NAPOLÉON III
A chacun la responsabilité de ses actes.
Nous avons vu que ce furent le parti républicain et les sociétés secrètes qui organisèrent contre Louis-Philippe des complots régicides.
Il en a été de même contre l’empereur Napoléon III.
Les autres partis se sont résignés au triomphe de l’Élu du peuple, et, en tout cas, n’ont pas demandé le succès à l’assassinat.
Et puis, les hommes les plus éminents de ces partis n’ont pas hésité, on voyant la marche ad-
mirable de ce gouvernement, à s’y rallier comme au seul capable de donner à la patrie le bien-être et l’honneur.
Raconterons-nous dans tous leurs affreux détails ces attentats régicides tentés contre Napoléon III?
Non. Le cœur se soulève à remuer cette boue sanglante.
Ici, ce ne sont pas des hommes politiques, qui combattent loyalement et au grand jour ; ce sont des démagogues furieux, ivres d’assassinat ét de carnage; ce sont les bêtes féroces des sociétés secrètes déchaînées.
Toujours les mêmes fureurs, les mêmes moyens, le même but.
Les principaux attentats tentés par des régicides contre Sa Majesté Napoléon III, sont les suivants :
Dans le courant de l’année 1853, deux sociétés secrètes, dont l’une composée de mauvais ouvriers, l’autre d’étudiants, honte de leurs familles, opérèrent une fusion à Paris, et leurs membres firent le serment d’assassiner l’empereur.
Ils se réunirent une première fois, dans ce but, aux abords de l’Hippodrome, le 6 juin ; mais les sages mesures prises par l’autorité, qui veillait sur ces brigands, ne permirent pas à l’attentat de se consommer.
Les conjurés le renouvelèrent, le 5 juillet, aux abords du théâtre de l’Opéra-Comique.
Ils furent arrêtés, pour la plupart, au moment où ils allaient se servir de leurs armes pour accomplir le plus horrible des assassinats.
Ils appartenaient au parti républicain; presque tous avaient déjà subi des condamnations politiques ; quelques-uns avaient été graciés par l’empereur, et répondaient ainsi à sa clémence !...
Les assassins avaient crié vive l’empereur ! en s’approchant de lui pour le tuer, ainsi que son auguste compagne !...
A l’audience, leur attitude fut généralement aussi cynique et violente que lâche et cruel avait été leur dessein.
iff.
Il fut révélé au procès qu’ils étaient les agents du Comité révolutionnaire européen qui siège à Londres , sous la direction des Massini , des Ledru-Rollin, etc.
Les plus grands coupables échappèrent donc à la justice, et parmi eux, outre ces deux-là, l’ex-coloncl Charras, Caussidière, l’ex-sergent Boichot, Félix Pyat, et autres dont les instructions données aux accusés révèlent la plus abominable perversité et une cruauté dont bien peu d’hommes sont capables, disons-le à l’honneur de l’humanité.
Il fut prouvé que les accusés et ceux au signal desquels ils obéissaient, voulaient, l’Empereur et l’Impératriee égorges, proclamer la République démocratique et sociale , dépouiller les riches et former pour eux des colonies pénitentiaires dans les sables de l’Afrique.
On trouva chez eux des presses clandestines, des écrits infâmes au point de vue politique, social, religieux et moral, les portraits des régicides et révolutionnaires les plus connus, des armes, des munitions de guerre, des drapeaux et des cocardes rouges , des modèles de guillotines perfectionnées , etc.
La cour d’assises de la Seine condamna, le IG novembre 1 833, plusieurs des asssassins, savoir :
Ruault, Lux, Gérard, Copinot, de Méren, Mariet et Gabrat à la peine de la déportation ;
Mouchiroud à 1 0 ans de détention ;
Matz, Mazille et Turenne, à 7 ans de détention ;
Deney, Mailliet, Jaud, Commès et Joiron, à 5 ans de détention ;
Folliet, Decroix et Alix, à 8 ans de bannissement;
Langardière, à 5 ans d’emprisonnement ;
Follot, à 3 ans d’emprisonnement.
L’empereur eut encore la bonté de gracier la plupart de ces condamnés ou de commuer leur peine.
Mais les sociétés secrètes n’en furent point désarmées.
Le 28 avril 1855, à 5 heures de l’après-midi, un Italien, nommé Antonio Pianori, ouvrier cordonnier, ancien volontaire de la bande de Garibaldi, fut arreté dans les Champs-Elysées, à Paris, au moment où il venait de tirer sur l'empereur deux coups de pistolet.
On trouva sur l’assassin un second pistolet et un revolver dont il n’avait pas eu le temps de faire usage, sans compter un couteau-poignard, un rasoir et une somme d’argent en or que les réfugiés républicains de Londres lui avaient donnée pour payer son crime.
Il avoua être républicain et avoir voulu tuer l’empereur. C’était, du reste, un ancien conspirateur et un ancien soldat de la démagogie.
Condamné précédemment pour assassinat, il s’était évadé de prison, et avait commis de nouveaux crimes. De plus, mauvais époux et mauvais père, il avait abandonné sans ressources sa femme et ses enfants.
Il n’avait eu pitié de rien, ni de l’honneur, ni de la vie humaine, tandis que cet empereur, qu’il avait lâchement voulu immoler, s’était écrié, en le voyant aux prises avec le courageux agent de police qui l’avait arrêté : « Ne le tuez pas ! »
quand tout le monde dans la foule criait : « Tuerie ! »
Mais, loin de vouloir lui faire du mal, les agents,* de l’autorité, obéissant à la voix de l’empereur et à celle de leur propre humanité, le protégèrent contre l’indignation publique, et eurent beaucoup de peine à y réussir.
Toute la moralité du procès de cet être perverti par la propagande révolutionnaire se résume dans ces paroles de M. le procureur-général Rouland, devant la cour d’assises de la Seine :
« Il faut que le pays apprenne, afin de le mieux flétrir, comment l’esprit révolutionnaire pratique la vertu et la fraternité, et raccole dans je ne sais quelle immonde bohème celte tourbe d’assassins et de coupe-jarret pour assassiner les rois et bouleverser les empires.
» On aurait pu saisir une autre juridic-
tion de la connaissance de cette affaires. Mais le moment eût été mal choisi. Quand il s’agit d’un
assassins isolé, pris les armes à la main, traduisant par un coup de couteau ou par la balle d'un pistolet les doctrines régicides de son parti, a quoi bon l’appareil solennel d’une justice exceptionnelle? 11 faut que les assassins sachent que, quand ils ne sont pas à l’instant broyés par l’indignation publique, ils sont saisis et promptement jugés par la justice du pays.
» Non, non! le régicide ne réussira pas ;
la vieille devise française et chrétienne est toujours vivante ; elle a sauvé, elle sauvera l’Empereur :
« Dieu protège la France! »
Pianori fut condamné à la peine de mort (7 mai 1855); « bandit italien, comme avait dit M. Rouland, » — « que l’esprit révolutionnaire ressuscitant le régicide, avait armé contre la vie de l’Empereur, parce que l’Empereur est, aux yeux de tous, l’expression providentielle de l’ordre social, »
Oui, il faut, que la société se lève, indignée, contre le régicide et ceux qui l’enseignent, qu’elle dise honte cl malheur à ces sicaires qui violent ainsi toutes les lois divines et humaines!
Pianori fut exécuté.
Quelques mois après, le 8 septembre i853, au moment où la voilure où se trouvaient les dames d’honneur de S. M. l’Impératrice s’arrêtait devant l’entrée du théâtre Italien, à Paris, un individu, prenant celte voilure pour celle de l’Empereur, déchargea deux coups de pistolet.
II fut arrêté immédiatement, sans avoir atteint personne.
11 se nommait Bcllemarc et était âgé de 22 ans ; repris de justice, condamné pour escroquerie, puis pour délit politique, gracié par l’Empereur !
L’assassin avoua son crime et déclara appartenir au parti républicain ; il se vanta d’avoir pris part à l’insurrection du 2 décembre 1831 et
s’ètrc battu derrière une barricade de la rue de Rambuteau.
11 avoua aussi être l’auteur d’affiches apposées alors dans certaines rues de la capitale et portant en gros caractères : « Motifs de la condamnation à mort de Louis-Napoléon. »
Cet assassin fut considère comme un véritable maniaque ; on se contenta de le placer dans une maison de fous.
On l’avait oublié, et l’on espérait que cette épidémie de régicide était passée, lorsque l’attentat épouvantable du l i janvier 1858 vint de nouveau indigner le monde.
Le 25 févi ier 1 858 , compar. rent devant la cour d’assises de la Seine, bs sii urs Picrri , de Rudio, Gômez et Orsini, Ions qratre Italiens, comme accusés, ainsi qu’un sieur Bernard, dit le Clubiste (Français), absent, de l’épouvantable attentat du l i janvier 1858.
Voici l’acte d’accusation rédigé par M c Chaixd’Est-Angc, procureur général :
Un nouvel attentat a été dirigé contre la vie de l’Empereur. Sa Majesté n’a point été atteinte; mais de nombreuses victimes ont été frappées autour d’elle. Rien n’arrête en effet la fureur des passions démagogiques. Le pistolet et le poignard ne leur suffisent plus. A ces instruments de meurtre ont succédé des machines conçues et préparées avec un art infernal. Une bande d’assassins venus de l’étranger, sortis en dernier lieu de l’Angleterre, dont l’hospitalité généreuse est mise à profit pour d’exécrables desseins, s’est chargée de lancer contre l’Empereur ces nouveaux instruments de destruction. Pour atteindre sa personne sacrée, il fallait dévouer à la mort une auguste princesse connue de nous par ses bienfaits ; il fallait aussi frapper au hasard au milieu de la foule assemblée. Les assassins n’ont
pas reculé; mais la Providence veillait pour lcsa-
lut du pays. Elle a préservé la vie si précieuse de l'Empereur; elle a protégé de même la noble compagne associée à ses périls ; enfin elle a permis que les auteurs directs de l’attentat fussent immédiatement saisis pour venir répondre devant la justice d’un crime dirigé contre la grandeur et la prospérité de la France, non moins que contre la vie du souverain qu’elle s’est donné.
Le jeudi I i février 1858, Leurs Majestés Impériales devaient assister à la représentation de l’Opéra. Les préparatifs usités en pareille circonstance annonçaient qu’elles y étaient attendues.
Le cortège arriva vers huit heures et demie.
La première voiture occupée par des officiers de la maison de l’Empereur avait déjà dépassé le péristyle du théâtre. Elle était suivie d’une escorte de lanciers de la garde impériale précédant la voiture impériale où se trouvaient Leurs Majestés et avec elles M. le général Roguet.
Parvenue à la hauteur de l’entrée principale, la voiture impériale ralentissait le pas pour s’engager dans le passage réservé à l’extrémité du péristyle. A ce moment, trois explosions successives comparables à des coups de canon éclatèrent à quelques secondes d'intervalle : la première en avant de la voiture impériale et au dernier rang
de l'escorte de lanciers ; la seconde, plus près de la voiture et un peu à gauche ; la troisième sous la voiture meme de Leurs Majestés.
Au milieu de la confusion générale, le mouvement unanime de ceux des assistants qui n’avaient pas été trop cruellement atteints, fut de constater par leurs acclamations que l’Empereur et l’Impératrice avaient été préservés. Le ciel, en effet, les avait couverts de sa protection la plus visible; car le danger auquel ils venaient d’échapper se révélait autour d’eux par d’effroyablés preuves.
Dès les premières explosions, les nombreux becs de gaz illuminant la façade du théâtre avaient été éteints par le seul effet de la commotion. Les vitres du péristyle et celles des maisons voisines avaient presque toutes volé en éclats. La vaste marquise qui partage l’entrée était perforée en plusieurs endroits , malgré son extrême solidité.
Enfin, sur los murs, sur le pavé même de la rue Le Pelletier, on remarquait des traces profondes laissées par les projectiles de toutes formes et de toutes grosseurs.
La voiture impériale était littéralement criblée; elle a été atteinte dans ses diverses parties par 70 projectiles. Des deux chevaux composant l’attc-
lagc, l’un, atleintde 25 blessures, était mort sur le coup ; l’autre grièvement blessé a dû être abattu. Plusieurs éclats avaient pénétré clans la voiture, etM. le général lloguet, assis sur la banquette de devant, avait reçu à la partie supérieure et latérale droite du cou, au-dessous de l’oreille, une contusion très-violente qui a déterminé un énorme épanchement de sang, s’étendant jusqu’à la clavicule et accompagné d’un gonflement considérable.
L’Empereur et l’Impératrice ne sont descendus de voiture qu’après la dernière explosion. Ils n’avaient pas cessé d’etre calmes et se montraient surtout préoccupés des secours à donner aux victimes. Sur le sol jonché de débris et inondé de sang, gisaient en effet de nombreux blessés dont plusieurs mortellement frappés. Les constatations judiciaires, certainement inférieures encore à la vérité, ont établi que 156 personnes avaient été atteintes, et le nombre de blessures également constatées par l'expertise médicale no s’élève pas à moins de 511. Dans celle longue liste de victimes , on remarque 2 I femmes , Il enfants, 13 lanciers, Il gardes de Paris et 31 agents ou |p'éposés-de la Préfecture de police.
11 faut ajouter, pour compléter le tableau que
présentait :'i ce moment la rue Le Pelletier, qu’indépendamment des deux chevaux de l’attelage impérial 24 chevaux de lanciers ont été frappés, parmi lesquels deux sont morts sur la place et trois autres ont succombé le lendemain.
On avait transporté à l’hôpital Lariboissière le sieur Batty, garde de Paris, et le sieur Riquier, employé à l’intendance de la maison du prince Jérôme; le premier avait reçu 9 blessures, dont une avait traversé l’os frontal au-dessus de l’œil gauche, et une autre située au côté gauche de la poitrine avait déchiré les viscères. Le second portait I l blessures, dont une au milieu du front avait aussi perforé le crâne et pénétré dans le cerveau, et quatre autres, situées à l’abdomen, avaient perforé les intestins en trois endroits. Ces deux infortunés ont expiré dans la journée du 1 3 janvier.
Dans son rapport, en date du 23 janvier, M. le docteur Tardieu, médecin commis par la justice, après avoir classé les blessures en plusieurs catégories, suivant la gravité des lésions reconnues, avait émis les conclusions suivantes : « La plupart des blessures ont pénétré dans la profondeur des organes, et, malgré leur peu d’étendue apparente, ont déterminé des déehirifres et des dé-
sordres considérables. Ges |d;iics, par suilo do la nature des projectiles inégaux , irréguliers et brillants, «pii les pénètrent par suite de leur étroitesse et de leur profondeur, sc compliquent d’épanchement de sang, de pldegmoscs, de douleurs névralgiques qui ajoutent beaucoup à leur gravité. Deux des victimes ont succombé, et neuf autres sont encore en danger de mort ; quelquesuns des blessés resteront certainement affligés d'infirmités incurables. »
Ces tristes prévisions n’ont été que trop justifiées par l’événement. A la date du 1 1 février, un rapport supplémentaire du docteur Tardieu a constaté le décès de six nouvelles victimes, savoir :
1° Le sieur Haas, négociant américain, décédé le 26 janvier, à la suite d’une blessure au sommet de la tète, ayant produit une lésion au cerveau ;
2° Le sieur Raffin, atteint d’une blessure à l’œil, lequel a succombé le 27 janvier au progrès d’une inllammation phlcgmoneuse, qui, de l’orbite, a gagné le cerveau ;
.‘1° Le sieur Dussang, mort le 5 février, par
suile d’une plaie à la tête, accompagnée d’un > fracture au crâne ;
4° Le sieur Chassard, dont le décès, arrivé le 6 février, est dû à une infection purulente, qui a été la conséquence directe des blessures qu’il avait reçues ;
5° Le sieur Dalhen, garde de Paris, également enlevé le 8 février par une infection purulente, qui s’est déclarée à la suite d’une profonde blessure au bras, dont il était atteint ;
G" Enfin le sieur Watteau, qui est mort le 8 février presque subitement, par suite du phlegmon, qui est venu compliquer ses blessures.
La mort ou les souffrances de tant de victimes étaient dues à l’explosion de projectiles creux qui avaient été lancés du dernier rang des curieux, occupant les trottoirs de l’autre côté de la rue Le Pelletier, devantla maison qui porte sur cette rue le n° 31 , en face de l’entrée principale du péristyle de l’Opéra. C’est ce qui résullcde la déposition du témoin Michel Lons, brigadier de sergents de ville, lequel se trouvait, au moment de
l'attentat, sous la marquise au bas des marches du péristyle. Ce fait a été confirme, d’ailleurs, par les déclarations des accusés Gomez et Rudio, cl, en dernier lieu, par celle d’Orsini lui-méme. En d’autres termes, les assassins, pour commettre leur crime, avaient eu soin de se mettre à l’abri derrière la foule.
Quelques instants seulement avant l'attentat, l’officier de paix Hébert procédait à l’arrestation de l’accusé Pierri dans la rue Le Pelletier, près de la rue Rossini. Expulsé de France en 1852, signalé depuis quatorze jours par une dépêche de ]M. le ministre de France à Bruxelles comme avant dû arriver à Paris le 9 janvier, avec un autre individu, dans l’intention d’assassiner l’Empereur, Pierri était activement recherché par la police. Peut-être que l’intelligence et l’énergie de l’officier de paix qui a opéré cette importante arrestation ont puissamment contribué au salut de l’Empereur. Pierri a été trouvé porteur d’une bombe fulminante, dont la description aura sa place un peu plus tard, d’un pistolet révolverà cinq coups, chargés et amorcés, de deux couteaux-poignards, d’un billet de la banque d’Angleterre de 20 livres sterling, d’une somme de 375 fr. en or et argent de France,
Une autre bombe fulminante, exactement semblable à celle saisie sur Pierri, a etc ramassée par le témoin Villaume, à l’angle des rues Le Pelletier etRossini, dans le ruisseau, près du trottoir, à côte d’une traînée de sang d’environ deux mètres de longueur. Quelques instants plus tard, le sieur Quinet, brigadier de sergents de ville, trouvait un peu plus loin, dans la rue Rossini, presque au coin de la rue Laffitte, un pistolet revolver à six coups chargés et amorcés, dont la sous-garde portait une tache de sang. Ces deux pièces à conviction, remises immédiatement à un officier de paix, et par ce dernier à un commissaire de police, ont clé par ce dernier déposées dans une armoire fermée dépendant du cabinet médical du théâtre de l’Opéra, et envoyées le soir même à la Préfecture de police.
Cependant et dès les premiers instants les recherches les plus actives avaient été ordonnées dans les maisons sises rue Le Pelletier, en face du théâtre. Là se trouve notamment le restaurant Broggi. Un jeune homme paraissant étranger s’y était réfugié. Le trouble extrême auquel il était en proie, quelques paroles mêlées de pleurs où il était question de son maître, attirèrent l’attention,
et bientôt les soupçons sur cet individu. On Par-
rêta. Aux premières questions qu’on lui adressa, il répondit qu’il sc nommait Swiney, et qu’il était domesti(jue au service d’un Anglais. Dans la soirée même, un pistolet revolver à cinq coups, chargés et amorcés, était découvert par le témoin Liot, garçon de salle, sous une étagère, dans le restaurant Broggi. Il est inutile d’ajouter dès à présent, comme un fait établi par l’information, que c’était le prétendu Swiney qui avait caché le pistolet revolver dans l’endroit indiqué.
A une heure du matin, un commissaire de police se présenta à l’hôtel de France et de Champagne, rue Montmartre, 1 32, à Paris, où Pierri avait déclaré qu’il demeurait avec un autre individu. Là, dans une chambre à deux lits, on trouva un jeune homme couché à moitié habillé, qui déclara se nommer da Silva. Il était porteur d’un passeport à ce nom, délivré à Londres, le G janvier 1 838, par le consul général de Portugal et visé dans la même ville pour la France, le 7 janvier, par le consul de France.
Le prétendu da Silva était bien le compagnon de chambre avec qui Pierri avait déclaré qu’il demeurait à l’hôtel de France et de Champagne.
Pierri lui-même s’était fait inscrire au livre de
police de cet hôtel sous le nom d’Andréas; mais,
dans un sac de nuit qui lui appartenait, on saisit un passeport en langue allemande délivré à Dusseldorf (Prusse), le 8 février 1856, à Joseph Andréas Pierrev, pour se rendre en Angleterre, et revêtu de trois visas, dont le dernier avait été donné à Birmingham, pour la Belgique, le 2 janvier \ 858, par le consul général de Belgique.
A la seule inspection du passeport, il était facile de reconnaître qu’il avait subi une altération, et que le nom de Pierri, originairement écrit, avait été converti en celui de Pierrev. On découvrit, en outre, dans une commode fermée à clef dont il fallut forcer la serrure, un petit poignard, un pistojet révolver à cinq coups chargés et amorcés, et une somme de 270 fr. en or. Enfin, il fut constaté par les déclarations des gens de l’hôtel, conformes d’ailleurs aux mentions inscrites sur le registre de police, qu’Andréas Pierrey était entré à l’hôtel de France et Champagne le 7 janvier, en compagnie d’un nommé Swiney, et que, le 12 janvier, Swiney avait été remplacé par da Silva.
Le seul rapprochement de ces noms de Pierry et de Swiney avait suffi pour montrer à la justice qu’elle était dans la voie de la vérité. Le soi-disant Swiney, questionné après son arrestation
sur le lieu île sa demeure, avait indiqué l'hùlel de Saxe-Cobourg, rue Saint-Honorç, 223. Un commissaire de police fut charge de s’y transporter dans la nuit même à deux heures et demie du matin. 11 y trouva, cachée dans le ht de Swiney, une fille Ménager qui fut arrêtée, mais relaxée plus tard par suite d’une ordonnance de non-lieu. Les recherches faites dans la chambre ont amené la saisie d’un passeport au nom de Svsiney (Petter-Brian), délivré à Londres le 24 avril 1 857 par le consul général de France. Le prisonnier, présent à la perquisition, fut fouillé et trouvé porteur d’une somme de 367 fr. On constata qu’il était entré à l’hôtel de Saxe-Cobourg le 1 2 janvier, c’est-à-dire le jour même où da Silva avait pris sa place à l’hôtel de France et Champagne, et qu’il avait été amené par le concierge de la maison rue Monthabor, 10, comme étant le domestique d’un locataire de cette maisoil. Invité à faire connaître le nom de son maître, le prétendu Swiney répondit que son maître se nommait Allsop, et qu’il le servait depuis un mois.
Sans aucun retard , le commissaire de police qui avait procédé à l’hôtel de Saxe-Cobourg, se rendit rue Monthabor, 10, nu domicile de l’in-
dividu désigné sous le nom d’Allsop; il le trouva couché et ayant à la tête une blessure sans gravité, mais qui avait dù saigner abondamment.
Le prétendu Allsop déclara qu’il était Anglais, qu’il faisait le commerce de bière. On saisit en sa possession : 1 0 un passeport au nom de Thomas Allsop, délivré à Londres le 13 août 1831 , signé Palmerston, et revêtu de nombreux visas ; les deux derniers donnés à Londres , savoir : 1° pour la Belgique, le 24 novembre 1837, par le vice-consul de Belgique; 2° pour la France, le 28 novembre 1837, par le consul général de France ; 3° une carte de visite portant le nom de Thomas Allsop; 4° une somme de 8,123 fr.
composée de 123 fr en or de France , et de 7,623 fr. en bank-notes. Dans la matinée du lendemain 13 janvier, une nouvelle perquisition a fait découvrir dans une écurie dépendant de la maison un cheval dont le soi-disant Allsop était propriétaire.
Ainsi, en quelques heures seulement, on avait pu opérer l’arrestation de quatre individus que l’information ultérieure a bientôt convaincus d’être les auteurs directs de l’attentat qui venait d’épouvanter Paris. La justice n’a pas non plus tardé longtemps à dépouiller ces quatre accusés
des faux noms sous lesquels ils avaient voulu se cacher, et à obtenir d’eux-mêmes l’aveu de leur véritable individualité.
Dès le premier moment , on avait reconnu Picrri, Joseph-André, âgé de 50 ans, né à Lucques, en Toscane.
Le faux Allsop a dû avouer à son tour qu’il était Félix Orsini, âgé de 39 ans, né à Meldola ( Etats-Romains).
Le prétendu Swiney n’était autre que Gomez (Antoine) âgé de 29 ans, né à Naples.
Enfin, da Silva a été obligé de reprendre son nom de Charles de Rudio, âgé de 23 ans, né à Bellune (Etats- Vénitiens).
L’arrestation des personnes avait été accompagnée, comme on l’a vu, de la saisie des instruments du crime, et particulièrement de deux bombes fulminantes, semblables (suivant toute apparence) à celles dont il venait d’être fait un si terrible usage.
Des experts commis par la justice ont été chargés de procéder à l’examen de la bombe saisie entre les mains de Picrri, ainsi que des quatre pistolets révolvers dont il a été parlé précédemment. Trois de ces pistolets sont de fabrique anglaise. Un seul ( celui trouvé au restaurant
Broggi ) sort de la fabrique de Liège ; enfin tous quatre étaient chargés de balles coniques et garnis de capsules fabriquées en Angleterre. Les experts Devismes et Caron , d’une part, et de l’autre M. le chef d’escadron d’artillerie Pidet, ont constaté par des vérifications attentives et par des expériences réitérées la puissance meurtrière de la bombe qui leur a été soumise :
Cette bombe consiste en un cylindre creux en fonte commune et très-cassante , composée de deux parties réunies par un pas de vis pratiqué dans l’épaisseur des parois. La hauteur totale est de deux centimètres cinq millimètres ; son diamètre en largeur est de sept centimètres trois millimétrés. La partie inférieure est armée de vingt-cinq cheminées garnies de capsules, traversant toute l’épaisseur des parois et disposées de manière à taire converger le feu des capsules sous la charge placée dans l’intérieur. Les parois ont une épaisseur inégale, plus grande à la partie inférieure, où elle s’élève jusqu’à trois centimètres j beaucoup moindre dans la partie supérieure, ou elle s’abaisse à cinq millimètres, de telle sorte que le projectile se retourne de lui-même dans sa chute et retombe nécessairement du côté le plus lourd sur les capsules destinées à provoquer
l'explosion. A la partie supérieure, il existe un trou pratiqué pour introduire la charge, et hermétiquement fermé par une vis de deux centimètres d 'épaisseur. La capacité intérieure est de cent vingt centimètres cubes. On en a extrait une substance d’un blanc légèrement jaunâtre, fine, cristalline, lourde, et qui a été reconnue pour être du fulminate de mercure pur et sans mélange. La quantité extraite formant la charge était de cent trente centigrammes, occupant quatre- vingtquatre centimètres cubes, c’est-à-dire plus des deux tiers de la capacité intérieure.
Le poids de la bombe non chargée est de 1 kilogramme 3S1 grammes; par conséquent, avec la charge, le poids s’élevait à plus d’un kilo et demi. Après avoir retiré la charge et replacé les capsules sur les cheminées, les experts ont, à plusieurs reprises, laissé tomber le projectile sur un sol carrelé de la hauteur de oO centimètres. A chaque fois, il y a eu explosion d’une ou plusieurs des capsules; ils l’ont lancée ensuite à hauteur de ceinture, à cinq ou six mètres en avant, et toujours la chute a déterminé l’inflammation.
A ces détails qui se rapportent spécialement à la bombe saisie sur Pierri, il convient d’ajouter (ce qui sera établi plus tard par les aveux mêmes
de G ornez el de Rudio), savoir : que deux des trois bombes lancées contre l’Empereur étaient plus grosses que les autres ; enfin plusieurs fragments, qui ont causé tant de ravages, ont pu être représentés aux experts; un de ces fragments extrait du corps d’un cheval pesait un hectogramme, heur seul aspect, ont dit les experts, suffit pour c mvaincrc de l’effet meurtrier qu’ils peuvent produire.
L’atroeifé du crime avait révélé d’avance dans ses auteurs l’exaltation sauvage des démagogues en révolte contre toutes les lois ; l’instruction n’a fait que confirmer, sous ce rapport, ce qui était dans les sentiments de tous.
Orsini est depuis longtemps mêlé aux entreprises du parti anarchique. Après avoir été signalé comme un émissaire de Mazzini. Il a rompu ou fait semblant de rompre avec lui. Condamné en février 1845 aux galères à vie par le tribunal suprême de Rome pour conspiration et complot contre le gouvernement pontifical, il fut amnistié le 13 juillet 1846.
Au mois de mai 1847, il a été expulsé de Toscane pour violences et menées anarchiques. En 1849, on le retrouve député à l’assemblée constituante romaine, Nommé commissaire ex-
fraordinaire à Ancône, puis à Ascoli, il se livre à des excès qui, plus tard, au mois d’avril 1853, ont motivé sa condamnation par contumace prononcée par le tribunal suprême de Rome pour vols qualifiés avec violences et pour concussion et usurpation d’autorité. La restauration du gouvernement pontifical l’ayant obligé de prendre la fuite, c’est à Londres d’abord qu’il a cherché un refuge. 11 a parcouru ensuite le Piémont, la Suisse, la Lombardie, nouaqt partout des intrigues révolutionnaires , voyageant avec de faux passeports, se cachant sous le nom de Rito Celsi.
En 1855, il est arrêté à Vienne sous le nom d’Herway. On le soupçonnait d’avoir voulu attenter à la vie de l’empereur d’Autriche. Emprisonné à Mantoue, traduit devant la cour spéciale pour crime de haute trahison, il parvient à s’évader dans la nuit du 29 au 30 mars 1 856. Trois mois plus tard, il reparaît à Marseille et s’embarque pour Gênes le 30 juin 1836. Enfin, il retourne à Londres où il parait avoir ordinairement résidé depuis cette époque.
Pierri a été condamné une première fois à un an de prison et à 1 00 livres d’amende pour vol le 7 mai 1830 par la cour constitutionnelle du duché de Lueques. Poursuivi de nouveau pour
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vol en 1835, il passe en France et s’y présente comme un réfugié politique. Marié à Lyon, en 1834, il a habité successivement Lyon, Avignon et Paris, où il a exercé l’industrie de fabricant de casquettes. Sa femme a été entendue dans l’instruction ; elle dépose qu’après avoir passé quelques mois avec lui, elle a été obligée de le quitter pour se soustraire à ses mauvais traitements.
En 1818, Pierri a servi en Afrique dans la légion étrangère. Plus tard, il a pris du service en Toscane et a même usurpé le grade de major dans les versagheri; mais ayant abusé de ce grade pour commettre des exactions et des violences à la faveur des troubles politiques, il a été destitué en 1 849, sur un rapport du conseil des ministres de Toscane. Revenu en France, après cette destitution, il en a été expulsé en 1852, et c’est alors qu’il a cherché définitivement un refuge en Angleterre. De Birmingham , où il s’était fait professeur de langues, il est allé à Dusseldorf au mois d’aoùt 1855, mais son absence n’a duré (pie quelques mois, et il a disparu de Birmingham en février 1856.
L’information constate l’existence de rapports assez fréquents entre Pierri et Orsini, partieuliè-
renient dans l’année 1857. Une ancienne domestique de Pierri, la tille Hartmann, déclare que, dans les premiers mois de cette année, elle a vu trois fois Orsini venir de Londres à Birmingham pour voir son maître , et qu’une fois , entre autres, il a dîné chez ce dernier.
C’est aussi en Angleterre que Pierri et Orsini ont lié ou renouvelé connaissance avec Gômez et de Riulio. Gômez, après avoir servi en Algérie dans la légion étrangère, depuis le mois de mai 1853 jusqu’au mois de juin 1855, s’est fait condamner à Marseille, le 7 décembre 1 855 , à six mois de prison, 25 francs d’amende, pour abus de confiance.
L’époque de son départ pour l’Angleterre n’a pas été exactement précisée, mais il est certain qu’il y était depuis longtemps lorsque ont eu lieu les premiers préparatifs de l’attentat.
Charles de Rudio paraît appartenir à une famille noble, mais abaissée par le désordre plus encore que par la pauvreté. Son père et sa sœur ont été poursuivis pour complot politique ; son père a subi une condamnation pour faux témoignage ; sa mère, depuis plusieurs années, a mené une vie errante. Après avoir été compromis dans les troubles politiques de l’Italie, il a disparu aux yeux
de la police, intéressée à le surveiller. 11 était en Angleterre le 1" avril 1836, car, à cette date, il écrivait de Londres à sa famille une lettre qui est jointe à la procédure ; mais depuis, le bruit de sa mort s’était répandu, et lui-même, dit-on, avait fait en sorte d’accréditer ce bruit, si bien que scs propres parents y avaient ajouté foi.
De Rudio, non plus que Gomez, ne saurait nier ses relations antérieures avec Pierri et Orsini. Il reconnaît avoir rencontré ce dernier au café Suisse, Tiych, Boxv Street, à Londres, c’est-à-dire dans un lieu signalé comme servant de rendezvous aux réfugiés les plus dangereux.
Un cinquième individu, l’accusé Bernard , est un des habitués les plus assidus du café Suisse, de Londres. Simon-François Bernard est né à Carcassonne: d’abord chirurgien de marine, puis rédacteur de Y Indépendance des Pyrénces-Orienlales , à Perpignan, il se trouvait à Barcelonno, lorsque éclata la révolution de février 1848. Dès le mois de mars de cette année, on le vit accourir à Paris, et bientôt ses discours exaltés dans les clubs lui faisaient donner le nom de Chbis'.e , sous lequel il est encore connu. Il a été condamné, pour délit politique, par la Cour d’a?si;cs de la Seine, le 9 janvier 1840, à un moi ; de prison
et 1 00 francs d’amende ; le ti du même mois, à un an de prison et 500 francs d’amende.
C’est pour se soustraire à l’exécution de ces
condamnations qu’il a quitté la France. 11 s’est
rendu d’abord en Belgique, puis en Angleterre; on a eonstiité sa présence à Dresde au mois d’août 1853; enfin, il paraît s’être fixé à Londres depuis plusieurs années. Les dernières déclarations faites dans l’instruction par les accusés présents, sous le poids des preuves accumulées contre eux permettent de marquer l’origine et de suivre les développements du complot qui les a conduits à l’attentat du I i janvier. Orsini luimême explique que c’est au commencement de l’année 1857 qu’il a été question entre Pierri et lui du projet d’assassiner l’Empereur. Ce projet a été communiquéà Bernard et à l’Anglais Allsop. Quelques ouvertures auraient même été faites à un Italien nommé Carlotti. Au mois de février 1857; Gomez, passant à Birmingham, est allé voir Pierri, et en a reçu une lettre de recommandation pour Orsini, qui était alors à Londres. En admettant, comme l’affirme Cornez, qu’il eût vu Orsini pour la première fois en cette circonstance, * on ne saurait douter que cette recommandation
donnée par Pierri ne se rattachât aux projets déjà conçus d’altenlat.
Dans le courant d’octobre 1857, Gômez avant
rencontré Orsini et Bernard dans une rue de
Londres, le premier l’invita à venir le trouver le
lendemain chez lui, Grafton Street, n° 2. Dans
cette visite, a dit Gômez, Orsini lui lit remarquer
« que le Prophète (c’est ainsi qu’il appelait Maz-
» zini) perdait toutes scs forces, et que scs entre-
» prises n’aboutissaient qu’à faire fusiller des
» hommes inutilement ; puis il lui proposa de
» l’associer au plan que lui-même avait formé %
» pour opérer un soulèvement en Italie. »
Dès cette époque, on commençait à s’occuper de la fabrication des bombes destinées à tuer l’Empereur. Orsini en avait fait exécuter le modèle en bois par un tourneur. Mais sa qualité d’étranger pouvait l’empêcher de trouver en Angleterre un fabricant qui consentît à lui donner son concours; en conséquence, ce fut l’Anglais Allsop qui se chargea de ce soin. Allsop s’adressa au sieur Taylor, ingénieur-mécanicien à Birmingham. Sous la dictée d’Orsini, Bernard écrivit une note contenant des instructions pour le sieur Taylor. Cette note, qui porte la date du 1 6 octobre 1857, est jointe à la procédure, et les détails
qu’elle renferme concordent exactement avec la description déjà donnée des bombes qui ont servi à l’attentat.
Quatre let tres écrite s par Allsop ont étéadressées au sieur Taylor pour presser la fabrication de ce qu’ils appelaient des modèles. Elles sont datées de l’hôtel Ginger où demeurait Allsop à Londres, les 17, 19, 21, 23 novembre 1837. Enfin par une dernière lettre à la date du 28 novembre, jointe au dossier comme les précédentes, Allsop a fait parvenir au sieur Taylor un mandat de la poste de 2 livres G schclings et 6 pence, pour le prix du travail exécuté. Cependant Gomez ayant paru donner quelque sujet de défiance aux chefs du complot, Orsini l’avait envoyé à Birmingham où Picrri devait le surveiller. C’est de là qu’à la date du 3 novembre 1837 il a écrit à Orsini une lettre où il proteste de son dévouement et dont les termes, quoique enveloppés de certains déguisements, montrent assez qu’il avait pleine connaissance de ce qu’il s’agissait de faire.
« Maintenant, disait-il, je viens demander à votre seigneurie si elle me croit suffisamment digne de sa confiance pour remplir la mission dont elle m’aura chargé. Le seigneur Orsini sait bien que je ne suis pas porté à faire les choses
par intérêt. Ce n'est pas l’argent qui me fait parler, mais bien le sentiment de l’amour que j'ai toujours porte et que je porte à la patrie commune. »
L’accusé Rudio ne s’est pas moins spontanément offert pour concourir aux desseins de ses coaccusés, et il explique lui-même que, dans le mois de novembre 1857, le nommé Carlotti lui avait demandé son adresse de la part d’Orsini, parce que ce dernier pourrait avoir besoin de lui. Plusieurs semaines s’étaient écoulées sans que cette communication eût reçu d’autres suites. De Rudio adressa à Orsini, qu’il croyait alors à Birmingham, une lettre qui fut ouverte parPicrri, lequel se chargea aussi d’y répondre. La réponse de Pierri, parvenue à de Rudio le. jour de Noël, l'engageait à prendre patience et lui annonçait la visite d’un monsieur qui passerait chez lui.
De Rudio écrit alors le 29 décembre une nouvelle lettre dans laquelle, pour inspirer sans doute plus de confiance, il invitait Pierri à se tenir en garde contre Carlotti et contre un autre Italien, nommé Piazzi. Ils y parlent aussi de sollicitations dont il était l’objet de la part d’une entreprise rivale , et le sens de scs paroles a été plus tard indiqué f>ar lui dans l’instruction.
J’entendais par là, a-t-il dit, Mazzini et scs amis; j’avais vu, en effet, Massarcnti et d’autres mazzinicns bien connus venir tourner autour de moi.
Au moment où cette correspondance était échangée entre Pierri et Rudio, Orsini, sous le faux nom d’Allsop, avait déjà quitté l’Angleterre pour se rendre à Paris. Il avait fait viser à Londres le passeport de Thomas Allsop, le 2i novembre 1857, pour la Belgique, et le 28 du même mois pour la France. Le 29 il venait s’installer à Bruxelles à l’hôtel de l’Europe, place Royale, 1 .
Quelques jours plus tard, Bernard arrivait aussi à Bruxelles avec un passeport pour la Belgique, délivré le 7 décembre par le consul général de France à Londres; c’était lui qui s’était réservé le soin de faire parvenir à Bruxelles la bombe fabriquée par le sieur Taylor. Pour cela il avait eu recours au sieur Joseph Gcorgi, dont le frère tient le café Suisse, à Londres, et qui devait se rendre à Bruxelles pour y être employé dans un café portant aussi le nom de café Suisse, ’placc de la Monnaie, n° G.
Le sieur Joseph Gcorgi est entré en Belgique par Ostcnde, le G décembre 1857. A son départ
do Londres, Bernard lui remit dix demi-bombes en fonte, e’est-à-dirc cinq bombes divisées en dix morceaux, en lui disant que c’était des appareils d’invention nouvelle pour le gaz, et qu'un Anglais, habitant la ville de Liège, viendrait les prendre chez lui, au café Suisse à Bruxelles. Le sieur Georgi a, en effet, présenté ces objets à la douane comme étant des appareils pour le gaz. Il a payé les droits qui lui ont été réclamés. Enfin, arrivé à Bruxelles, il attendit vainement l’Anglais qui lui avait été annoncé, lorsque Bernard luimême se présenta pour reprendre les demibombes.
A l’hôtel de l’Europe, où il était descendu sous le faux nom d’Allsop, Orsini avait annoncé qu'il se proposait de se rendre à Paris, mais qu’il attendait pour partir l’arrivée d’un ami. Cet ami n’était autre que Bernard ; en effet, dès que Bernard fut à Bruxelles, on vit le faux Allsop préparer son départ.
Il avait acheté un cheval dont un officier des guides désirait se défaire. Ce fut à celui qui devait conduire ce cheval à Paris qu’il confia le soin d’y porter aussi les bombes déposées chez le sieur Joseph Georgi. Sur la demande de Bernard et d’Orsini, le sieur Georgi indiqua le nommé
Zeyners, garçon de service au café Suisse.
Le 1 1 décembre, le cheval ayant été placé dans un box au chemin de fer, Zeyners au moment du départ fut chargé par le sieur Gcorgi d’emporter dans un sac les six demi-bombes en question pour les remettre à l’arrivée au propriétaire du cheval. C’est ainsi que les bombes dont il devait être fait bientôt un si criminel usage ont pu entrer en France. Zeyners, suivant ce qui avait été dit à lui-même, lésa déclarées à la douane comme étant des appareils nouveaux pour le gaz, et elles ont élé jugées de si minime valeur qu’aucun droit n’a été perçu à l’entrée.
Orsini avait pris pour se rendre à Paris le même train que le sieur Zeyners. En arrivant au débarcadère le 12 décembre au matin, il remit une carte à celui-ci, en le chargeant de conduire le cheval dans un hôtel que Zeyners, probablement par erreur, a dit être rue de Rivoli, mais qui n’est, suivant toute apparence, que l’hôtel de Lille et d’Albion, rue Saint-Honoré, 21 1 , où Orsini est
effectivement entré le 12 décembre. Zevners a
déclaré dans l’instruction qu’il avait remis les dix demi-bombes entre les mains d’un garçon de l’hôtel, et de son côté Orsini raconte, dans son dernier interrogatoire, que peu d’instants après son
entrée à l’hôtel, étant descendu dans l’antichambre , il y avait vu tous les morceaux de bombes étalés sur un divan à côté de la brosse et de l’étrille de son cheval, et qu’il s’était hâté de les reprendre pour les emporter dans sa chambre.
Le témoin Zeyncrs n'a pas même passé à Paris la nuit du 1 i au 1 3 décembre ; il est reparti pour Bruxelles le soir de son arrivée, après avoir consacré toute la journée à des visites qui n’ont paru offrir aucun caractère suspect. De retour à Bruxelles, il déclare y avoir revu Bernard quelques jours après, et comme il lui disait qu’il avait conduit à Paris le cheval de l’Anglais, Bernard a répondu qu’il savait cela.
Orsini n’a séjourné que trois jours à l’hôtel de Lille et d’Albion, où il était descendu en arrivant à Paris. Le I o décembre, il est installé dans un appartement meublé, rue Monthabor, 10, au rez-de-chaussée. Son cheval, qui d’abord avait été placé dans un manège du voisinage, n’a point tardé non plus à être amené dans une écurie dépendant de la maison. Les époux Morand, concierges de cette maison, déposent qu'il faisait de fréquentes promenades à cheval, et que dans les premiers jours il ne recevait que de rares visita.
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leurs, parmi lesquels toutefois le témoin Morand a pu nommer les sieurs Hodgeet Outrequin, dont il sera parlé plus tard. Bientôt est apparu Pierri se disant Allemand, de même que Orsini se faisait passer pour Anglais, puis Gomez, amené par Pierri pour être domestique d’Orsini, puis enfin de Rudio qui avait pris le personnage d’un commis-voyageur faisant le commerce de bière. L’information a constaté de la manière la plus certaine l’époque où ces trois derniers accusés ont quitté l’Angleterre pour venir rejoindre Orsini à Paris, leur itinéraire et les circonstances de leur voyage. '
Le 6 janvier 1 838 , Pierri et Gomez sont partis ensemble de Birmingham; ils se sont arrêtés à Londres dans la maison d’Orsini, Grafton Street, n° 2.
Gomez déclare l’avoir vu déposer sur une cheminée une bombe qui n’avait en ce moment ni cheminées ni capsules. Bernard les attendait: c’est lui qui a remis à Gomez le passeport au nom de Peter Bryand Swiney, saisi plus tard en la possession de ce dernier.
Quant à Pierri, il était muni du passeport également saisi plus tard, et sous lequel son vérila-
Me nom avait été altéré et converti en celui (le Pierrey.
Après avoir quitté Londres, dans la journée même du 6 janvier, Pierri et Gomez ont débarqué à Calais le 7 à 1 heure 43 minutes du matin, par la malle anglaise venant de Douvres. Ils sont immédiatement partis pour Lille , où le chemin de fer les a conduits dans la matinée.
Laissant Gomez à Lille pour quelques heures, Pierri a pris la roule de Bruxelles, et y est arrivé assez tôt pour y passer la plus grande partie de la journée.
La justice sans doute n’est pas parvenue à connaître complètement l’emploi fait par Pierri du temps qu’il a passé ce jour-là à Bruxelles, mais il est certain qu’il a apporté une nouvelle bombe, soit que depuis le départ d’Orsini pour la France, Bernard eût déposé à Bruxelles de nouveaux instruments de meurtre, soit que l’une des bombes précédemment venues de Londres eût été oubliée à Bruxelles par Orsini ou par Zeyners.
Le sieur Georgi était encore dépositaire, le 7 janvier, d’une boule en métal que plusieurs témoins ont vue chez lui. et dont la description donnée par eux ne permet pas le doute sur son identité avec colles qui ont servi à l’attentat.
Suivant la recommandation expresse de Bernard, le sieur Georgi devait remettre cette boule à la personne qui lui présenterait un écrit convenu d’avance.
D’un autre côté, il résulte des déclarations de Gomez, que le 6 janvier, dans la maison d’Orsini, à Londres, Bernard a dit à Pierri, en sa présence, de passer à Bruxelles pour y prendre un couvercle (juc le patron avait oublié.
Pierri s’est en effet présenté chez le sieur Georgi dans la journée du 7 janvier; il a montré l’écrit convenu, et a reçu l’objet indiqué dans cet écrit.
Plusieurs témoins ajoutent à cet égard leur déclaration à celles du sieur Georgi lui-même.
Ainsi , le sieur Meckenheim accompagna Pierri dans une visite chez Georgi.
La femme Meckenheim a été chargée par Pierri de garder et de porter l’objet en question pendant une partie de la journée, et bien que cet objet fût enveloppé dans du papier, ils ont pu donner l’un et l’autre sur sa nature, sur son poids et sa forme les explications les plus précises et les plus concluantes.
Pierri a repris à Bruxelles, le 7 janvier , le train partant pour Paris à sept heures du soir,
A son passage à Lille, Gomcz qui l’attendait, est monté avec lui, et leur premier soin en arrivant à Paris a été de se rendre à la demeure d'Orsini, rue Monthabor, 1 0.
L’accusé de Rudio n’a pas été moins exact à répondre à l’appel qui lui a été adressé. Dès le i janvier, il avait reçu chez lui, à Londres, la personne dont Pierri, dans sa lettre parvenue le jour de Noël, lui avait annoncé la visite; celle personne n’était autre que l’accusé Bernard. Il se lit connaître à de Rudio, lui remit I i- scliclings, en ajoutant qu’il se chargeait de lui procurer un passeport, et enfin l’invita à se tenir prêt pour le départ.
Le 8 janvier, Bernard faisait à de Rudio une seconde visite ; en son absence, il laissait à sa femme un billet que de Rudio devait porter à Grafton Street, n° 2, où, avait-il dit, on lui remettrait quelque chose.
De Rudio se rendità l’adresse indiquée, c’est-àdire à la demeure d’Orsini , et en rapporta une paire de lunettes d’or qui devait lui servir de signe de reconnaissance.
Le soir du même jour, Bernard est revenu une troisième fois chez de Rudio ; il lui a donné une nouvelle somme de 1 4 sebelings avec le passe-
port «le du Silva, saisi plus tard dans l'information, et un billet de place jusqu’à Paris pour le lendemain matin.
C’est, on effet, le samedi 9 janvier, que de Rudio a quitté Londres , après avoir reçu de Bernard la recommandation de se rendre, dès son arrivée à Paris, rue Monthabor, 10, cliez Allsop, et de remettre à ce dernier la paire de lunettes d’or pour se faire reconnaître.
Le dimanche 10 janvier, dans la soirée, de Rudio se présentait une première fois rue Monthabor, 10, sans y rencontrer Orsini, il revint le lendemain matin et le rencontra cette fois.
Ainsi les quatre principaux accusés étaient réunis à Paris prêts à exécuter le crime depuis longtemps médité et préparé par eux.
Dans les quatre jours qui se sont écoulés depuis ce moment jusqu’à l’attentat, des relations fréquentes se sont établies, et de nombreuses visites furent échangées entre eux.
Gomez était entré chez Orsini en la qualité plus apparente que réelle de domestique.
Ainsi qu’on l’a vu précédemment, il avait logé d’abord avec Pierri, rue Montmartre, hôtel de France et de Champagne; mais bientôt, c’es'à-dire le 12 janvier, il vint prendre une eham-
brc à l’hôtel de Saxe-Cobourg , Saint-Honoré ,
De Rudio (comme on l’a dit encore) se faisait passer pour un commis voyageur chargé de vendre de la bière ; mais dès le lendemain de sa première visite à Orsini sa situation véritable vis-à-vis de ce dernier se révélait aux veux
du concierge de la maison.
Ce témoin raconte en effet que le 1 1 janvier dans la matinée, étant entré dans l’appartement d’Orsini et déjeunant avec Pierri , Gomez les servait, de Rudio se tenait debout dans l’altitude d'un marchand qui fait des offres de service.
Au bout d’un quart d’heure , le concierge, qui était sorti, rentra inopinément, et cette fois il trouva de Rudio assis à la table près d’Orsini et de Pierri, causant librement avec eux, tandis que Gomez, accoudé à la cheminée, écoutait la conversation.
Un autre fait montrerait au besoin l’intimité qui, à ce moment déjà, existait entre les accusés.
De Rudio n’avait pas de logement à Paris, ce fut Pierii qui se chargea de lui en fournir un ; il l’amena à l’hôtel de France et de Champagne,
et lui donna dans sa propre chambre la place que Gômez allait quitter.
Dès le jour ou le lendemain du jour de l'arrivée de Picrri et de Gomcz à Paris, un pistolet revolver a été acheté par Orsini chez l'armurier Dcvismes ; c’est celui qu’on a ramasse après l'attentat sur le pavé de la rue de Rossini.
11 résulte de la déposition du témoin Plondcur, employé chez Dcvismes, qu’en faisant cette acquisition , Orsini était accompagné de Pierri ; il en résulte, en outre, que le pistolet dont il s’agit ayant eu besoin de quelque réparation , c’est Gomcz qui a été chargé de l’aller chercher le mardi 12 janvier.
11 paraissait fort pressé, a dit le témoin, et montrait une grande impatience pour obtenir «pie celle arme lui fût remise sans aucun retard.
Les trois autres pistolets révolvers figurant parmi les pièces à conviction avaient été précédemment achetés en Angleterre chez les sieurs Flollis et Sheath de Birmingham, ainsi que l’information l’a établi de la manière la plus certaine.
Picrri, accompagné d’un autre individu, en a acheté deux le 29 octobre 1857 ; ce sont ceux qui portent les numéros 5501 et 5009 et qui
JL
ont etc saisis, l ui sur Pierri, l’autre dans sa chambre à l’hôtel de France et de Champagne.
C’est encore Pierri qui, le 23 novembre suivant, a acheté le troisième pistolet portant le n° 5841, et qui a été abandonné par Gomez au restaurant Broggi.
L’information a fait connaître encore que deux des trois pistolets révolvers, ceux portant les n os 5560 et 5841 , ont été renvoyés d’Angleterre par Bernard et Orsini par l'intermediaire du sieur Outrcquin, commissionnaire en marchandises, rue Saint-Denis, 277.
Le sieur Outrcquin avait eu précédemment quelques relations avec l’accusé Bernard.
Ces relations paraissaient avoir commencé au café Suisse, à Londres.
Dans les premiers mois de 1857, un Anglais, Hodgc, qui voyageait en France, fut recommandé par Bernard au sieur Outrcquin et bien accueilli par ce dernier. Pareille recommandation a été adressée par Bernard au sieur Outrcquin dans une lettre du 8 octobre 1 857, qui est jointe à la procédure, cnfaveurd’Orsini sous lelauxnom d’Allsop.
11 existe aussi au dossier de la procédure une seconde lettre de Bernard au sieur Outrcquin,
contenant, avec des remereimenls pour le bon
accueil déjà fait au sieur Hodge, la prière de le recevoir et de l’aider encore dans un nouveau voyage qu’il allait faire à Paris.
Cette seconde lettre a été écrite, comme celle relative au prétendu Allsop, dans le courant de décembre 185*7. Bernard y proposait au sieur Outrequin, comme par occasion, de se charger, moyennant un droit de commission, de placer à Paris quelques armes de luxe de la fabrique de Birmingham.
La réponse du sieur Outrequin ayant été affirmative, il reçut dans les premiers jours de janvier, par la lettre de Bernard jointe au dossier comme les précédentes, l’avis de l’envoi de deux pistolets revolvers à titre d’échantillon.
Le sieur Outrequin était invité à vendre ces armes au prix de 1 50 fr. chacune; mais en même temps Bernard l’autorisait à les donner à son ami Allsop, si celui-ci les trouvait à sa convenance, sans lui en faire payer le prix.
Les deux boîtes renfermant les pistolets en question ont été, en effet, remises par le sieur Outrequin, savoir : la première, le 3 janvier, à Orsini, et la dernière, le 10 janvier, à Pierri.
11 ne restait plus qu’à charger les bombes qui
étaient les principaux instruments du crime à exécuter.
La poudre fulminante employée à cet usage paraît avoir été fabriquée par Orsini lui-même ou au moins avec son concours.
Ainsi, l’information a fait connaître qu’il avait eu en Angleterre des relations avec un professeur de chimie, qu’il en avait reçu des leçons et des conseils dont ce dernier, sans doute, ne soupçonnait pas le véritable but.
D’un autre côté, l’accusé de Rudio déclare qu’Orsini lui a toujours dit que c’était lui-même qui avait inventé ou fabriqué la poudre fulminante dont il s’était servi.
Gomez a la même conviction, bien qu’Orsini ne lui ait jamais fait aucune confidence à cet égard. 11 ajoute que la dernière fois qu’Orsini est venu de Londres à Birmingham il avait l’intérieur des mains, le bout des doigts brûlés, et qu’il a dit à Pierri que ces brûlures venaient de ses expériences.
Cependant Orsini n’a pu être l’auteur de cette fabrication; il prétend que la poudre fulminante a été faite à Londres par quelqu’un qu’il ne veut pas nommer; mais il reconnaît l’avoir apportée lui-même de Londres en Belgique, et de Belgique
à Paris, cl il entre dans des détails fort circonstanciés sur les précautions qu’il a dû prendre à ce sujet.
Il avait placé cette substance dangereuse dans son sac de nuit après l’avoir enveloppée dans des linges et du papier qu’il humectait de temps en temps. Le paquet ainsi mouillé pesait près de trois livres anglaises.
Pendant son séjour à la rue Monthabor,ils’iht occupé de faire sécher la poudre fulminante, d’abord en l’exposant à l’air, puis, comme elle ne séchait pas assez vite, en la mettant près du feu.
Cette dernière opération était pleine de périls, Orsini se tenait devant la cheminée, sa montre dans une main et un thermomètre dans l’autre, afin de mesurer avec exactitude les conditions de temps et de chaleur dans lesquels la poudre fulminante pouvait rester devant le feu.
Je risquais, a-t-il dit dans son interrogatoire, de me faire sauter, et avec moi toute la maison.
Les bombes ayant été remplies à peu près à moitié de leur capacité intérieure, Orsini les a fermées au moyen d’une vis adaptée aux trous pratiqués dans la partie supérieure de chaque, projectile.
Il déclare avoir été aidé dans ce travail par
Gomez, dont le poignet, plus ferme que le sien, maniait le tournevis avec plus de vigueur.
On était enfin arrivé au 14 janvier. Ce jour-là Orsini est sorti à neuf heures cinquante-cinq minutes du matin, dans une voiture de la Compagnie impériale portant le n° 5180, et conduite par le cocher Barthiez : il s’est rendu d’abord rue Saint-Denis, 277, chez le sieur Outrequin, où il demanda s’il était arrivé des nouvelles de Bernard.
La réponse ayant été négative, il a paru vivement contrarié; il s’est fait conduire de suite rue de Miroménil, puis à l’hôtel de France et de Champagne, chez Pierrietde Rudio, où il a congédié sa voiture. 11 était alors un peu moins de onze heures.
De son côté Gomez est venu visiter Pierri et de Rudio à l’hôtel de France et de Champagne; il y est arrivé pendant qu’ils déjeunaient; il était à cheval.
Les époux Morand, concierges de la rucMonthabor, 10, ont déclaré, en effet, que ce jour-là Gomez était sorti vers midi sur le cheval d’Orsini et n'était revenu que vers trois heures.
La femme Morand a vu Orsini et Gomez sortir encore l’un et l’autre entre quatre ou cinq
heures ; il a été constaté que vers la même heure Orsini est allé une seconde fois chez Pierri et de Rudio.
Entre six et sept heures du soir, Orsini est rentré chez lui avec Gomez, qui l’accompagnait ou qui l’avait attendu pendant quelques instants sous la porte cochère.
Ils y ont été rejoints bientôt par Pierri et Rudio ; puis enfin ils sont sortis ensemble tous les quatre. C’est à ce moment qu’ils se sont dirigés vers le théâtre de l’Opéra.
Sur l’heure précise de cette dernière sortie il y a contradiction entre le dire des accusés et les dépositions de plusieurs témoins ; les accusés ont persisté jusqu’à la fin à soutenir qu’il était huit heures quand ils ont quitté la rue Monthabor.
Mais le témoin Deburge, cocher au service d’un locataire de la maison où demeurait Orsini, était à ce moment sous la porte cochère ; il les a vus sortir tous les quatre.
Il a remarqué même que Gomez portait dans sa main gauche quelque chose qui était enveloppé dans un foulard ou mouchoir rouge, et le témoin affirme de la manière la plus positive qu’il était alors moins de sept heures.
La déclaration du sieur Deburge doit être
rapprochée de celle plus grave encore d’un autre témoin, le sieur Kim, cantonnier, employé au balayage public. •
Dans la soirée du 1 ijanvier, le sieur Kim avait été chargé d 'étendre du sable dans le passage réservé, pour l’entrée de l’Empereur au théâtre de l’Opéra.
Vers sept heures ou sept heures et demie, au plus, il a fait sortir presque de force, malgré leurs injures et leurs menaces, deux individus qui, à plusieurs reprises, avaient pénétré dans le passage réservé, et qui voulaient y rester sans tenir compte de ses observations.
Confronté dans l’instruction avec les quatre accusés présents, le sieur Kim n’a reconnu ni Orsini ni Gomez, mais il a déclaré reconnaître ' positivement Pierri et de Rudio.
Quoi qu’il en soit la présence des quatre accusés sur le lieu du crime n’a pu être niée par eux, alors même qu’ils croyaient pouvoir se renfermer dans un système complet de dénégation.
Pierri et Gomez, en effet, avaient été avertis : le premier, quelques moments avant l’attentat dans la rue Le Pelletier; le second, peu de temps après, dans le restaurant Broggi. De Rudio s’est borné
à une tentative de dénégation dans laquelle il n’a point persisté.
Quant à Orsini, la blessure même dont il était atteint aurait suffi pour lui rendre toute dénégation impossible.
Mais en outre, et dès les premières constatations, on avait recueilli une preuve manifeste, non-seulement de la présence d’Orsini au lieu où l’attentat venait d’être commis, mais encore de la participation qu’il avait prise à ce crime exécrable.
Orsini était au nombre des blessés qui ont reçu les premiers soins dans la pharmacie Vautrin, située rue Laffitte, entre la rue Rossini et la rue de Provence. Un témoin, le sieur de Cailly, lui a donné le bras au moment où il sortait de cette pharmacie, et l’a conduit à la station de voitures qui se trouve au coin des rues Laffitte et de Provence.
Orsini n’a pu nier et ne pouvait penser qu’il eût intérêt à nier cette circonstance. Il était, d’ailleurs, formellement reconnu par le témoin de Caillv.
C’était sur le chemin qu’il faut prendre pour aller du théâtre de l’Opéra à la pharmacie Vautrin qu’on avait trouvé le jour même de l’attentat,
d'abord une bombe loute chargée, puis un pistolet revolver; en outre, la bombe avait été ramassée près d’une traînée de sang provenant d’une blessure qui avait dù abondamment saigner, et il se trouvait que la blessure d’Orsini, malgré son peu de gravité, indiquait, par sa nature même et par le siège de la lésion, quelle avait donné beaucoup de sang.
Enfin le pistolet revolver trouvé rue Rossini fut aussitôt reconnu pour avoir été acheté chez le sieur Devismes, et presque en même temps Orsini, mis en présence du témoin Plondeur, a été obligé de convenir que c’était lui qui l’avait acheté.
Malgré ces circonstances qui l’accusaient si clairement, Orsini a persisté longtemps à nier sa culpabilité.
Il importe de se rappeler ici comment il a été contraint par l’évidence des preuves à des aveux devenus nécessaires et pourtant demeurés encore incomplets.
Gomez est le premier des accusés qui a manifesté l’intention de revenir à la vérité ; mais ses aveux ne se sont produits que successivement.
Tout en confessant d’abord avoir connu le
projet d’attentat, il prétendait qu’il ne lui avait
été révélé que le 1 4 janvier, au moment du départ de la rue Monthabor , protestant d’ailleurs qu’il avait seulement assisté au crime sans y prendre une part active.
Bientôt il a été obligé d’avouer qu’il avait vu les bombes chez Orsini, mais sans savoir encore ce que c'était ; puis il a reconnu qu’Orsini lui en avait donné une à porter ; qu’arrivé sur la place Vendôme, il lui avait dit qu’il s’agissait de tuer l’Empereur avec ces bombes, qu’il lui avait remis en même temps un pistolet révolver pour se défendre lui-même s’il était attaqué ; qu’enfm , à la rue Le Pelletier, il lui avait repris des mains la bombe dont il était porteur pour la jeter luimême devant la voiture de l’Empereur.
Ces déclarations, quoique pleines de réticences, étaient de nature à compromettre gravement Orsini.
La présence seule de cet accusé devant le magistrat instructeur, où il fut confronté avec Gômez, suffit pour contraindre celui-ci à se rétracter ; mais le lendemain , délivré de cette influence, il a reproduit ses explications et les a même complétées depuis.
De Rudio l’avait devancé dans cette voie, non sans avoir mêlé lui-même des réticences et des
mensonges à ses déclarations successive?.
Après avoir nié d’abord toute espèce de participation à l’attentat, après avoir essayé d’expliquer sa présence à Paris et ses relations avec Orsini, par le désir qu’il avait eu d’en obtenir une lettre de recommandation pour le Portugal , où il devait se rendre dès le lendemain du 1 4 janvier, de Rudio reconnut que Bernard l’avait envoyé de Londres pour faire quelque chose avec Orsini , qu’il avait accepté la proposition, croyant qu’il ne s’agissait (pie d’un mouvement à tenter en Italie ; que, détrompé de son erreur, à Paris seulement, il s’était cru trop engagé pour reculer; qu’enfin , avant le départ de la rue Monthabor, Orsini lui avait remis une bombe, avec recommandation de la jeter contre la voiture de l’Empereur, dès qu’il aurait entendu la première explosion; mais ce dernier aveu était suivi des allégations les plus inadmissibles.
A l’en croire, de Rudio n’avait accompagné ses coassociés que jusqu’au boulevard.
Arrivé à la tête de la rue de la Paix, au lieu de se diriger du côté de la rue Le Pelletier, il avait pris la direction opposée et était allé jeter sa bombe dans la Seine au pont de la Concorde. Dans son interrogatoire du 24 janvier, il a enfin
complété ses aveux; les rôles avaient été convenus avant le départ, Gomez et lui ont reçu les deux plus grosses bombes; Orsini en a gardé deux plus petites, et Pierri a pris la cinquième, de dimension semblable à celle d’Orsini.
Il a été arrêté que Gomez lancerait la première bombe, de Rudio la seconde, qu’Orsini agirait • •
ensuite et en dernier lieu Pierri.
Arrivés à la rue Le Pelletier, les conjurés , à l’approche de la voiture de l’Empereur, avaient pris leur position sur le trottoir en face de l’entrée principale du péristyle, entre les maisons et la foule des curieux.
Aussitôt après la première explosion , provenant de la bombe jetée par Gomez, Orsini a dit à de Rudio : jette la tienne! Celui-ci l’a jetée, en effet, puis s’est réfugié dans un petit cabaret d’où il a entendu le bruit de la troisième détonation, et d’où „ il a pu sortir ensuite à la faveur du public.
Le même jour, 24 janvier, Gomez s’est décidé enfin à dire la vérité tout entière, et sur le partage des bombes, sur le plan arrêté entre les assassins, sur l’exécution de ce plan, sur la part que luimême y a prise en jetant la première bombe, il a pleinement confirmé les déclarations de son coaccusé de Rudio,
C’est en présence tant de ces révélations que des preuves antérieures , recueillies par l’instruction, qu’Orsini s’est trouvé placé à son tour dans son interrogatoire du 24 janvier \ 858.
Vaincu par l’évidence , mais non encore dompté, il a pris le rôle de la forfanterie, déclarant qu’en effet il avait résolu de tuer l’Empereur, pour arriver par une révolution en France à l’indépendance de l’Italie, ajoutant qu’il avait formé ce projet tout seul, qu’il prenait tout sur lui, qu’il avait fait fabriquer les bombes à l’étranger, mais qu’il ne dirait rien de plus.
Puis , par un retour à des préoccupations personnelles, il a eu soin d’ajouter qu’il n’avait pas jeté de bombes, et que , sans doute, la troisième dont on avait entendu l’explosion avait été lancée par un Italien qui se trouvait là par ses ordres, à qui il l’avait remise un instant auparavant et qui n’était connu d’aucun de ses complices, pas même de Pierri.
Dans le même interrogatoire, Orsini avait aussi affecté les apparences de la générosité vis-à-vis de ses coaccusés, qui pouvaient, disait- il, parler contre lui, mais contre lesquels il ne voulait rien dire.
La réflexion l’a ramené à d’autres sentiments,
ainsi qu’il l’a expliqué lui-même, lors de sa dernière comparution devant le magistrat instructeur.
Il déclare donc aujourd’hui que Gomez a lancé la première bombe, que de Rudio a lancé la seconde, mais que lui-même n’en a jeté aucune, et pour échapper sur ce point à l’évidence qui devrait l’accabler, il reproduit la fable ridicule de ce complice inconnu qui aurait pris sa place au dernier moment.
L’accusé Pierri avait imaginé dans son premier interrogatoire une fable, s’il est possible, plus inadmissible encore.
Il y a persisté jusqu’à la fin de l’instruction.
Si on l’en croit, il a quitté Londres pour faire un voyage en Italie.
Il a reçu la visite d’Orsini sous le faux nom d’Allsop.
Ce dernier, qu’il ne connaissait pas, lui a parlé d’une invention dont il était l’auteur, c’est-à-dire d’une bombe fulminante, dont lui-même pourrait avoir besoin pour les projets qui le conduisaient en Italie.
Un modèle de cette bombe lui ayant été apporté par le prétendu AIlsop, dans la matinée du 1 4 janvier; rendez-vous a été pris entre eux pour
l’essayera la barrière des Martyrs, en meme temps qu’un pistolet revolver chargé et amorcé et la bombe fulminante toute prête à faire explosion.
Il s’est rendu avec ces objets dangereux chez un restaurateur où il a dîné, et les a conservés de même pour se promener sur le boulevard ; enfin le hasard l’ayant conduit aux environs de l’Opéra, il y a été rencontré , malheureusement, par l’officier de paix Hébert, qui a cru devoir procéder à son arrestation.
Aucune réfutation sérieuse n’est due à de si misérables inventions, et l’on peut dire qu’elles équivalent à un aveu contre l’accusé qui ose les présenter à la justice.
En conséquence, Joseph-AndréPierri, Charles de Rudio, Antoine Gomez, Félix Orsini et Simon- François Bernard, cc dernier absent, sont accusés :
Savoir : 1° Orsini, Pierre de Rudio, Gomez et Bernard,
D’avoir, en 1857 et 1858, concerté et arrêté entre eux une résolution d’agir ayant pour but :
1 0 Un attentat contre la vie de la personne de l’Empereur ;
2° Un atterîtat contre la vie et la personne d’un
des membres de la famille impériale , laquelle résolution d’agir a été suivie d’un acte commis en commun pour en préparer l’exécution ;
3° Orsini, de Rudio etGomez, d’avoir, le 14 janvier 1858, commis un attentat contre la vie et la personne de l’Empereur ;
Et les sieurs Pierri et Bernard de s 'être, à la même époque, rendus complices dudit attentat :
1° En donnant aux auteurs de l’attentat des instructions pour le commettre;
2° En leur procurant des armes, instruments et autres moyens ayant servi à l’action, sachant qu’ils devait y servir ;
3° En aidant et assistant, en connaissance de cause, les auteurs dudit attentat , dans les faits qui l’ont préparé ou facilité, ou dans ceux qui l’ont consommé ;
4° Lesdits Orsini, de Rudio et Gomez, d’avoir, le 1 4 janvier 1858, commis volontairement, et avec préméditation un homicide sur la personne :
1 0 Du sieur Batty ,
%° Du sieur Riquier ,
3° Du sieur Rufïin ,
4° Du sieur Buas ,
3° Du sieur Chassard ,
6° Du sieur Dhalen ,
7° Du sieur Wateau ,
8° Du sieur Dussange ,
Et lesdits Pierri et Bernard de s’être, à la même époque, rendus complices desdits homicides volontaires avec préméditation :
1 0 En donnant aux auteurs desdits crimes des instructions pour les commettre,
2° En leur procurant des armes, des instruments ou autres moyens ayant servi à l’action , sachant qu’ils devaient y servir ;
3° En aidant et assistant avec connaissance les auteurs desdits crimes dans les faits qui les ont préparés ou facilités ou dans ceux qui les ont consommés.
Crimes prévus par les art, 59. 60, 86, 89 »
295, 296, 297 et 302 du Code pénal.
On a vu, par cette pièce, la moralité de ces régicides ; elle est au niveau de celle de leurs devanciers dans la voie du crime. De misérables voleurs, des repris de justice, des brigands, des paresseux, des lâches, — les voilà !
Le 26 février 1858, la cour d’assises de la Seine rendit l’arrêt suivant :
« La cour,
» Vu la déclaration du jury, parés avoir entendu M. le procureur général en ses réquisitions, les défenseurs en leurs observations,
» Attendu que Orsini, Pierri, de Rudio et Gomer se sont rendus coupables, en 1857 et 1858, des crimes de complot et d’attentat contre la vie de l’Empereur, crimes prévus par les articles 8G, 89, 302 du code pénal, modifiés en ce qui concerne Gomez par l’article 463,
» Faisant aux accusés application desdits articles dont il a été donné lecture,
» Condamne les accusés Orsini, Pieri, ileRudio à la peine des parricides ;
» Gomez, à la peine des travaux forcés à perpétuité'. »
A chacun de ces attentats dont la Providence divine a préservé l’Empereur Napoléon III, l’ingnation publique éclata de toutes parts ; les adresses émanées de tous les points de la France et môme de l’Etranger vinrent protester contre les assassins et les factions, en môme temps que donner de nouveaux gages d’affection et de dévouement;» la dynastie napoléonienne.
Le monde civilisé s’associa à la France pour remercier le Toul-Puissantd’avoir préservé les jours de l’Empereur et de l’Impératrice.
La môme pensée éclata dans tous les cœurs honnêtes, dans toutes les âmes élevées.
Les souverains de l’Europe s’empressèrent
d’adresser des lettres de félicitations à Leurs Majestés Impériales.
De plus, après l’attentat du 14 janvier 1858, furent volés, dans plusieurs pays, contre les comploteurs d’assassinats, des lois inspirées par une saine appréciation des devoirs réciproques que la justice, la probité et la morale imposent aux gouvernements.