LA COOPÉRATION ROUMAINE
La Roumanie est un pays où la terre arable représente 41,6% de la superficie totale du territoire, où 80,7% de la population appartient à la classe rurale; — c’est ainsi que ce pays, tant par la nature de la terre, que par l’occupation de ses habitants, présente un caractère nettement agricole.
C’est le pays où la question agraire forme l’axe principal de la vie économique et sociale; et, ayant un caractère agricole très accentué aussi, — le mouvement coopératif.
La coopération roumaine est de date récente, mais le sens d'association et de ses manifestations sous différentes formes est très ancien chez les paysans roumains. Il remonte aux temps lointains, même antérieurement à la formation des Principautés Roumaines.
Il est vrai que ces associations anciennes comprennent fort peu l’idée de la coopération proprement dite, mais elles ont beaucoup contribué à la formation de l’esprit coopératif de la population d'aujourd'hui.
Le peuple roumain, à travers les âges, vivait ordinairement à l'écart, chaque famille ayant sa maison séparée. Malgré cet isolement, et peut-être sous l'influence slave toute proche, la communauté de la terre n’était pas inconnue des Roumains; — ces « tovarasii », qui ont été appelées par les Russes « mir », par les Polonais « kmet », par les Serbes « zadruga », ont prédominé pendant longtemps dans la vie de ces peuples; — mais la propriété individuelle se consolidant, ces communautés disparurent de plus en plus, même chez les Roumains, et seulement les pâturages, les bois, les étangs, furent désormais et jusqu’à nos jours, seuls possédés en commun. (95) (96)
Il est une forme d’association — datant pourtant déjà de l'époque de la propriété individuelle — dont on parle peu aujourd’hui, peut-être parce qu’elle a complètement disparu : c’est
(95) « Obstii de ràzesi » de la Moldavie et « Obstii de mosnéni » de la Muntenie, (96) Prof. J. N. Angelesco: Histoire économique des Roumains. (Genève, 1919, tome I, pages 66 et suiv.)
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ce qu'on appelait « infrâtire ». Elle existait entre les frères de même famille, qui — pour éviter l’émiettement de la propriété paysanne — cultivaient ensemble les terres dont ils avaient hérité, et se partageaient seulement les fruits de la culture. (27)
Ce fut toujours l’usage des paysans d’envoyer leur bétail, surtout les moutons, paître dans les montagnes, en commun, en « târle ». Mais ils vendaient chacun pour son compte la laine et le lait. (28)
On connaît aussi, parmi les anciennes institutions paysannes de forme collective, un genre d’association qui, bien qu’il ait changé son ancien caractère, est aujourd’hui devenu la forme nationale type de la Coopération roumaine; — ce sont les « obsti », dites aujourd’hui associations coopératives, ayant un double objet : l’affermage de terre et l’achat de propriété en commun. Ce sont les associations spéciales du sol roumain, qui diffèrent des « affitenze collettive » (9) et plus encore des « braccianti » ou des « artel ». (100) Ce sont des collectivités de paysans roumains, ayant des formes spéciales nées de circonstances difficiles à travers les âges pénibles de ce peuple.
Aïnsi, il y eut de nombreuses formes d’associations paysannes roumaines, — depuis l’époque des communautés jusqu’à nos jours. Il n’est donc pas étonnant que l’on ait conservé en Roumanie, jusqu’à présent, certaines traces de ces régimes de transition entre la propriété collective et la propriété individuelle, et qu’on les retrouve dans les mœurs des paysans roumains, — même aujourd’hui encore.
(97) Xenopol: Histoire des Roumains (Paris, 1896, tome I, livre Il, pages 433 et suiv.).
(98) J. Tutuianu : Contributiuni la organisarea cooperativelor agricole din România (Buzau, 1930).
(99) J. Hitier: Une nouvelle application de la coopération de production en agriculture. (Revue d'Economie politique, 1907, n° 3, p. 208.)
N. G. Erémie: Les associations paysannes de production en Roumanie. (Thèse, Paris, 1912, p. 36.)
Ch. Gide: La coopération dans les pays latins, (Paris, 1926-27, p. 105-8 et 244-5.)
(100) Ch. Gide: La Coopération en Roumanie (Paris, 1930, p. 95),
J. G. Duca : Les associations coopératives en Roumanie. (Thèse, Paris, 19092, p. 126.)
Gr. Mladenatz: Internationales Handwôrterbuch des Genossenschaftwesens. (Berlin, 1927, page 760.)
N. Ghiulea: Asociatiile taranesti in Romäânia (Cluj, 1926).
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La coopération, en sa forme moderne, n’apparut en Roumanie qu'avec la situation créée par la première réforme agraire.
Au milieu du siècle dernier, il y eut, dans les Etats roumains, une question agraire brûlante, qui remonte encore aux XIII: et XIV: siècles, au temps de la formation des Principautés Danubiennes. (101)
Lorsque les Princes entraient dans ces pays, en dehors des immenses quantités de terres mises à leur disposition, il leur arrivait souvent d’exproprier des paysans libres ou des boyards (102); — les premiers lorsqu'ils ne pouvaient acquitter les contributions que le Prince avait jugé bon de leur imposer ; — les seconds à titre de confiscation pour cause de félonie. C’est ainsi que bien des villages libres ont été d’abord transformés en possessions princières, pour passer ensuite, par dotation, entre les mains des boyards ou des monastères. (103)
Ainsi se forma le servage du paysan : l’homme est attaché à la glèbe; ni lui, ni ses successeurs ne pouvaient plus jamais la quitter. Le serf (sätean) doit à son maître (stäpän) une part du produit de sa terre (dijma) et des services personnels (claca) ; le seigneur est tenu de fournir à chacun de ses serfs une parcelle de terre, dont il ne pourra plus lui enlever la jouissance. (104)
Dans cette situation, parce que personne ne réglementait ces rapports, les seigneurs devenaient de jour en jour prédominants, — et, conséquence fatale, l’état du paysan devenait de plus en plus précaire. (105)
L’énormité des redevances et des abus, la tyrannie des boyards du pays firent des paysans les hommes les plus malheureux de l’Europe.
(101) Xenopol: Histoire des Roumains (Paris, 1896, tome I, livre II, chap. I, p. 200).
J. N. Angelesco: Histoire Economique des Roumains (Genève, 1919, tome I, pages 171 et suiv.),
(102) Dans les vieux textes — surtout dans les textes slaves — les nobles, les grands propriétaires de terres sont appelés « boyards » et « boyarins », — ce qui veut dire homme distingué, bon combattant et en même temps homme riche, parce que pour les services qu'ils avaient rendus aux chefs d'Etat, ils ont été récompensés par d’immenses propriétés de terre,
(103) V. Kogäluiceano: Histoire de la Valachie. (Berlin, 1836, p. 206.)
(104) Radu Rosetti: Pàamäntul, sàätenii si stäpânii (Bucarest, 1907, page 119).
(105) N. Balcesco : Question économique des principautés danubiennes (Paris, 1850).
Cette situation entre le propriétaire et le paysan engendra : du point de vue économique, la dépendance du cultivateur par rapport au propriétaire:
du point de vue social, la scission profonde de la population en deux classes : une aristocratie foncière et une classe de serfs;
du point de vue politique, enfin, le monopole du gouvernement par l'aristocratie foncière, qui s’entoura de privilèges et écarta de la direction des choses publiques tout le reste de la population. (106)
C'était la constitution du féodalisme et ce fut la structure sociale des Principautés Roumaines avant d’être entrées sous l'influence du capitalisme occidental.
Après la libération des paysans dans les Etats voisins, surtout sous l'influence de la révolution de 1848, une tentative semblable, s’efforçait dans les Principautés Roumaines, agitées même par le sociologue roumain IoN IoNESco- dela Brap. Mais la fin de cet état de chose ne vint qu’après l’union, en 1859, des deux Principautés Roumaines, quand, conformément à l’obligation imposée par l’article 46 de la convention de Paris (107), le prince Alexandre Cuza se proposa de résoudre ce grave problème du pays. Mais l’assemblée législative, composée surtout des boyards, s’y opposait, et le Prince fut contraint de recourir au coup d'Etat, pour promulguer la loi agraire du 14 août 1864, — la loi organique et fondamentale de la vie du jeune Etat, qui se propose la transformation complète de la vie économique roumaine. (108)
On attendait beaucoup de cette loi, qui contenait les principes suivants:
1° Les paysans reçoivent la propriété absolue des terres qui leur ont été dévolues. Les boyards conservent en toute propriété le restant de leurs domaines;
2° Liberté du travail et liberté de la personne des paysans;
(106) Karl Marx: Le Capital (livre III, IVe partie, pages 386, Paris, 1902).
(107) « Tous les privilèges, exemptions et monopoles dont jouissent certaines classes, seront abolis et il sera procédé à la réglementation des rapports des propriétaires d'u sol avec les cultivateurs, en vue d'améliorer l’état du paysan. »
(108) G. Moroiano: La loi agraire de 1864 (Stuttgart, 1898, page 38).