heure de destruction et d’agonie !

C’est l’anathème qui pèse sur la France, comme autrefois il frappa la Judée teinte du sang du Juste ! C’est la coupe de la colère qui éclate, qui se brise, qui tombe sur cette ville, comme autrefois sur Jérusalem !

On tuait en riant.

Il y aurait à faire une bien triste, une bien humiliante histoire, ce serait celle du rire en France.

C’était, ert effet, avec d’ignobles plaisanteries, avec un rire infernal qu’on accompagnait, sous la Terreur, les victimes à l’échafaud.

Mais quand les régicides se furent bien égorgés, Dieu envoya un sauveur à la France : Napoléon Bonaparte.

Page 1