‹ Les regicides etude historiqueChapitre 8 sur 22 · HENRI IV · texte numérisé non relu

HENRI IV

A quelque point de vue qu’on se place, Henri IV est une grande figure historique, et l’un des rois de France les plus remarquables.

De nombreuses tentatives d’assassinat eurent lieu contre lui, malgré les soins qu’il donnait au gouvernement de ses États, la protection qu’il accordait au commerce, à l’agriculture et aux arts, et bien qu’il s’appliquât à guérir les plaies de la guërre civile.

Le premier régicide s’appelait Pierre Barrière ou Labarrc, d’abord, batelier, puis soldat.

Ayant résolu tic luer le roi, il s’en ouvrit, à Lyon, en 1593, à Séraphin Banchi, religieux dominicain.

Celui-ci ne voulut pas laisser ignorer le danger qui menaçait Henri IV, et dénonça les projets régicides dont il avait reçu la confidence.

L’évêché d’Angoulôme fut offert au religieux, en récompense de la révélation qu’il avait faite; mais comme on l’accusait d’avoir violé en cette circonstance le secret de la confession, bien que Barrière ne se fût pas confessé, il refusa celte faveur, et se retira au couvent de Saint-Jacques de Paris, où il publia divers écrits pour sc justifier de l’accusation soulevée contre lui.

Quant à Barrière, comme il prenait scs mesures pour l’exécution de son criminel dessein, il fut arrêté à Melun, et rompu vif le 26 août

Il avait 27 ans.

On accusa les jésuites , et en particulier le Père Varade, d’avoir armé son bras.

Henri IV sc chargea lui-même, comme nous le verrons tout à l'heure, de faire justice de celle calomnie.

Le second régicide est encore un fanatique :

JeanChâlel, qui, le 27 décembre 1594, s’introduisit dans la chambre du roi, et lui porta en coup de couteau à la lèvre.

Il fut arrêté sur-le-champ, et condamné par le Parlement à être écartelé.

C’était le fds d’un marchand de drap; il avait 19 ans à peine.

On accusa les jésuites d’être ses complices.

Le Parlement fit des représentations à Henri IV, fondées sur les attentats de Barrière et de Châtcl, dans lesquelles on insistait auprès de lui sur la nécessité de renvoyer les jésuites pour mettre sa vie en sûreté.

A ces craintes hypocrites, à cette injustice cruelle, l’histoire oppose la réponse pleine de finesse et de loyauté que le roi adressa aux membres du Parlement.

On lit dans les Mémoires de Villertiy :

« Après que le président eut fini, le roi, levant les yeux au ciel, et invoquant en son cœur la grâce divine, fit un merveilleux effort de son

beau jugement et de son heureuse mémoire en répondant en peu de mots, et reprit après par ordre toutes les raisons que le président avait alléguées contre les jésuites.

— « Je vous sais bon gré que vous avez de ma personne et de mon État; j’ai toutes vos conceptions en la mienne, mais vous n’avez pas la mienne aux vôtres. Vous m’avez proposé des difficultés qui vous semblent grandes et considérables, et n’avez pas su que tout ce qu’on vous a dit a été pensé et considéré par moi il y a huit ou neuf ans ; et que les meilleures résolutions pour l’avenir se tirent de la considération des choses passées, desquelles j’ai plus de connaissance qu’aucun autre ce soit. Fous faites les entendus en matière d’État, et vous n’y entendez non plus que moi à rapporter un procès.

» Je veux donc que vous sachiez, touchant Poissy, que si vous eussiez aussi bien fait qu’un ou deux jésuites qui s’y trouvèrent à propos, les choses y fussent mieux allées pour les catholiques : on reconnut dès lors , non leur ambition, mais leur mérite; et m’étonne sur quoi vous fondez l’opinion d’ambition en des personnes qui refusent les dignités et prélatures quand elles leur sont offertes, et qui font vœu de' n’y aspirer jamais ; et qui ne prétendent autre chose dans ce monde que de servir sans récompense tous ceux qui veulent tirer service d’eux. Que si ce mot de jésuite vous déplaît, pourquoi ne reprenez-

Digitiz

yous pas ceux qui se disent religieux de la Trinité ; et si vous estimez detre aussi bien de la Compagnie de Jésus qu’eux, pourquoi ne ditesvous que vos tilles sont aussi bien religieuses que les Filles-Dieu de Paris, et que vous êtes autant de l’ordre du Saint-Esprit que mes chevaliers et moi ? J’aimerais autant et mieux être appelé Jésuite que Jacobin et Augustin.

» Pour les ecclésiastiques qui se formalisent d’eux, c’est de tout temps que l’ignorance en a voulu à la science; et j’ai observé que quand j’ai parlé de les rétablir, deux sortes de personnes s’y opposaient ; particulièrement ceux de la religion prétendue réformée et les ecclésiastiques mal vivants, et c’est ce qui me les a fait estimer davantage.

» Si la Sorbonne dont vous parlez les a condamnés, ç’a été comme vous, devant que les connaître ; et si l’ancienne Sorbonne n’en a pas voulu par jalousie, la nouvelle y a fait ses études et s’en loue. S’ils n’ont été en France jusqu’à présent, Dieu me réserve cette gloire que je tiens à grâce de les y établir, et s’ils n’y étaient que par provision, ils y seraient désormais par édit cl par arrêt.

» La volonté de mes prédécesseurs les retenait,

ma volonté est de les établir. L’Université les a eontrepointés, mais ç’a été ou parce qu’ils faisaient mieux que les autres, témoin l’influence des écoliers qu’ils avaient en leurs collèges, ou pour ce qu’ils n’étaient incorporés en l’Université, dont ils ne feront maintenant refus quand je leur commanderai et quand, pour les remettre, vous serez contraints de me les demander.

» Vous dites qu’en votre Parlement les plus doctes n’ont rien appris d’eux. Si les plus vieux sont les plus doctes, il est vrai, car ils avaient étudié devant que les Jésuites fussent connus en France; mais j’ai ouï dire que les autres parlements ne parlaient pas ainsi, ni môme tout le vôtre; et si on n’y apprend mieux qu’ailleurs, d’où vient que, par leur absence, votre Université est rendue toute déserte, et qu’on va les chercher, nonobstant tous vos arrêts, à Douai et hors de mon royaume? Ils attirent à eux les beaux esprits (dites-vous), et choisissent les meilleurs, et c’est de quoi je les estime. Quand je fais des troupes de gens de guerre, je veux qu’on choisisse les meilleurs soldats. Et si les faveurs n’avaient place, comme envers vous, en recevriez-vous qui ne fussent dignes de votre compagnie et de seoir en votre parlement ? S’ils vous fournissaient des pré-

cepteurs ou des prédicateurs ignorants, vous les mépriseriez; ils ont de beaux esprits, vous les en reprenez.

» Ils entrent comme ils peuvent dans les villes : aussi bien font les autres, et suis entré moi-même dans mon royaume comme j’ai pu. Il faut avouer qu’avec leur patience et leur bonne vie, ils viennent à bout de tout, et que le grand soin qu’ils ont de ne rien changer ni altérer de leur première institution, les fera durer longtemps. Le vœu d’obéissance qu’ils font au pape ne les obligera pas davantage de suivre son vouloir que le serment de fidélité qu’ils me firent de ne rien entreprendre contre le prince naturel; mais ce vœu n’est pas pour toutes choses , ils ne font que d’obéir au pape quand il voudra les envoyer à la conversion des infidèles; et de fait c’est par eux que Dieu a converti les. Indes. Touchant l’opinion qu’ils ont du pape, je sais qu’ils le respectent fort; aussi fais-je moi.

» L’on dit que le roi d’Espagne s’en sert, je dis que je m’en veux servir, et q^e la France ne doit pas être de pire condition que l’Espagne. Puisque tout le monde les juge utiles, je les tiens nécessaires. Quant à la doctrine d’émanciper les ecclésiastiques de mon obéissance ou à' enseigner

à tuer les rois , il faut voir, (l’une part, ce qu’ils disent, et s’informer s’il est vrai qu’ils le montrent à la jeunesse. Une chose qui me fait croire qu'il n’en est rien, c’est que depuis trente ans qu’ils enseignent la jeunesse en France, plus de cinquante millc'écolicrs de toutes sortes de conditions sont sortis de leurs colleges, ont conversé et vécu avec eux, et l’on n’en trouve un de ce grand nombre qui soutienne de leur avoir ouï tenir tel langage ni autre approchant de ce qu’on leur reproche. De plus, il y a des ministres qui ont été et étudié chez eux ; qu’on s’informe d’eux, de leur vie : il est à présumer qu’ils en diront le pis qu’ils pourront, ne fùt-ce que pour s’excuser d’être sortis d’avec eux. Je sais bien qu’on l’a fait, et n’a-t-on tiré autre raison sinon que, pour leurs mœurs, il n'ij a rien à dire.

» Quanta Barrière, tant s’en faut qu’un Jésuite l’ait confessé, comme vous dites, que je fus averti par un Jésuite de son entreprise, et un autre lui dit qu’il serait damné s’il osait l’entreprendre. Quant à Cliâlel, les tourments ne purent lui arracher aucune accusaüon à l’encontre de Varade ou autre Jésuite, et si autrement était, pourquoi l’auriez-vous épargné? car celui qui fut arrêté fut arrêté sur un autre sujet, que l’on dit s’être trouvé

dans ses écrits; or, quand ainsi un Jésuite aurait fait ce coup, duquel je ne veux plus me souvenir, faudrait-il que tous les Jésuites en pâtissent et que tous les apôtres fussent cliasse's pour un Judas? Dieu m’a voulu alors humilier et sauver, et je lui en rends grâces, et m’enseigner à pardonner les offenses, et l’ai fait pour son amour volontiers.

» Tous les jours je prie Dieu pour mes ennemis, tant s’en faut que je m’en veuille souvenir, comme vous me conviez à faire peu chrétiennement, dont je ne vous sais point gré. Les Jésuites sont nés dans mon royaume et sous mon obéissance. Je ne veux pas entrer en ombrage de mes naturels sujets, et si l’on craint qu’ils- communiquent mes secrets à mes ennemis, je ne leur communiquerai que ce que je voudrai. Laissez moi conduire cette affaire; j’en ai manié d’autres bien plus difficiles, et ne pensez plus qu’à faire ce que je dis et ordonne. »

On ne pouvait faire une réponse plus fine et

plus sensée aux déblatérations des ennemis de l’illustre 'compagnie. Henri IV était intéressé dans la question ; on ne pourra pas dire que c’était le complaisant, le compère des Révérends Pères, comme on l’a dit des écrivains qui ont pris leur défense contre la méchanceté et l’envie.

On a persisté depuis à accuser les Jésuites de professer des doctrines dangereuses et criminelles, telles que celle du régicide.

Dans cette accusation, il est impossible qu’il y ait la moindre bonne foi ; cela est impossible, car il est insoutenable que l’Église catholique, le concile de Trente, tous les théologiens, tous les docteurs, tous les Pères, tous les souverains pontifes, aient exprimé leur admiration pottr une société professant la doctrine de l’assassinat.

Jamais la doctrine du régicide n’a été enseignée par les Jésuites; un seul, Mariana, avança cette proposition, renouvelée de certains autres ordres religieux, mais condamnée par l’Église, foudroyée par plusieurs conciles, à savoir que

lorsqu’un tyran n’était plus supportable, tout particulier, à défaut d’une assemblée générale de la nation, pouvait le mettre à mort lorsqu’il y était autorisé par la voix publique et par l’avis des personnes graves et savantes.

Mais loin que les Jésuites professassent la doctrine du régicide, voici ce qui arriva : Le livre du P. Mariana, dont la dédicace avait été acceptée par le roi d’Espagne, fit, dès son apparition, la plus vive impression sur les Jésuites, qui le signalèrent à leur général, lequel, bien loin de l’approuver, le censura dans les termes les plus sévères; et un des généraux de la Compagnie, le P. d’Oliva, fit, peu de temps après, au nom de la Société de Jésus , cette déclaration :

« Néron fùt-il sur le trône, il n’y a que Dieu ou une main sacrilé(je qui puisse toucher à sa couronne. »

Et maintenant, devant Dieu, est-il équitable de rendre toute une Compagnie responsable de l’écart d’un de ses membres solennellement condamné et réfuté par elle ?

La royauté s’affermit par le châtiment des ducs de Byron cl de Bouillon, dont les complots avec l’étranger, dans un but régicide, furent punis de mort pour le premier, et pour le second de la perte de Sédan, sa principale forteresse (1 602).

Mais au moment où Henri IV venait de former un plan gigantesque, pour l'abaissement de la maison d’Autriche, et allait partir pour la guerre à la tête de quarante mille hommes, il fut assassiné par un misérable obscur, du nom de Ravaillac, le lendemain du jour où Marie de Médicis, déjà reine depuis 1 0 ans, venait de se faire sacrer sous ce titre, afin d’exercer la régence avec plus d’autorité pendant l’absence du roi.

Voici comment l’Estoilc raconte le crime :

« Le vendredi 1 4 du mois de mars 1610, jour triste et fatal pour la France, le rov, sur les dix heures du matin, fut entendre la messe aux Feuillants. Au retour, il se retira dans son cabinet, où le duc de Vendôme, son fils naturel, qu’il aimoit fort, vint lui dire qu’un nommé La Brosse, qui faisoit profession d’astrologie, lui avoit dit que la constellation sous laquelle Sa Majesté était née, le menaçoit d’un grand danger ce jour-là; ainsi qu’il l’avertît de se bien garder. A quoi le rov ré- ' pondit en riant à M. de Vendôme : « Lu Brosse

est un vieil matois qui a envie d’avoir de votre argent, et vous un jeune fol de le croire. Nos jours sont comptez devant Dieu. » Et sur ce, le due de Vendôme fut avertir la reine qui pria le roy de ne pas sortir du Louvre le reste du jour. A quoi il lit la même réponse.

» Après dîné, le roy s’est mis sur son lit pour dormir; mais ne pouvant recevoir le sommeil, il s'est levé triste, inquiet et rêveur, et a promené dans sa chambre quelque temps, et s’est jeté de rcohef sur le lit. Mais ne pouvant dormir encore, il s’est levé, et a demandé à l’exempt des gardes quelle heure il était, l’exempt des gardes lui a répondu qu’il étoil quatre heures, et. a dit : « Sire, je vois Votre Majesté triste et toute pensive ; il vaudroit mieux prendre un peu l’air; cela la réjouiroit. • — -C’est bien dit. Hé bien, faites apprêter mon carossc; j’irai à l’Arsenal voir le duc de Sully, qui est indisposé, et qui se baigne aujourd’hui. »

» Le carossc étant prêt, il est sorti du Louvre, accompagné du duc de Montbazon, du duc d’Espernon, du maréchal de Lavardin, Roquelaure, La Force, Mirabeau et Liancourt, premier écuyer. En même temps il chargea le sieur de Vitry, capitaine de ses gardes, d’aller au palais faire dili-

genler les apprêts qui s'v faisoienl pour l'entrée de la reine, et lit demeurer ses gardes au Louvre. De façon que le roy ne fut suivi que d’un petit nombre de gentilshommes à cheval, et quelques valets de pied. Le carosse étoit malheureusement ouvert de chaque portière, parce qu’il luisoit beau temps, et que le roy vouloit voir en passant les préparatifs qu’on faisoitdans la ville. Son carosse, entrant de la rue Saint-Honoré dans celle de la Ferronnerie, trouva d’un côté un chariot chargé de vin, et de l’autre coté, un autre chargé de foin, lesquels faisoient embarras; il fut contraint de s’arrêter, à cause (pie la rue est fort étroite par les boutiques qui sont bâties contre la muraille du eimetière des Saint-Innocents.

» Dans cet embarras, une grande partie des valets de pied passa dans ce cimetière pour courir plus à l’aise et devancer le carosse du roy au bout de la dite rue. De deux seuls valets de pied qui avoient suivi le carosse, l’un s’avança pour détourner cet embarras, et l’autre se baissa pour renouer sa jarretière, lorsqu’un scélérat sorti des enfers, appelé François Ravaillac, natif d’Angoulêmc, (pii avoit eu le temps pendant cet embarras, de remarquer le côté où étoit le roy, monte sur la roue dudit carosse, et, d’un couteau

tranchant des deux cotés, lui porte un coup entre la seconde et la troisième cote, un peu audessus du cœur, qui a fait que le roy s’est écrié : « Je suis blessé ! » Mais ce scélérat, sans s’effrayer, a redoublé et l’a frappé d’un second coup dans le cœur, dont le roy est mort, sans avoir pu jeter qu’un grand soupir. Ce second a été suivi d’un troisième, tant le parricide était animé contre son roy, mais qui n’a porté que dans la manche du duc de Montbazon.

» Chose surprenante! nul des seigneurs qui étoient dans le carosse n’a vu frapper le roy ; et si ce monstre d’enfer eût jeté son couteau, on n’eût scu à qui s’en prendre. Mais il s’est tenu là comme pour se faire voir, et comme pour se glorifier du plus grand des assassinats. »

Ravaillac fut exécuté en place de Grève, après avoir eu la main droite brûlée et avoir été tenaillé.

On ne put- lui arracher l’aveu qu’il eût des co npliccs, mais on lui en prêta de plusieurs sortes, parmi lesquels les Jésuites, cela va sans dire.

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