PAUL I
Paul I er était déjà âgé de 43 ans quand il monta sur le trône ; il était de petite taille et d’une laideur qui devint proverbiale; mais son âme était aussi belle que son visage était laid.
Il ne tint pas plus tôt en mains les rênes du gouvernement, qu’il donna des preuves éclatantes de sa magnanimité.
Il combla de bienfaits tous les anciens serviteurs de l’impératrice sa mère.
Quelques jours seulement après la mort de Catherine', il se rendit au couvent de Saint-Alexandre
Newsky et ordonna que l’on ouvrît le cercueil de Pierre III qui y avait été déposé.
Paul arrosa de larmes amères le corps embaumé de son malheureux père, et ne s’arracha qu’avec peine à ces augustes restes.
Il récompensa royalement tous ses anciens serviteurs, qu’il put retrouver, et qui ne l’avaient pas quitté jusqu’à son dernier soupir.
Aux funérailles de Catherine, Paul lit placer le corps de son père, le front ceint de la couronne impériale, à coté de celui de l’impératrice, et exigea que ceux des meurtriers de Pierre III qui existaient encore, assistassent à la cérémonie.
Ce fut là sa seule vengeance; son cœur généreux et charitable laissa à la conscience de ccs misérables le soin de les punir.
Malgré ses qualités de cœur, Paul I er excita par des mesures maladroites, quoique bien intentionnées, le mécontentement des courtisans.
Le genre d’éducation que lui avait fait donner sa mère avait eu pour fruit? de le rendre très-
ombrageux, et bien qu’ayant pour épouse une femme de la plus grande vertu, il se méfiait d’elle et de ses propres enfants.
Un homme infâme, le comte Palilen, conçut le plan du plus inique complot, et tendit dans l’ombre les trames les plus noires.
Il fit adroitement parvenir à Paul une lettre anonyme, l’avertissant qu’une conjuration sc formait contre sa personne, et lorsque l’empereur, ainsi qu’il s’y attendait, l’interrogea sur cette conspiration :
— Sire, lui dit-il, je connais le complot, et afin de pouvoir le déjouer lorsque tous les conspirateurs me seront connus, je feins moi-même d’en faire partie.
— Qui sont-ils? demanda l’empereur.
■ — Sire, répondit l’astucieux scélérat, permettez-moi de garder le silence sur des noms chers à Votre Majesté, et fiez-vous à moi du soin de préserver vos jours et votre trône.
Pahlen sc retira, laissant un doute horrible dans la pensée de Paul.
L’empereur, ombrageux par nature, donna l'ordre d’arrêter ses deux fils, Alexandre et Constantin, et montra l’intention de faire conduire l’impératrice dans un monastère.
A la tête des mécontents étaient d’abord les Zouboff ; l’un le prince Platon, dernier favori en titre de Catherine ; l’autre, Valérien, grand-maître de l’artillerie ; le troisième, Nicolas, grandécuyer ; puis le général de cavalerie, comte Pahlen; le général Benington, anglais au service de Russie, le général Ouvaroff, colonel des chevaliersgardes ; le colonel Tatarinoff ; le colonel Yessalowitz ; le général Yaschwel ; enfin le lord Whitworth, ambassadeur d’Angleterre à Pétersbourg. . .
A l’heure fixée, vers onze heures de la nuit du 22 au 23 mars (1 1 et 1 2, style russe), les conjurés au nombre de vingt se présentent à une porte
latérale du palais Saint-Michel donnant dans le jardin.
On leur en refuse l’entrée.
« L’empereur nous a mandes, disent-ils ; il y a » aujourd’hui grand conseil de guerre. »
La sentinelle, trompée par la vue de plusieurs officiers généraux, se rend à leurs instances.
Tous montent en silence à l’appartement de Paul, et demeurent un moment dans la salle des gardes.
Argamakoff, aide de camp de service, se présente seul : il dit que le feu est à la ville, qu’il vient réveiller l’empereur, et le Cosaque qui garde l’antichambre le laisse entrer.
Il frappe à la porte de l’appartement et sc nomme ; Paul, reconnaissant sa voix, lui ouvre à l’aide d’un cordon qui répondait à son lit.
Il ressort aussitôt pour introduire les conjurés : ceux-ci n’attendaient qu’un signal pour se présenter, ils entrent : le Cosaque s’aperçoit alors, mais trop tard, qu’on en veut aux jours de l’empereur; il veut résister : à l’instant mqme il tombe percé de coups.
Toutefois, son dévouement avertit son maître, auquel il crie : Trah ison !...
L’empereur, effrayé, veut fuir dans un des
deux cabinets qui joignent son alcôve. L’un communiquait à l’ctage inférieur; l’autre, sans issue, renfermait les drapeaux pris sur l’ennemi, et les armes des officiers détenus à la forteresse. C’est dans ce dernier que son trouble l’a conduit : saisissant une épée, il cherche à gagner un escalier dérobé par l’autre cabinet, quand les conjurés entrent.
Ils vont droit à son lit; 11e l’y trouvant pas, tous s’écrient : « Il est sauvé! »
Déjà ils se croyaient trahis, quand Benington l’aperçut blotti derrière un paravent.
Paul troublé, sans vêtements, pressent le sort qu’ils lui réservent, mais son énergie ne l’abandonne pas. On lui parle d’abdiquer ; il s’y refuse avec emportement, et reconnaissant ceux qu’il a comblés de bienfaits, il éclate en reproches si touchants, que leur férocité en est ébranlée.
Mais dans le moment même où les conjurés se présentent chez l’empereur, alors qu’ils comptent le plus sur Pahlen, celui-ci marche au palais à la tête d’un régiment des gardes ; si l’entreprise réussit, il vient pour la seconder; si elle manque, c’est son maître qu’il vient défendre...
Cependant Platon veut lire à l’empereur son acte d’abdication : Paul cherche à les toucher de
nouveau; il s’adresse particulièrement à Platon, lui retrace son ingratitude et l’excès de sa témérité.
« Tu »’ es plus empereur ! répond celui-ci ; c'est Alexandre qui est notre maître! »
Indigné de son audace, Paul va pour le frapper; ce courage les arrête; il suspend un moment la volonté des conjurés ; Benington s’en aperçoit, et sa voix les ranime : « c’est fait de nous, s’il échappe, c’est fait de nous ! »
Alors Nicolas, portant le premier la main sur son souverain, lui casse le bras droit, et entraîne par son audace la scélératesse irrésolue de ses complices.
Le tumulte ajoute encore à cette scène d'horreur, et l’obscurité qui l’environne rend inaccessible à la pitié le cœur de ses assassins.
Tous fondent sur lui.
L’infortuné Paul tombe accablé. On lui prodigue l’injure, on lui crache au visage ; on le traîne, on prolonge son agonie.
Par une dégoûtante barbarie, les assassins le frappent dans les parties les plus secrètes de son corps... leur cruauté se lasse. Enfin, l’un d’eux lui passe au cou une écharpe, et termine ainsi scs souffrances. Il expire, et ses dernières paroles
sont: Constantin! Constantin ! (23 mars 1801).
L’impcratriee, réveillée en sursaut par le tapage de ees féroces assassins, voulut se précipiter, à peine vêtue, dans la chambre de Pauli"; mais les soldats postés en sentinelles à sa porte lui en barrèrent l’entrée.
— Paul ! dit-elle d’un air désespéré ; je veux voir Paul !
— Il vient de mourir subitement, Madame, repartit le garde Poltaratski.
— Non, dit-elle, non, vous me trompez; ils me l’ont tuéJ
- — C’est vrai! murmura le soldat en baissant les yeux et en s’opposant à son entrée.
— Laissez-moi passer, Monsieur ! s’écria-t-elle ; votre impératrice vous l’ordonne!
Tous ses efforts furent vains ; ces barbares soldats croisèrent la baïonnette devant elle.
À ce sanglant outrage, et terrassée par la douleur, elle tomba évanouie dans les bras de sa dame d’honneur, la princesse de Liéven.
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Cet assassinat, d’une lâcheté et d’une férocité sans égale, ne trouve aucun prétexte aux yeux de la postérité; Paul était bon, ses intentions étaient excellentes, et les fautes qui lui étaient reprochées ne provenaient que de son impatience dans l'accomplissement des choses qu’il croyait utiles à son pays.
Paul I er avait d’abord combattu la France par 1 epéc du feld-maréchal Souvarof ; mais, plus tard, ses sentiments changèrent à son égard et lui devinrent de jour en jour plus favorables. Les campagnes d’Italie, et surtout celle d’Égypte, le rendirent l’admirateur le plus passionné des talents militaires de Bonaparte.
11 voyait avec enthousiasme ses grandes actions ; il ne pouvait se lasser d’entendre parler de lui, et semblait pressentir ses hautes destinées.
Il fit placer son buste dans le palais de l’Hermilagc, et se plut souvent à le saluer du nom de grand homme.
Bonaparte avait deviné un tel caractère. Le ren-
voi sans rançon dans leur patrie des troupes russes, vêtues et équipées à neuf, toucha particulièrement Paul, et ce trait acheva da le gagner à la France.
Cette conduite généreuse d’un ennemi vainqueur devait lui être d’autant plus sensible, qu’elle contrastait plus avantageusement avec celle des Anglais, ses alliés, qui stipulèrent l’échange de leurs prisonniers, sans faire mention de l’échange des Russes.
Bientôt, abandonnant la coalition dont il sentait d’ailleurs la mauvaise foi, et se livrant tout entier à son admiration pour le chef qui gouvernait la France, il rétablit des relations d’amitié avec cette puissance.
Le cabinet de Saint-James, effrayé du progrès de ces idées dans l’esprit de Paul, confia scs craintes à lord Whitworth, dont l’habileté sut mettre à profit les mécontentements d’une classe puissante pour servir son gouvernement.
Paul s’aigrissait chaque jour davantage ; il ne larda pas à rompre toute communication avec l’Angleterre ; l’ambassadeur fut forcé de quitter Pétersbourg avant l’entière exécution de ses desseins, mais, se réfugiant à Kœnisberg, il continua
de les suivre à l’aide d’émissaires qu’il entretenait
Tout lui confirmait la persévérance de Paul dans ses résolutions contre l’Angleterre ; l’embargo mis sur les vaisseaux de cette puissance qui se trouvaient alors dans les ports de Russie ; la factorerie anglaise, établie à Pétersbourg, fermée par ordre de l’empereur; les préparatifs militaires commandés à Cronstadt, Riga, Revel ; tout enfin annonçai! les mesures les plus hostiles.
On soumit à l’empereur Paul un projet qu'il saisit avidement. Il s’agissait de faire armer trois frégates dans la partie la plus orientale de l’empire, au port Saint-Pierre et Saint-Paul (Petropaulowski), situé à l’extrémité du Kamtzchatka, et parcourant alors les mers de l’Inde, de s’emparer
1 Un des plus remarquables était la comtesse JérebzoflT, sœur de JoubofT et maîtresse de lord Withworth. Elle fit plusieurs voyages à Pétersbourg, mais elle attendit l’événement hors des terres de Russie.
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des Huiles nombreuses des Anglais en ces parages.
Le succès était immanquable. Cette certitude tenait à la situation géographique de la Russie, qui, étendant les ressorts de son gouvernement depuis son siège en Europe jusqu’aux contrées limitrophes de l’Asie, trouvait des communications promptes et faciles pour l’exécution d’une telle entreprise*.
Trois ou quatre mois suffisaient pour l’armement ou même la construction des bâtiments nécessaires, lorsqu’on sait avec quelle ponctualité Paul était obéi. En supposant, ce qui est arrivé en effet, que les Anglais eussent été instruits de cette expédition, ils ne pouvaient parer le coup. Pour prévenir leur commerce des armements de la Russie, il leur fallait six mois, beaucoup plus peut-être. On ne parle pas de l’envoi d’une flotte pour le protéger, cela eût entraîné des délais encore plus grands. Enfin on sait, pour peu que Paul eût gagné de temps, quel coup il portait au commerce anglais. Mais ce n’était qu’une introduction à un plan plus vaste encore. Dans le même
1 11 ne faut guère que cinq semaines pour s’y rendre Tous les matériaux devaient être transportés dans un terme aussi ciurt, à l’aide de traîneaux.
rvage*.
temps, cinquante mille Russes devaient traverser la Perse, et, se rendant maîtres des comptoirs de l’Angleterre, ruinaient à jamais sa puissance dans l’Inde.
La politique anglaise, attentive à toutes les démarches de Paul, ne considéra que la possibilité du projet, et pour le faire échouer, il paraît qu’elle dépouilla tout scrupule dans les moyens qu’elle employa. »
Tout concourt à prouver la participation du ministère anglais aux événement de la mort de ce prince, et l’expédition du Sund peut venir à l’appui de cette opinion.
De quelle utilité pour les Anglais pouvait être le Sund en cette circonstance ?
Quel était le but d’une expédition qui pouvait être si funeste à ceux qui la tentaient?
Une flotte nombreuse défendait ce détroit; pour passer entre il fallait la détruire, et le succès était au moins douteux ; mais même, en cas rie réussite, les Anglais ne devaient-ils pas crain-
dre de trouver les forces des trois puissances réunies, soit pour les combattre si la circonstance le permettait, soit au moins pour leur fermer le passage au retour ?
Les chances raisonnables de cette tentative étaient telles que, sans les machinations des Anglais, la Baltique devait être le tombeau de leur flotte ; mais cedx qui avaient conçu l’entreprise avaient sans doute l’assurance qu’au moment où l’on pénétrerait dans la Baltique, la puissance qui y faisait la loi, la Russie aurait cessé d’être redoutable.
La sécurité avec laquelle ils s’engagèrent dans cette mer prouve assez l’attente d’un événement qui devait changer pour eux la face des affaires, et peut-être Nelson n’eût-il l’ordre de forcer le Sund que lorsque la chute de Paul fut résolue à Londres.
On peut s’assurer de la coïncidence des faits.
Ce fut pendant le combat même du 2 avril que l’on apprit à Copenhague la mort de Paul I er . Aussi le gouvernement danois prit le plus grand soin de ne pas laisser ébruiter cette nouvelle dans la ville, avant l’entière conclusion de l’armistice qui suivit cette journée.
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